L'histoire de «suce mégot».

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Peintre du dimanche, scribouillard de petits textes 1,2 maxi 4 pages, drôle en société, ai beaucoup aimé R.Lamoureux puis le grand Coluche, aime la lecture SF, Thriller ainsi que des plus anciens  [+]

Prison de la Santé,
Un lieu où l'on se repose, quoique, à choisir, une station thermale comme Vichy ou Amélie les bains serait plus sympathique, mais là, il est question du sieur Alphonse Mouche, dit «suce mégot», à cause de celui toujours coincé entre sa lèvre inférieure sur laquelle il repose et sa lèvre supérieure qui lui sert à le maintenir en place, ainsi lorsqu'il parle, celui-ci ne chute pas, ce mégot souvent éteint car normal, il s'agit pour ceux qui connaissent la cigarette «boyard papier maïs» qu'il était impossible à garder allumée, alors «suce mégot» avait sur lui une boîte d'allumettes familiale qu'il ouvrait et fermait à intervalles réguliers...
Pour en revenir à ce jour, (après vous avoir campé le personnage) ce jour donc où «suce mégot» finissait sa promenade quotidienne dans la cour de la prison et se rendait un peu en trainant la savate vers sa cellule qui portait le numéro 75, car il faut vous dire que «suce mégot» avait exigé et obtenu celle-ci étant du cru, lui le Parisien, cellule qui abritait ses méditations depuis maintenant 18 mois, il passa devant son geôlier qui répondait au doux nom de Lhermitte Bernard (jeu de mots), gentil gars au demeurant le Bernard, il accompagna «suce mégot» jusque dans sa cellule et contrairement au règlement qui vous l'interdisait, article 12 de ce fameux règlement «pas de familiarités avec les détenus» accablé, il vint s'assoir sur le tabouret de bois blanc, «suce mégot» et Bernard sympathisaient depuis le début de l'incarcération de celui-ci, ils échangeaient souvent que des propos désabusés sur la société moderne, ainsi au fil des jours ils se découvrirent mille opinions semblables...
_Et bien mon pauvre vieux, tu te fais des cheveux, dit «suce mégot»
en posant son énorme paluche de garçon boucher des halles sur la tête chauve de Bernard...si tu t'embêtes, veux-tu que je te prête mon bouquin ?...
Bernard le prit en main et lu le titre...
«de l'artériosclérose chez les jeunes Turcs», vous parlez d'un titre et du contenu du bouquin, rien de bien gai pour un type en mal d'être.
_Y'a plus rigolo, mais c'est tout ce que j'ai pu trouver à la bibliothèque, et ça fait passer le temps...
_Non merci, vois-tu, je suis juste las de la vie.
_Alors tu es un type dans le genre du jeune Werther ?
_Werther ?...quelle division, quelle cellule? Je n'ai jamais vu son nom sur le registre d'écrou...
_Mon pauvre Bernard, on devrait t'appeler le tout à l'écrou...! enfin, donne-moi la raison de ton mal-être cela te soulagera...
_Je suis bien à plaindre sais-tu...
_Pourquoi ?
_Parce que je suis geôlier...et j'en suis bien malheureux.
_Et nous autres alors que devrions-nous dire ?
Bernard eut un sourire navré, il faut juste vous dire que le petit bonhomme en plus d'être chauve a le teint jaune des gens qui ne voient que peu le soleil et qu'ainsi il ne prête pas à la joie de vivre...
_Le sort des gardiens est bien pire que le vôtre...vous vous entrez ici pour trois, six mois, deux, trois ans maximum ou voir plus pour des fautes graves, puis vous êtes libérés...mais moi, je suis dans cette prison pour la vie, jusqu'à l'heure de ma retraite, tu m'entends, jusqu'à soixante ans, je vais donc vivre entre ces grands murs et je déambulerai, fermerai et ouvrirai les verrous de vos cellules grinçantes et me promènerai avec vous dans les préaux silencieux, froids l'hiver et surchauffés l'été...
Bernard eut un long frisson rien qu'à l'évocation de ces grands couloirs et en eut aussi la gorge sèche et serrée...
_Si au moins je pouvais donner ma démission Alphonse, mais ma femme ne serait pas d'accord, je l'entends comme si elle habitait dans ma tête « la paie est bonne, et après que feras-tu ?» et tu sais, après les foudres du ciel, c'est elle que je crains le plus au monde, car c'est une ancienne haltérophile qui pèse dans les 95/100 kg et qui d'un seul bras soulèverait un bonhomme comme moi comme un fétu de paille, surtout si elle se doutait que je veuille démissionner, elle ne ferait de moi que de la chair à saucisse ou du mou pour nos chats...
_Tant mieux !...
_Mais non, je suis certain qu'elle m'aurait empoisonné avant...
Et le temps a passé...
Lors d'une promenade quel ne fût pas la surprise de «suce mégot» que de voir descendre du fourgon pénitentiaire et à l'appel des noms dans la cour, il en pensa même mourir de stupéfaction en voyant parmi les nouveaux, sortir du fourgon Bernard avec une tête des meilleurs jours, le sourire aux lèvres et les yeux pleins d'étoiles comme s'il découvrait le jouet tant espéré au pied du sapin un soir de Noël..
«suce mégot» attendit l'heure de la douche du soir pour pouvoir y rejoindre l'ex-geôlier, son ami Bernard...
_Comment, toi ici ?
Bernard semblait tout joyeux et se savonnait, se frottait avec une délectation et une envie non feinte, il en devenait rose comme un porcelet du jour ou mieux, un jambon d'York...
_Oui mon vieil Alphonse, c'est moi, fini d'être le geôlier, je suis révoqué avec en prime 6 mois de prison pour avoir giflé le sous-préfet lors d'une inspection, mais n'en as-tu pas perçu les échos ?
Dieu soit loué, dans 6 mois je quitterai définitivement ces murs, c'était le seul moyen d'en sortir et comme si mes souvenirs sont exacts, il te reste aussi 6 mois pour que toi aussi tu termines ta peine, nous sortirons ensemble et à nous les beaux jours, j'ai une petite maison dans la Creuse avec bois et étangs, à nous les chasses en hiver et les pêches en été...si tu es d'accord, nous partirons là-bas vivre comme des rois ?
Alphonse dit «suce mégot» qui n'avait pas d'attaches à Paris accepta l'invitation mais posa une seule question...
_Et ta femme ?
_Dans 6 mois le divorce aura été prononcé, et alors, à nous la belle vie.
_Tu as raison sur 1 point, c'était que la meilleure façon pour toi de quitter la prison aura été d'y entrer...
Et tous deux rires comme deux gamins ayant fait une bonne blague.à une administration où l'on ne rit pas tous les jours...
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Virgo34 · il y a
Un récit bien écrit et teinté d'émotion.
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Alain Derenne · il y a
Merci Virgo...bonne soirée
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Alain Derenne · il y a
Je m'aime bien moi aussi
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Une super histoire très bien écrite, j'ai beaucoup aimé l'ambiance et la qualité des personnages. Bravo, Alain je vous invite et à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Serge Debono · il y a
Un récit prenant et une réflexion pertinente. Une amitié qui sonne très authentique, et ma foie, il n'y a rien de plus beau. Ca me rappelle celle entre le célèbre braqueur de bijouteries Bruno Sullac et son gardien de cellule. Mon fervent soutien à ce Suce Mégot très attachant. Bravo !
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Alain Derenne · il y a
Merci serge...
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Sophie Océan · il y a
Belle histoire d'amitié que l'aventure de suce mégots ! J'ai bien aimé
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Alain Derenne · il y a
Merci à toi
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai bien aimé cette histoire et l'esprit qui s'en dégage.
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Sylvie Neveu · il y a
Et voilà, je l'ai lu , ton "Suce Mégot ", Alain et j'ai bien aimé reconnaître quelques images familières dans ton écriture.
La rencontre entre ces deux bonshommes est bien décrite et les confidences sont émouvantes.
J'ai passé 3 minutes agréables en tes mots.
Merci
Sylvie

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