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Qualifié

Pierre entra dans la brasserie. Il était près de dix-neuf heures et bien que le jour persista, toutes les lumières de l’établissement étaient déjà allumées. La partie « bar » était occupée par des habitués de l’apéro et des clients du restaurant qui patientaient en attendant que le service débute. Un brouhaha de conversations et d’exclamations, de rires et de chuchotements, emplissait le lieu. Les serveurs en livrée s’activaient à dresser les couverts, pendant que derrière le comptoir, deux barmen ventripotents en gilet noir et chemise blanche, avitaillaient des verres de toutes tailles, d’alcools de tous genres. Pierre se posta à l’extrémité du zinc et s’employa à inspecter avec application toutes les personnes présentes. Rien ne devait lui échapper s’il ne voulait pas se tromper. Cela faisait deux soirs que cela n’avait pas fonctionné. Il avait été obligé de s’en aller penaud, sous le regard étonné et inquiet de l’assistance qu’il avait dérangée pendant ses libations : pas ce soir !
La population était on ne peut plus hétéroclite. Des grands, des gros, des blancs, quelques noirs, un asiatique. Il décida d’éliminer arbitrairement la gente masculine et se prit à détailler uniquement les femmes, grandes, petites, minces, grosses, jeunes, moins jeunes et plus vieilles. En robe, en jupe, en jean, cheveux longs, cheveux courts, bruns, blonds et une rousse. Sophistiquées, maquillées, naturelles, bruyantes, effacées, joyeuses, seules, à deux ou à trois, ou accompagnées d’un de ceux que Pierre avait décidé d’écarter ce soir. Leur seul point commun : elles l’ignoraient. Pierre était transparent. Pourtant c’était un bel homme, bien mis, d’allure moderne. Mais aucune ne le regardait. Jamais !
Pierre souffrait de n’être l’objet de l’attention de personne. C’était très souvent, trop souvent, non tout le temps, qu’il sirotait longuement son demi au bout du bar, seul, de la mousse à la dernière goutte. Enfin ça c’était avant. Avant qu’il imagina comment se procurer de la compagnie. Certes la méthode qu’il avait mise au point était très incertaine et lui avait coûté, comme les deux derniers soirs, un peu de honte. Mais un peu de honte était vite passé. Suffisamment vite pour qu’il n’hésita pas à remettre ça.
Lorsqu’il estima que son travail d’inspection était terminé, qu’il n’apprendrait plus rien de l’observation qu’il menait maintenant depuis de longues minutes, il plongea dans une profonde réflexion. Tous les bruits qui donnaient vie à l’estaminet cessèrent, comme si soudainement quelqu’un avait mis le son sur « off ». Tous les acteurs du tableau continuaient à s’animer mais dans un parfait silence. Défilèrent alors dans la tête de Pierre, des dizaines de prénoms. En listes désordonnées, anarchiques, illogiques. Des prénoms féminins, exclusivement féminins : Nathalie, Christine, Mireille, Anne, Catherine, Valérie, Natacha, Aïcha, Camille, Julie, Monique, Béatrice, Dolorès, Betty, Nadia, Hélène, Emmanuelle...
— Emmanuelle !
Pierre avait crié. Cette fois les conversations s’étaient bel et bien suspendues. Pierre était devenu le centre d’intérêt de la salle toute entière, figée.
— Emmanuelle !
Dans un silence pesant, une voix fluette répondit, de l’autre bout du comptoir, dissimulée par un ficus encombrant, dont on pouvait se demander ce qu’il faisait en pareil endroit, excepté cacher une demoiselle timide et surprise d’avoir été ainsi interpellée.
— Oui ?
Le mot parvint à peine à traverser la pièce et donc à peine jusqu’à Pierre.
— Emmanuelle ?
— Oui !
Le visage de Pierre s’illumina d’un franc sourire. Pour lui-même il répéta mentalement : « Emmanuelle ! Emmanuelle ! ». Pendant ce temps, Emmanuelle l’observa avec suspicion, partagée entre étonnement et méfiance. Puis clients et employés reprirent leurs occupations et les regards se détachèrent de ce jeune homme, quelque peu mal élevé : ça ne se faisait pas de crier ainsi dans un tel établissement. Il aurait pu traverser l’endroit et rejoindre en silence son amie.
Pierre s’avança vers le ficus et, en même temps et surtout, vers la voix qui lui avait répondu. Arrivé à destination, il lui tendit spontanément la main.
— Emmanuelle ?
— Oui !
— Je suis Pierre. Enchanté !
Emmanuelle saisit mollement la main que lui tendait Pierre, plus par obligation que par conviction.
— Oui... Enchantée moi aussi ! Vous êtes ?
— Pierre, je viens de vous le dire.
— Emmanuelle, se présenta à nouveau la jeune femme, un peu éberluée.
— Oui je sais ! Rétorqua Pierre sur un ton joyeux et convaincu.
— Vous m’avez appelée.
— Pas du tout ! Contesta Pierre fermement.
— Pas du tout ?
— Non j’ai appelé Emmanuelle.
— C’est bien ce que je viens de dire.
— Ah non. Vous venez de dire que je vous avais appelée.
— Oui. Emmanuelle c’est moi ! Je viens de vous le dire et je vous le confirme.
— Je n’en doute pas. Mais ce n’est pas vous que j’ai appelée, mais Emmanuelle.
— Vous attendiez peut-être une Emmanuelle et je ne suis pas la bonne ?
— Absolument pas !
Emmanuelle commença à montrer quelques signes d’impatience.
— C’est une plaisanterie alors ?
— Non non ! Je vais vous expliquer. Venez je vous offre un verre.
Bon gré mal gré Emmanuelle emboita le pas de Pierre, jusqu’à une table toute proche. Une fois assis, Pierre lui indiqua la carte des boissons.
— Vous prenez ?
— Comme vous ! Répondit la jeune femme négligemment, plus impatiente d’obtenir une explication à la situation que de choisir sa consommation.
— Vous savez ce que je prends ? Vous me connaissez ?
— Mais non ! Lui envoya-t-elle sèchement.
— Ah ! Très bien ! Comment me trouvez-vous ?
— Pardon ?
— Comment me trouvez-vous ?
— Pourquoi cette question ?
— Parce que c’est là que se situe le fond du problème : moi !
— Si vous n’êtes pas plus clair dans les quinze prochaines secondes, je m’en vais !
— Avez-vous remarqué que personne dans cet endroit ne fait attention à moi ?
— Non je n’ai pas fait attention à ça !
— Vous n’avez pas fait attention à ça, ni à moi, donc !
— C’est stupide. Je ne passe pas mon temps à savoir qui s’intéresse à qui, quand je suis dans un café ou ailleurs. Quant à vous, je ne vous avais même pas vu.
— Ah vous voyez ! Enfin, non ! Vous ne voyez pas. Vous ne me voyez pas. Enfin vous ne m’avez pas vu.
— Je l’aurais voulu que je ne l’aurais pas pu, vous étiez masqué par le ficus.
— Vous venez de résumer toute ma vie. Partout autour de moi, il y a des ficus. Et moi derrière. Et personne ne fait jamais le tour du ficus. Je suis un handicapé du ficus !
— Je crains de ne pas bien comprendre.
— Personne ne s’intéresse à moi. Depuis bientôt trente ans c’est ainsi. Enfin je devrais dire « ne s’intéressait » à moi, car maintenant il y a vous.
— Je ne m’intéresse pas à vous !
— Vous êtes sûre ?
— Certaine !
— Alors que faites-vous à cette table ?
— Vous venez de m’y inviter !
— Et pour quelle raison ?
-Vous vous moquez de moi ? J’attends vos explications ! Claqua une Emmanuelle déterminée.
— Donc indirectement vous vous intéressez à moi !
— Non ! Je veux savoir pourquoi vous avez hurlé mon prénom.
Le garçon commençait à l’agacer.
— Parce que je cherchais quelqu’un du prénom d’Emmanuelle.
— Comme je viens de vous le dire, je ne suis pas la bonne.
— Bien sûr que si que vous êtes « la bonne ». Je ne cherchais pas une personne précise mais quelqu’un qui porte le prénom d’Emmanuelle. Et c’est bien votre prénom ?
— Qu’est-ce que c’est que cette folie ?
— C’est de cette façon que je ne passe plus mes soirées seul. De cette façon que je suis un peu remarqué, un peu écouté par mes contemporains.
Trois points d’interrogation s’affichaient sur le front d’Emmanuelle.
— En fait j’ai mis au point une technique de rencontre tout à fait particulière, afin de faire tomber les ficus qui m’entourent. A l’heure d’internet je renverse tout.
— Il y a longtemps que vous prenez des produits interdits ?
— Rien d’autre que ce qui permet à l’état de percevoir des taxes « légales ». Vous allez comprendre, je vous explique la manœuvre.
Elle le fixa avec circonspection.
— J’entre dans un bar ou un restaurant, de préférence fort fréquenté, et je m’installe à un point stratégique qui me permet d’avoir une vue panoramique sur le lieu et surtout sur ses occupants. J’observe alors la population présente, longuement, patiemment. Je détaille au mieux chacun et chacune, un par un, une par une : son allure, sa silhouette, son âge présumé, son visage, sa coiffure, sa façon de s’habiller, de s’exprimer ou de se taire, de regarder, d’écouter. Une fois que j’ai recensé de façon exhaustive tous les personnages de la scène, j’essaie de mettre un prénom sur chacun, un prénom sur chacune.
— Intéressant ! Vous devez avoir des soirées passionnantes.
Une pointe de moquerie ponctua la remarque de la jeune femme.
— Bien plus que cela, vous allez le constater.
— Je brûle d’impatience.
Cette fois c’est l’ironie qui emballa la réplique.
— J’essaie de mémoriser tous les prénoms que j’ai arbitrairement attribués à chacun puis j’en choisis un au hasard et je le balance à haute voix. Comme il y a un instant.
Emmanuelle oublia son énervement pour un étonnement sincère.
— Et ?
— Plusieurs hypothèses ! Hypothèse numéro un : personne ne porte le prénom que j’ai lancé. L’expérience est alors terminée. Je ne peux pas me permettre d’en énoncer un second au moment où je suis la cible de tous les regards et dans une période de gêne que je vous laisse imaginer. Je quitte alors aussi humblement et discrètement que possible le navire.
— Hypothèse numéro deux : quelqu’un répond, surpris d’être ainsi hélé, apostrophé devrais-je dire, le coupa Emmanuelle. C’est mon cas ce soir.
— Oui. Il y a une hypothèse un bis. A savoir, il y a bien quelqu’un qui porte le prénom que j’ai donné mais il ne se fait pas connaitre. Ce cas peut exister mais il est impossible à identifier.
— D’accord. Revenons à l’hypothèse numéro deux. Car c’est celle qui vous intéresse et m’intéresse ce soir.
— Ah ! Vous voyez que j’ai fait un bout de chemin dans ma démarche. Vous venez de dire «...celle qui vous intéresse ». Donc je commence à vous intéresser.
— OK pour « intéresser » mais je dirais plutôt que vous m’intriguez.
— Je vous intrigue ! Alors vous vous asseyez avec moi pour en savoir plus et nous passons un moment ensemble.
— J’aurais pu refuser de m’assoir.
— Vous auriez pu en effet. Mais imaginez la suite de votre soirée. Vous n’auriez jamais su pourquoi je vous avais appelé, ni qui j’étais. Vous auriez fini votre verre à quelques mètres de moi, minée par le questionnement. L’idée aurait occupé votre esprit pendant des heures, ici dans ce café, mais aussi en rentrant chez vous. Vous n’auriez pas pu vous endormir, vous auriez peut-être même appelé un ou une amie pour lui raconter l’anecdote, non l’incident, non l’altercation ! Vous auriez tout imaginé : du plus banal, un mec taré ou bourré, au plus dangereux, un mec taré et pas bourré.
Emmanuelle sentit un frisson lui parcourir le dos.
— Alors que maintenant, rien de tout ça ne va se produire car vous vous êtes assise et vous avez compris que vous avez affaire à un homme, imaginatif, sympa, si si sympa, qui a fait preuve d’un peu d’originalité pour échanger tranquillement quelques mots avec quelqu’un et ne pas passer son début de soirée seul.
La conclusion de Pierre rassura Emmanuelle. La jeune femme se détendit. Pierre risqua un sourire dont elle ne put qu’admettre, pour elle-même, uniquement pour elle-même, le charme. En réponse, elle esquissa un sourire léger.
— Un blanche pression ! Demanda-t-elle au serveur qui effleurait leur table.
— La même chose ! Ajouta Pierre.
Cette commande installait Emmanuelle face à lui pour la prochaine demi-heure, au moins.
— Donc ce soir, grand soir ! Reprit-elle. Le prénom est dans la salle et en plus il accepte de passer un moment avec vous.
— C’est en effet un bon cru, je ne vous le cache pas.
— Il y a des soirs plus médiocres ?
Elle s’aperçut que sa remarque pouvait paraitre prétentieuse. Il risquait de comprendre qu’elle s’estimait au-dessus du lot, parmi tous ses rencontres d’un soir. D’ailleurs n’étaient-elles que d’un soir. Ça, il ne lui avait pas dit. La réponse de Pierre ne se fit pas attendre.
— Il y a aussi des millésimes !
Elle la reçut cash. Elle l’avait un peu mérité, elle devait le reconnaitre.
— Je voulais dire : « Avez-vous fait des rencontres étranges ? »
— Étranges non, plutôt surprenantes ?
— Telles que ?
Pierre prit le temps de la dévisager deux secondes.
— Il y a quelques semaines, dans une brasserie près de la gare de l’est, j’ai appelé « Dominique ». Résultat : j’ai passé quatre heures avec un gars de près de deux mètres, plus barbu que le yéti, forestier de son état, à qui je n’ai pas pu, ou osé, fausser compagnie. J’ai tout appris des techniques de bûcheronnage, de coupe, de sciage etc...J’avais un tout petit peu oublié que Dominique était aussi un prénom masculin. Ce soir-là, je l’avais supposé la propriété d’une petite dame menue en robe légère ! Je vous laisse imaginer ma déconvenue.
L’anecdote fit cette fois sourire Emmanuelle, qui leva son verre, prestement apporté par le garçon. Un fin trait de mousse vint surligner sa lèvre supérieure. Il lui rendit le toast :
— Ce soir, je rencontre une femme à moustache. Vous allez entrer dans la même catégorie que mon bucheron.
Emmanuelle sortit de son sac à main un mouchoir en papier afin d’effacer rapidement sa pilosité éphémère.
— Il vous est déjà arrivé que deux personnes fassent écho à l’appel d’un même prénom.
— Oui une fois.
— Dilemme !
— Non partage et découverte à trois.
La réponse la laissa songeuse quelques secondes.
— Votre méthode est donc efficace ?
— On peut dire ainsi.
— Si elle l’est autant que vous le laissez entendre, comment se fait-il que vous n’ayez pas encore trouvé l’âme sœur.
— L’âme sœur ?
— C’est bien votre objectif ?
— Qu’est-ce qui vous laisse croire cela ?
— Si j’ai bien compris, vous n’appelez que des prénoms féminins, contrit que vous êtes d’un épisode du type « Dominique ».
— Ce n’est pas faux. Mais dans l’absolu, je pourrais appeler indifféremment homme ou femme.
— C’est certain, lui concéda-t-elle.
Un nouveau blanc s’installa, que respecta Pierre avant de reprendre la main :
— Que pensez-vous de ma démarche ?
— Elle est quelque peu curieuse, vous en conviendrez.
— Mais très opérationnelle, vous en êtes la preuve vivante ce soir. Je ne peux meilleure démonstration.
— Et ensuite ?
— Ensuite ?
— Et... quelle suite ? Si vous préférez.
— Celle dont nous conviendrons. Cette décision n’appartient pas à la méthode. Elle en est le prolongement comme lorsque vous rencontrez quelqu’un dans le métro ou sur votre lieu de travail. Vous décidez de le, ou la, revoir. Ou pas.
Une nouvelle fois, Emmanuelle s’évada dans ses pensées. Pierre en profita pour avaler une longue gorgée de bière.
— A part fixer des rendez-vous incertains dans des brasseries, que faites-vous de votre vie, Pierre ?
— Je suis médecin et je pars en mission humanitaire en Afrique centrale dans deux jours.
— Ah oui !? Cette soirée est donc un baroud d’honneur ?
— Pas du tout. Je reviens dans deux mois.
— Alors une soirée d’adieu ?
— Plutôt une soirée d’au-revoir.
— Vous reprendrez vos expériences à votre retour !
— Je ne sais pas. Je vais peut-être trouver « l’âme sœur » comme vous dites, par ici ou par là.
Pierre lui retourna sa formule :
— A part accepter des rendez-vous imprévus dans des brasseries, que faites-vous de votre vie, Emmanuelle ?
— Je suis étudiante en histoire de l’art, à l’école du Louvres. J’en ai encore pour deux ans.
La soirée se prolongea ainsi de bière fraiche en sujets légers, de bières réchauffées en mondes refaits.

Deux mois plus tard.
Pierre entra dans la brasserie. Il était près de dix-neuf heures et bien que le jour persista, toutes les lumières de l’établissement étaient déjà allumées. La partie « bar » était occupée par des habitués de l’apéro et des clients du restaurant qui patientaient en attendant que le service débute. Un brouhaha de conversations et d’exclamations, de rires et de chuchotements, emplissait le lieu. Les serveurs en livrée s’activaient à dresser les couverts, pendant que derrière le comptoir, deux barmen ventripotents en gilet noir et chemise blanche, avitaillaient des verres de toutes tailles, d’alcools de tous genres.
Pierre alla s’assoir à la table qu’il avait occupée avec Emmanuelle. Il se fit, comme auparavant, spectateur de la scène.
Rien au cours des deux mois qui s’étaient écoulés n’était venu troubler ou bousculer cent cinquante ans au bas mot, d’habitudes de l’établissement. Et on tenait à ce qu’il en soit ainsi car on venait ici pour trouver depuis toujours, ce cadre, cette ambiance, ces gens. Ces gens que l’on ne connaissait pas, mais qu’importe ! C’était eux que l’on désirait retrouver autour de soi, seulement autour de soi, et on les retrouvait. Et c’était rassurant ! On y amenait ses enfants, puis ses petits-enfants, qui feraient de même quand ils seraient devenus parents et grands-parents. On venait pour ça et il n’était pas question de trouver autre chose que cela. La brasserie appartenait à ses clients : des grands, des gros, des blancs, quelques noirs, un asiatique. Des femmes, grandes, petites, minces, grosses, jeunes, moins jeunes et plus vieilles. En robe, en jupe, en jean, cheveux longs, cheveux courts, bruns, blonds et une rousse. Sophistiquées, maquillées, naturelles, bruyantes, effacées, joyeuses, seules, à deux ou à trois.
Un serveur effilé se présenta à Pierre :
— Une blanche pression ?
Pierre eut un mouvement de recul et d’hésitation.
— Oui... pourquoi pas !
— Ce n’est pas ce que vous buvez habituellement ?
Il s’agissait plus d’une affirmation que d’une question.
— Cela m’arrive aussi de boire autre chose.
— C’est ce que vous avez commandé la dernière fois, insista le garçon.
— La dernière fois, c’était il y a plus de deux mois : vous avez bonne mémoire.
— Comment pourrait-il en être autrement ?
— Ne me dites pas que vous vous souvenez de tous vos clients. En plus je ne suis pas un habitué.
— De tous mes clients, non, bien évidemment. Mais de vous : oui !
— Pour quelle raison ?
L’homme au plateau regarda sa montre.
— C’est bientôt l’heure, vous allez comprendre.
Sur ces mots, le loufiat disparu en direction du bar, laissant Pierre en compagnie de sa seule circonspection, poursuivre son observation.
Son verre ne tarda pas à atterrir devant lui, piloté par un collègue du premier employé. Celui-ci le dévisagea et fit volte-face sur un pas, sans un mot. Il n’avait pas terminé sa manœuvre, qu’une cloche se mit à tinter. Pas comme celle de l’église voisine mais plutôt comme celles que l’on suspend au cou des vaches afin de ne pas les chercher trop longtemps quand elles s’écartent loin du troupeau. Autrement dit une clarine ! Une clarine sonore, énergique et joyeuse ! Elle annonçait l’ouverture du service du diner. Une conséquence plus inattendue fut l’installation immédiate d’un silence total. Plus un mot. Plus un geste non plus. Le musée Grévin en une fraction de seconde. A l’instar des membres de cette assemblée de cire, Pierre, stupéfait, se figea lui aussi.
Puis un mot vint de nulle part. Non pas un mot. Un prénom : « Marie ! »
Pierre chercha celui qui avait appelé ce prénom. Un autre s’éleva : « Eric ! ». Attirant le regard de Pierre dans une autre direction. Puis encore un autre : « Jeanne ! ». Puis encore un autre, et un autre, et un autre : « André ! Sylvie ! Marc ! Sébastien ! Marianne ! Rémi ! Eglantine, Jules !, Bernard ! ». Les yeux de Pierre rebondissaient d’un point à l’autre de la salle telles des boules de flipper. Au fur et à mesure de cet égrainage, les statues éphémères retrouvaient vie et s’animaient à nouveau.
— Pierre !
Le mot frappa l’oreille de Pierre. « Pierre ?... C’est moi qu’on appelle ? »
— Pierre !
Dans son dos, une voix posée l’interpellait. Il se retourna.
— Emmanuelle !
— Vous permettez ? Demanda-t-elle en indiquant la chaise vide face à lui.
Elle n’attendit pas sa réponse pour s’assoir et lui décocher un large sourire.
— Surpris ?
— Pour le moins ! Il lui rendit son sourire.
— Surpris par ma présence ?
— Plutôt ravi, de votre présence.
— Merci. Moi aussi je suis très heureuse de vous revoir.
— C’est gentil.
— Comment s’est passé votre mission africaine ?
— Bien, merci. Je vais vous raconter, si vous avez le temps de quelques bières, blanches et fraiches, puis chaudes. Mais avant j’aimerais que vous me disiez ce qui se passe dans cette brasserie ce soir.
La jeune femme se réserva un temps avant de livrer calmement sa réponse.
— Ce que vous avez généré, Pierre.
— Il va falloir être plus claire.
Elle prit à nouveau deux secondes pour répondre.
— Est-il utile que je vous rappelle la façon dont nous avons fait connaissance ?
— Non. Bien sûr que non !
— Je ne vous cache pas que votre stratégie d’approche m’a beaucoup perturbé.
— Ah oui ?
— Oui. J’y ai beaucoup réfléchi après votre départ. J’en ai tout d’abord conclu que je m’étais faite avoir, que vous m’aviez raconté des balivernes.
— Des balivernes ?
— Oui ! Qu’en fait, vous aviez entendu mon prénom quelque part et que ne sachant comment m’aborder, vous aviez imaginé ce subterfuge et inventé cette histoire de méthode de drague, « révolutionnaire à l’heure des réseaux sociaux et des sites de rencontre ».
Pierre l’écouta avec attention, n’osant la couper.
— Mais je ne vous avais jamais croisé nulle part. En tout cas je ne vous avais pas remarqué. Je sais, vous allez me redire que vous étiez transparent.
Pierre sourit à la remarque
— Alors je me suis dit que si ce soir-là ça avait marché, c’était uniquement parce que c’était moi : jeune candide, curieuse comme une pie ! Que le nombre de vos réussites se limitait finalement à une seule : moi ! Je ne vous cache que j’eus un peu honte de moi et du mal à accepter l’idée. Cela me chagrinait vraiment. Vraiment ! Alors afin de me prouver que je n’étais pas la seule à pouvoir se faire berner ainsi, un peu par vengeance, ou orgueil mal placé, choisissez ce que vous voulez, je me suis décidé à tester l’affaire.
— C’est-à-dire ?
— La semaine suivante, je suis revenue ici et j’ai appliqué à la lettre ce que vous m’aviez décrit : observer les gens un par un, exhaustivement, dans le détail. Puis imaginer le prénom qu’ils peuvent porter. Puis crier haut et fort un prénom parmi ceux supposés. C’est bien ça ? Je n’ai pas trahit l’auteur ?
— Admirablement résumé ! La complimenta Pierre.
— Et vous savez ce qui s’est passé ?
— Non !
— Rien !
— Pas de chance ! Mauvais choix. Et on ne peut pas recommencer tout de suite. Vous avez pu vous en rendre compte par vous-même
— En effet, il y a eu un moment de flottement pendant lequel j’ai pensé que je venais de gagner brillamment mes galons officiels de gourde patentée.
— Malaise !
— En effet : malaise ! Malaise, jusqu’à ce qu’un petit homme timide, la soixantaine, s’approche de ma table à pas trainant et m’annonce difficilement : « Je suis Michel. Que puis-je pour vous ? »
— Ah ! Vous aviez choisi Michel ?
— Je m’étais dit que c’était assez passe-partout et que pour ma première expérience j’aurais plus de chance qu’avec Hyppolite ou Félix.
— Logique en effet. Et que s’est-il passé avec ce « Michel » ?
— Et bien en fait j’étais très gênée, car à mes seules fins d’expérience, je venais de déranger un monsieur visiblement très introverti, qui ne demandait rien à personne, si ce n’était que de déguster tranquillement son ballon de blanc.
— Introverti certes ! Mais sa curiosité avait pris le dessus sur sa personnalité.
— En effet ! Nous nous sommes assis à une table. Je lui ai exposé ma démarche, pas très fière de mon exploit, je vous l’avoue. Il m’a écouté avec beaucoup d’attention. Je craignais sa réaction. J’étais beaucoup moins à l’aise et sûre de moi que vous. Je me suis presque excusée. A la fin de mon explication, il n’a fait aucun commentaire sur ce qu’il venait d’entendre. Il s’est levé et est reparti à la table qu’il occupait précédemment. J’ai pensé qu’il était vexé et n’avait pas envie de rester plus longtemps avec une mytho, assez bête pour reproduire la plaisanterie dont elle avait été elle-même la victime. Erreur ! Il revint immédiatement avec à la main son verre qu’il avait laissé à sa place avant de me rejoindre.
— Je m’appelle Michel : ça vous le savez déjà. Je suis professeur en sociologie. Et votre procédé m’interpelle.
Pierre écarquilla les yeux.
— Puis il me livra un long exposé sur les relations humaines : ce qu’elles étaient par le passé, ce qu’elles étaient devenues et ce à quoi il fallait s’attendre. Précis, intelligent, argumenté. Passionnant !
— Sûrement, concéda Pierre devant l’entrain visible d’Emmanuelle.
— Mais pas seulement ! En conclusion, Michel me dit avoir apprécié le tour dont il venait d’être le personnage malgré lui et même, tenez-vous bien, heureux d’en avoir été l’acteur involontaire. J’en étais à la fois surprise et rassurée. Il me fit alors une proposition étonnante.
— Pas si timide que cela votre Michel !
— Devinez !
— Proposition honnête, j’espère.
— Proposition sidérante !

— Je vous suggère chère Emmanuelle, de nous retrouver ici-même demain à la même heure et de retenter l’expérience. Je ne compris pas du premier jet. 
— Quel intérêt après ce contact aujourd’hui ?
Il s’expliqua :
— Je ne vous parle pas de nous rencontrer à nouveau mais que chacun de nous rencontre quelqu’un d’autre, grâce à la même technique.
Pierre éclata de rire.
— Riez Pierre ! Riez ! Nous convînmes de notre stratégie et le lendemain nous nous retrouvâmes, lui au bar près du ficus et moi ici à cette même table. A dix-neuf heures, sa... « Catherine ! » fit écho à mon... « François ! ». Comme précédemment tous les regards voyagèrent de moi vers lui, de lui vers moi. Puis deux « Oui ? » s’élevèrent, un vers lui et son verre de blanc, un vers moi et mon verre de blanche.
— Double bonne pioche ?
— Double bonne pioche ! Michel et Catherine d’une part, François et moi d’autre part, passâmes une agréable soirée. Michel en compagnie d’une financière auprès de laquelle il apprit à négocier ses frais bancaires. Moi avec un intermittent du spectacle, qui me rapporta ses tournées avec les stars de la chanson française.
Pierre ne pipa mot, elle poursuivit :
— Le jour suivant, nous nous retrouvâmes ici, Michel et moi afin d’analyser notre première essai en équipe. Notre conclusion en fût que le stratagème fonctionnait au-delà de nous : rassurant ! Que nous avions ainsi rompu nos solitudes : efficace ! Et dans le même temps, fait l’agréable connaissance de parfaits inconnus, auxquels nous n’aurions hélas, sûrement jamais adressé la parole.
— Essai concluant donc ?
— Humainement très satisfaisant, en effet.
— A l’heure d’internet...
— ... Oui je connais la suite, le coupa-t-elle. A l’heure d’internet, vous démontrez qu’il est encore possible de se rencontrer, de se parler, d’être ensemble, ailleurs que face à un écran, autrement que par le biais de l’un de ses réseaux impersonnels et déshumanisés. Qu’il faut simplement le vouloir, oser, aller au-devant de l’autre.
— C’est tout à fait cela. Et mon concept...
— ... Dans cet objectif, est performant, très performant, je vous l’accorde.
Pierre l’observa avec une pointe de plaisir.
— Vous êtes ainsi convaincue que je ne vous ai pas raconté de sornettes.
— Je ne peux qu’en convenir.
— Merci !
— Mais ce n’est pas tout.
Pierre remonta ses sourcils, circonspect.
— Alors que Michel et moi, échangions sur le sujet et sur les enseignements à tirer de cette expérimentation, deux prénoms résonnèrent dans le restaurant : « Jean ! » « Agnès ! ».
— ???
— Nous reconnûmes à notre immense stupéfaction, les voix de Catherine et de François.
— Ils avaient repris le procédé à leur compte ? S’entrucha Pierre manquant de renverser sa bière blanche qui se réchauffait.
— Absolument ! S’exclama Emmanuelle. Nous les vîmes, dans les secondes qui suivirent, s’isoler tous les deux avec leurs rencontres.
— Incroyable !
— Et pourtant c’est bien ce qui s’est passé, insista-t-elle.
Un ange passa. Il prit son temps. Sans doute voulut-il accorder à Pierre le temps de l’assimilation de ce qui venait de lui être exposé en quelques mots. C’est Emmanuelle qui renvoya le chérubin vers d’autres occupations :
— Comme...? Ajouta-t-elle, sollicitant la réflexion de Pierre.
— Comme ? Questionna Pierre, déboussolé, ne comprenant pas spontanément où elle voulait en venir.
Elle se tut, attendant que la réponse lui vienne. Puis :
— Comme...? Insista-t-elle.
— ... Comme pour toutes les personnes autour de nous, il y a quelques minutes... !? Hésita Pierre.
— Exactement ! Ainsi que vous avez pu le constater !
Abasourdi, Pierre parcourut la salle du regard. Au bar, à chaque table, les conversations allaient bon train.
— Et il en va ainsi tous les soirs depuis votre départ, Pierre.
Il en resta bouche bée.
— Tous les soirs à dix-neuf heures, au moment où sonne la clarine du diner, devenue symbole de l’instant. C’est ce que nous avons baptisé « L’Heure Blanche ».
— L’heure blanche ?
— Blanche... comme nos bières du premier soir. Blanches comme doivent-être nos présomptions envers ceux que l’on croise, que l’on rencontre, que l’on découvre. N’est-ce pas également votre conception des relations humaines ?
Il ne sut que répondre. Emmanuelle se leva soudainement et lui tendit la main
— Venez Pierre !
Il la saisit sans vraiment réaliser. Elle l’entraina jusqu’à la porte et l’attira dehors.
Dans la nuit tombante, à perte d’ouïe, Paris résonnait de mille clarines.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Cool j'adore
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Martine Bossoutrot · il y a
quelle belle idée dans cette époque où l'indifférence détruit l'humanité, j'adore l'idée. Si les contes vous interpellent venez rencontrer ma princesse à la babouche et qui sait lui donner une voix merci et bravo
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-princesse-a-la-babouche

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Christine Śmiejkowski · il y a
Un bel essai de sociologie et l'heure blanche est une sorte de club de rencontre pour âmes esseulées en fait
A propos, mon éléphant se sent bien seul et il a le blues : pourriez-vous lui rendre visite?
Je ne lui ai pas encore donné de prénom mais pourquoi pas bêtement Babar ...

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Zouzou · il y a
... c'est encore plus évoquant quand on se retrouve seul ( e ) face à un deuil ! Mon vote .Si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique ' merci
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James Osmont · il y a
bien joué, bravo pour ce texte bien dans son époque et criant de sincérité ! bonne chance à vous !
ma participation "Les filles de Recouvrance", si cela vous tente...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-filles-de-recouvrance

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Didier Lemoine · il y a
la plume bien lissée, le plaisir d'une rencontre, et un bon moment à passer en lisant cette nouvelle. Le plein de voix pour une heure blanche appréciée.
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Didier Noël · il y a
Si vous aimez aussi la poésie...C'est ici : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-violoniste-1. Didier
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Chantal Nimrelax · il y a
J'ai trouvé cette nouvelle excellente ! D'une fraîcheur, d'une simplicité, d'une justesse de cœur... Bien vu pour cette idée originale qui permet à des inconnus de passer tout simplement un bon moment ensemble, juste pour échanger un peu ! J'ai vraiment beaucoup aimé !
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Didier Noël · il y a
Merci à Christophe mais aussi à tous ceux qui prennent le temps de lire cette nouvelle.
Vous avez été 100 à lire "L'Heure Blanche" hier, portant le total à 870 lectures.
Ce weekend, hasard de calendrier, les cloches sonneront partout dans le monde, portant involontairement des millions de regards sur " L'Heure Blanche".

Je compte sur vous pour la partager avec le plus grand nombre.

et perpétuer « L'Heure Blanche » partout autour de vous, dans vos cafés et brasseries.

Je vous souhaite ainsi de retrouver de véritables relations humaines.
Amicalement.
Didier NOEL.
http://www.didiernoel.fr/

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Christophe Drinks · il y a
ca resume bien le monde de ce jour bravo
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