L'histoire de la femme et l'homme qui inventaient des mots

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S'exprimer par écrit, quelle plaisir ! Rédiger une correspondance manuscrite, une histoire courte tapuscrite ou encore écrire un message bref sur un post-it (appliqué ensuite sur le frigo) : de  [+]

Marina

Marina Fabre n’a rien d’une évaporée ou d’une fantaisiste. Les pieds sur terre, pragmatique, c’est une vraie battante. Elle a su, au fil des années, s’imposer dans le dur monde des affaires en construisant un business – « son business », celui auquel elle aspirait. Une entreprise solide ou, comme il est d’usage de dire désormais, durable.

De tous les témoins directs, elle s’est distinguée par sa franchise et a montré sa détermination en ne faisant pas les choses à moitié : elle seule a accepté de voir apparaître dans ce texte, non seulement son vrai prénom mais aussi son nom de famille. Tous les autres – autant l’annoncer d’emblée, ont opté sans justification aucune (et c’est bien leur droit) pour un prénom modifié. Par ailleurs – délicate attention, elle prendra la peine de nous téléphoner régulièrement afin de suivre l’évolution de notre recherche.

Lorsqu’on lui demandera si la femme et l’homme qui inventaient des mots avaient bien existé, Marina répondra par l’affirmative. Par le passé, elle s’était rendue à trois reprises à leur domicile, là où ils officiaient.
« Je n’aime pas ce verbe ! », s’empresse t’elle de corriger. Pour elle, il n’y avait, dans ce... spectacle, oui voilà, parlons de spectacle même si ce n’est pas le terme adéquat ! Donc, il n’y avait aucun cérémonial, rien de solennel. En conséquence, hors de question de parler d’office. Bien au contraire, tout se déroulait... sans gêne, comment dire... à la bonne franquette !

Les descriptions de Marina sont d’une grande précision.
Lorsque vous sonniez, une voix vous invitait à vous rendre au deuxième étage de la résidence. Là, une dame vous ouvrait la porte pour vous emmener dans le salon du modeste appartement. Les derniers arrivés s’installaient sur des tabourets alors que les premiers, chanceux, jouissaient – quoique serrés - du confort offert par trois grands canapés. Quelques chaises ça et là. La table du salon remisée dans un coin pour gagner de la place. On pouvait compter une bonne vingtaine de personnes à chaque séance, une assistance sage, sérieuse, cordialement accueillie par les maîtres des lieux : la femme et l’homme qui inventaient des mots.
La voix de l’interphone, celle de l’ouvreuse pour être exact, annonçait aussi le début de la représentation, s’il est permis d’utiliser cette appellation empruntée au théâtre. Et après un moment silencieux, la femme et l’homme qui inventaient des mots, tels des griots d’un autre monde, se lançaient dans un récit en se relayant. Une narration des plus étranges formulée en une langue strictement inconnue. Inconnue du public et peut-être inconnue de leurs locuteurs : cette logorrhée – certes ce terme péjoratif n’est pas vraiment approprié - sortait tout naturellement de leurs bouches respectives et a priori, ex nihilo ! De surcroît, les deux intervenants parlaient incontestablement la même langue fictive et se comprenaient. Comment auraient-ils pu être complètement synchronisés autrement ?

Le public se délectait de ce récit, dans ses détails et dans son ensemble. Marina nous a fait part, à plusieurs reprises de son vif étonnement toujours intact des années après : des mots jamais entendus se présentaient à son oreille, constituaient des phrases aux sonorités impossibles dont le pouvoir évocateur racontait des histoires proprement intraduisibles. Fascinant ! Fascinant parce que Marina et d’ailleurs toute l’assistance, sur le moment, comprenaient parfaitement le sens des messages émis. Sans préparation aucune !
« J’aurais bien aimé continuer à les fréquenter mais ce ne fut pas possible. Vous savez ce que c’est... A l’époque, je montais mon affaire : rien de plus chronophage ! Chacune de mes secondes, oui je dis bien secondes, se voyait consacrée exclusivement à mon projet. Néanmoins, je pensais souvent à eux et à leurs récitals fabuleux. J’y suis retournée, une fois, peut-être quelques mois après ces trois séances. Hélas, je découvrais de nouveaux occupants dans l’appartement... Un déménagement... C’est bête de les avoir ainsi perdus de vue ! ».
Marina déclarera avoir été profondément marquée par le talent de la femme et l’homme qui inventaient des mots. Elle nous demandera si nous disposions d’informations. Avaient-ils été « retrouvés » ou « localisés ». Allions-nous les rencontrer ? Et si oui, les écouter, les questionner et étudier leurs étranges dispositions ? Quel était le but de notre enquête ?
Nous n’avions strictement rien à cacher, aussi nous lui expliquâmes de manière factuelle, sans détours, nos desseins.

Boris

« Même s’ils faisaient montre d’une créativité inouïe et d’une virtuosité exceptionnelle, ils se caractérisaient par une grande modestie. Tout ce qui sortait de leurs bouches était énergie, feu d’artifice ou florilège de belles phrases ciselées par des magiciens détenteurs des mille trésors de littératures orales issues d’on ne sait où. A tout le moins, issues de leurs esprits en parfaite osmose lors des récitations vespérales.

J’ai probablement entendu deux cent cinquante récits dans autant de langues différentes, voire plus. Parfois, ce qu’ils venaient de raconter se voyait traduit dans un autre langage tout aussi imaginaire. Le public pouvait alors apprécier la même histoire transcrite dans un nouvel idiome, par ailleurs sublimé par leurs idiolectes respectifs et leurs vocabulaires différenciés. Car, la femme et l’homme qui inventaient des mots avaient chacun – pour moi, c’est indéniable - leurs « tics » de langage. Ainsi, les soirées se prolongeaient pour le plus grand plaisir des invités. Oui, ces veillées étaient à couper le souffle : découvrir les sonorités si variées de ces « dialectes » nous enchantait.
L’auditoire comprenait parfaitement les paroles prononcées et se montrait sensible à leur incroyable pouvoir évocateur. Ces contes absolument prodigieux vous bouleversaient au plus profond de votre être.
Par contre, impossible de transposer tout cela en langue française. Je reste encore aujourd’hui dans l’incapacité de vous résumer un seul de ces récits et pourtant, je me souviens parfaitement et de leurs contenus, et de leurs déroulements ! Tous ces scénarios sont gravés dans ma mémoire et je ne peux les exprimer en français. Allez comprendre !

Après chaque récital de la femme et l’homme qui inventaient des mots, tous les convives se retrouvaient autour d’un apéritif agrémenté d’un petit buffet, de choses à grignoter apportées par les uns et les autres. On se parlait. C’était sans chichis. La soirée se clôturait par une photo « de famille » ; une photo du groupe. Et puis, nous nous quittions, heureux d’avoir passé un si bon moment.

Deux décennies se sont écoulées et j’ignore toujours comment ils s’y prenaient, je veux dire comment tout cela leur venait. Peu importe. Restent les souvenirs des sensations éprouvées à l’écoute de ces musicalités sidérantes et pas du tout insensées. C’est du passé... Voilà tout... ».
Boris, homme râblé au visage marqué est un retraité alerte aux idées bien tranchées. Son témoignage rejoint sans conteste celui de Marina et cela ne pouvait que nous satisfaire.

Si Boris et sa femme ont eu la chance de fréquenter la femme et l’homme qui inventaient des mots pendant une vingtaine d’années, c’est à l’origine pour une raison toute simple : ils étaient voisins de palier dans cette résidence à loyers modérés. Une résidence qui ne compte que deux appartements par étage.

Boris nous résumera les principales étapes de cette longue amitié et comment de fil en aiguille – difficile de tout évoquer en si peu de temps, il deviendra leur assistant tandis que sa femme, Paulette, se rendra régulièrement utile en tant qu’ouvreuse. Il y avait tellement à faire ! Programmer une soirée tous les quinze jours, noter sur le registre les personnes qui s’annonçaient, en refuser éventuellement en raison du nombre de places limitées, préparer le petit buffet et enfin prévoir le matériel pour la rituelle photographie de clôture.
A notre grande surprise, il nous laissera consulter l’album photo de ces réunions passées. Sans rien dire. Il nous observait. D’un regard propre à ces physionomistes professionnels. Et l’air de rien, depuis qu’il nous avait ouvert sa porte.
Pour rompre son silence totalement prémédité, il nous affirmera avoir répondu à notre annonce par simple curiosité. Notre publication l’intriguait. Pourquoi s’intéresser à ces faits ? N’y avait-il pas prescription ? Voulions-nous retrouver la femme et l’homme qui inventaient des mots ? Et dans quel but ?
Comptions-nous sur lui pour prendre contact, à supposer que ces derniers soient encore ou sur le territoire, ou de ce monde ?

- A vous voir, comme ça, je sais bien que les rencontrer vous importe peu.

Boris nous avait quelque peu retourné avec cette phrase. Il continuera comme suit :

- Bien sûr vous seriez enchanté de faire leur connaissance. Mais, c’est secondaire. Ce qui prime, c’est l’existence éventuelle d’enregistrements sonores. Pas vrai ?

Renée, Abdoulaye, Audrey

Petit à petit, l’enquête commença à nous peser. Nous rencontrâmes Renée dans nos bureaux (pour elle, c’était l’occasion d’échapper une journée à l’ambiance de la maison de retraite où elle vivait) et discutions ensemble pendant presque cinq heures. Toutes les informations qu’elle nous communiquait correspondaient à des choses que nous avions déjà entendues ou à des points notés depuis longtemps à quelques nuances près. Dans ce dossier, chaque témoignage est digne d’intérêt, nous en étions convaincus. Si nous nous attendions – et c’est chose normale - à des récurrences dans chacun des récits, nous n’avions pas prévu que ces répétitions nous décourageraient autant.
Comment repérer un indice nous menant sur une nouvelle piste dans tout ce qui pouvait nous être relaté ?

Nous ne comptions pas sur les dires décousus d’Abdoulaye : dans son squat, il déblatérait sur la femme et l’homme qui inventaient des mots en fumant pétard sur pétard. Sûr, il leur en voulait d’avoir été dirigé vers la sortie tout en reconnaissant qu’il aurait pu s’abstenir d’allumer un joint pendant la représentation. « Jamais rien vu de tel ! Enfin jamais entendu... C’était tellement planant, tout ça... », terminera-t’il en nous proposant une bouffée.

Fous rires avec Audrey. Au sujet d’Abdoulaye, justement. Elle se souvient parfaitement de lui. « Oh, il n’a pas fait de scandale et n’a opposé aucune résistance. Dommage pour lui, c’était sa première fois. Il s’est vu obligé de quitter l’appartement cinq minutes avant la fin du récital ». Cela signifiait aussi qu’il se voyait exclu définitivement par la femme et l’homme qui inventaient des mots. Ces derniers pouvaient compter sur des assistants particulièrement vigilants : lorsque le moindre problème émergeait, il se réglait en deux temps, trois mouvements.

Involontairement, Audrey nous apportait avec cette anecdote, une aide précieuse.

Hélène

Les jours suivants, nous multipliions les rencontres et les rendez-vous. Valérie, Ahmed, Paul, Sophia, Michel, Sébastien, Dorothée, Natacha et bien d’autres. Parmi les gens qui nous contactaient, il y avait des mythomanes. C’était prévisible. Ca ne durait pas longtemps car nous réalisions très vite qu’ils ignoraient tout du sujet de notre enquête, aussi nous ne montrions aucun scrupule : désolé, un simple malentendu, merci d’être venu, au revoir...
Nous disposions maintenant d’un important « matériel », comme on dit dans notre jargon. Une base documentaire, un inventaire raisonné de témoignages.
Et puis, il y avait cette nouvelle approche sensée nous amener vers ce que nous cherchions désormais : des archives sonores, enregistrements d’une ou plusieurs soirées – intégrales ou non - données par la femme et l’homme qui inventaient des mots. Dès le départ nous avions fait notre cette hypothèse et Boris l’avait bien saisi. Comment en peut-il être autrement à notre époque, face à un phénomène si prodigieux ? Mais, il y a vingt, vingt cinq ans, réaliser une prise de son n’était pas si facile.

Hélène a fait partie pendant deux décennies de ce noyau d’assidus, de ce petit cercle qui ne manquait pour rien au monde une soirée chez la femme et l’homme qui inventaient des mots. Nous l’avons écoutée avec attention même si elle en doutait un peu tant notre impatience à la presser de questions sur d’éventuels incidents était palpable.
D’emblée, elle évoquera une prénommée Sophie venue à trois reprises avec un gros sac. Un bagage qui finira par éveiller les soupçons du « vigile ». Hélène se souvenait clairement d’une fin de soirée exceptionnellement agitée voire houleuse, car Boris avait confisqué la sacoche. Il y eut une longue discussion ou plutôt une négociation ponctuée d’éclats de voix. En dépit de ses protestations virulentes, Sophie se trouvait en fâcheuse posture. Elle ne pouvait en aucun cas compter sur la sympathie d’un public tout acquis à la femme et l’homme qui inventaient des mots. Tous les invités exprimaient d’ailleurs sans réserve leur indignation : on n’enregistre pas la femme et l’homme qui inventaient des mots à leur insu ! Parce que c’est du vol ! Purement et simplement !

Ce soir-là, Sophie partira sans son magnétophone. Du matériel de professionnel, Hélène insistera sur ce point. Selon elle, c’était un incident digne de ce nom, un incident particulièrement révélateur : les talents de la femme et l’homme qui inventaient des mots enchantaient les amateurs sincères mais attiraient également les convoitises.

Un hommage festif

La première difficulté rencontrée par l’ethnographe est simplement celle qui consiste à établir des contacts, à prendre des rendez-vous. Notre méthode de travail reposait essentiellement sur ces rencontres qui furent possibles grâce à une série de petites annonces diffusées dans des médias et sur des supports très variés. Les textes de ces « appels à témoigner » avaient été particulièrement étudiés : dire sans dire, suggérer vaguement ce phénomène afin d’interpeller les « auditeurs » potentiels dans le but de vérifier son existence et trouver des preuves, des documents voire retrouver la femme et l’homme qui inventaient des mots afin de les interroger directement, de les voir en chair et en os. Tels étaient nos objectifs.

A plusieurs reprises, nous nous sommes posé une question : n’avions-nous pas nous-mêmes créé une chimère ? C’est chose possible en ethnographie, « la table-à-trous dans le monde paysan » en est l’exemple le plus connu. Si ce type de meuble n’a probablement jamais existé, les résultats d’une série d’investigations furent incroyables : des ethnographes réussirent à joindre – peu importe les détails - des témoins particulièrement prolixes. C’est le phénomène de l’ethnographe en arroseur arrosé...

Finalement nous n’écartions pas la possibilité d’avoir été « menés en barque » par tous ces gens que nous avions écoutés. Nous en fîmes part à Hélène, sans nous douter de sa réaction.

- Hé ! Doucement les amis ! Vous pensez que je n’ai que ça à faire ? Inventer des fables ?

Vexée, agacée, après un silence elle nous proposera de réunir tout le monde. Oui, tout le monde, non seulement toutes les personnes que nous avions interrogées mais aussi celles de ce noyau d’inconditionnels qu’elle connaissait personnellement. En prétextant une soirée festive en hommage à l’homme et la femme qui inventaient des mots. ? Non, il n’y avait strictement rien à prétexter, il y avait juste à organiser. C’était là notre métier. Hélène le savait et nous le rappelait. A sa façon.

Et puis, il fallait savoir ce que nous voulions. Non ?

Boris au téléphone

Quelques jours passèrent.

Hélène réussit à réserver gratuitement une salle municipale à deux pas de l’ancien logement de la femme et l’homme qui inventaient des mots et donc à deux pas de chez Boris qui, à notre plus grande surprise, nous appela spontanément ! Toujours aussi direct et concis, il nous encouragera à persévérer dans notre quête – une étude strictement désintéressée, du moins, c’est ce qu’il espérait à l’autre bout du fil - tout en nous rappelant sa fonction auprès de la femme et l’homme qui inventaient des mots. Une charge qu’il avait et – cela nous transporta immédiatement dans une joie béate - qu’il a encore. Une mission consistant essentiellement à éloigner les indésirables ayant pour seul dessein d’exploiter les talents de la femme et l’homme qui inventaient des mots ou de transformer ces derniers en phénomènes de foire.

La conversation téléphonique se terminera de la manière suivante :

- Hélène a envoyé tous les cartons d’invitation. N’hésitez pas à inviter d’autres personnes autour de vous. Des linguistes, par exemple. Bien, je vous souhaite une bonne fin de journée.

D’une voix plus enjouée, Boris ajoutera :

- Nous revoilà repartis comme au bon vieux temps ! C’est un peu grâce à votre entêtement ! À vendredi !
Nous ne savions plus quoi penser. Comme au bon vieux temps ? Que voulait dire Boris ?

Assurément, cette soirée s’annonçait prometteuse.

Des mondes à profusion !

Au début de la soirée, Boris nous fit part des nouvelles options de la femme et l’homme qui inventaient des mots : s’ils n’organisaient plus de représentations privées depuis presque vingt ans, ils continuaient à exercer leur activité en studio afin de produire un très grand nombre d’enregistrements. L’incident avec « Sophie », Marina de son vrai prénom si toutefois « Marina » est son vrai prénom et « Fabre » son vrai nom, fut un des éléments déclencheurs de cette décision. Nous ignorerons pour toujours les raisons de son imposture et de sa tentative de « vol ». De toute façon, il y avait prescription...

Derrière le pupitre, Boris était accompagné par le régisseur du son, aide indispensable pour régler correctement ordinateurs et tables de mixage. Comme autrefois, Paulette, annonça le début de la séance en précisant qu’il s’agissait, initiative inédite autorisée par la femme et l’homme qui inventaient des mots, de la diffusion d’une série d’enregistrements. Entre chaque récit, une pause de cinq minutes permettrait aux oreilles du public de se préparer à entrer dans un univers complètement différent.

Silence complet dans la salle où cinquante cinq personnes s’étaient présentées.

Nous tombions sous le charme dès les toutes premières secondes, dès les tous premiers mots et nous pourrions même dire : dès les toutes premières notes. Car l’écoute d’une langue fictive est très proche de l’écoute musicale.

Toute l’assistance buvait littéralement les paroles diffusées et saisissait – tout comme nous - parfaitement ce qu’elles signifiaient. A la fin du récit d’ouverture, nous profitâmes de la pause pour essayer d’échanger nos impressions. Et quelles impressions ! D’éminents linguistes étaient au bord des larmes. Confrontés à un tel évènement, ils en perdaient leur latin tout en ayant conscience d’assister à quelque chose d’exceptionnel, jamais rencontré au cours de toute leur carrière de chercheur. Quelques slameurs professionnels se trouvaient dans un état fébrile, encore un peu incrédules mais incontestablement désorientés, ne sachant pas comment réagir. Méconnaissable parce que sur son trente et un, Abdoulaye allumait discrètement un petit joint sans que personne n’y trouva à redire. Les temps avaient changé !

Presque sans voix, nous nous trouvions devant une évidence : la femme et l’homme qui inventaient des mots, ce n’était ni une légende ni un rêve. C’était vrai, réel. Authentique.

Paulette informa l’assemblée de la suite de la « représentation ». Quatre nouveaux contes, riches en logomachies, ponctués par des interludes de silence pendant lesquels les présents s’abandonnaient en commentaires de toutes natures.

Vint le moment où Paulette apporta des précisions sur de récentes découvertes liées aux enregistrements : la technique autorisait des lectures en sens inverse ! Et surprise, les langues fictives complètement palindromes révélaient d’autres narrations, par surcroît dans d’autres idiomes. Inouï, extraordinaire et pourtant bien réel ! La démonstration qui suivit en apporta la preuve irréfutable.

Au cours de cette soirée, nous avions traversé - grâce à la magie des histoires de la femme et l’homme qui inventaient des mots, des mondes à profusion.

Un buffet de chiches-kebabs attendait les convives pour clôturer ces merveilleux moments. Curieusement, en parfaite osmose, la salle pressentait un point d’orgue et tardait à rejoindre la table mise. Et ce fut un coup de théâtre, un instant paroxysmique ! Deux personnes se levèrent dans le public. C’était la femme et l’homme qui inventaient des mots ! Une joyeuse hystérie s’emparait des spectateurs qui applaudissaient à tout rompre alors que la femme et l’homme qui inventaient des mots s’installaient sur la scène à côté de Paulette.

Nous avions tellement de questions à leur poser. Leur art était une énigme. Les seuls documents sonores présentés pourraient donner lieu à des années et des années de recherches, d’investigations, d’études. Alors nous frémissions à l’idée de découvrir un jour leurs archives, patrimoine sonore pour l’humanité. Rien de moins !

Sur scène, en guise de réponse aux attentes collectives et aux interrogations légitimes des novices, des « nouveaux » dont nous faisions partie, la femme et l’homme qui inventaient des mots improvisèrent un morceau oratoire inédit, dans une langue inventée sublime où chaque mot se faisait fleur rare parmi les fleurs rares, où chaque phrase iridescente était pareille à une pièce d’orfèvrerie, à un diamant aux mille facettes.
Une manière de récit autobiographique magnifique de perfection. Production spontanée de la femme et l’homme qui inventaient des mots, inoubliable chef d’œuvre dont la mise en abyme particulièrement ludique retraçait prodigieusement une légende : celle de la femme et de l’homme qui inventèrent des mots.
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