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FINALISTE
Sélection Public

J'ai ce souvenir encore tout môme de la fête de « la » septembre, place de la mairie, quand mémé et moi y allions à pieds, de chez elle ça faisait une trotte. Parfois, quand elle se sentait vieille ou fatiguée, on prenait le bus, et c’était toute une aventure. Le prochain arrêt qui s’allume, ceux qui oubliaient d’appuyer sur le bouton rouge et se mettaient à gesticuler parce qu’il ne s’arrêtait pas, ce satané bus, simplement parce qu’il n’y avait personne à charger, les grognements du conducteur contraint de stopper à la hâte, loin de son arrêt autorisé.
Avec mémé, j’avais la lourde responsabilité d’appuyer à temps sur le fameux bouton qui illuminerait le panneau « prochain arrêt ». Alors, il faut le dire, on ne risquait pas d’aller trop loin, car je lui posais invariablement mille fois la question, « j’appuie bientôt ? ». Pauvre femme. Pauvre voisins de route. Mais dans les souvenirs qui me restent, je lisais beaucoup d’indulgence dans les yeux des personnes âgées, enfin, peut-être, l’âge à dix ans, c’est subjectif.
J’aimais bien aussi quand nous y allions en marchant, mémé avait l’habitude de baptiser les rues à sa manière, foin de Général de Gaulle ou d’Eugène Delacroix, non, nous, nous cheminions dans la rue de la Marcelle, la rue des grands murs, et la plus redoutée de toute, la rue des crottes de chien. Je ne sais pas si c’est de son nom qu’une telle abondance fleurissait, ou si, parce que nous étions en terrain hostile pour nos semelles de chaussures qui allaient à la ville, à la fête, nous regardions plus attentivement ou nous mettions les pieds, mais j’admirais mémé d’avoir su trouver le mot qui collait tant (c’était parfois tellement vrai) à cette grande rue courbe.
Mais, que nous arrivions en bus ou à pieds, le rituel était toujours le même. D’abord un bruit sourd, lointain, fait de musique et de cris, de mille grelots, carabines à plombs et bruit de ferraille. Puis l’odeur, soudain, celle qui nous obligeait à fermer les yeux, et à humer, ouvrant en grand nos narines... l’odeur des pistaches et des amandes grillées, du nougat, toutes ces promesses de délices sucrés faisaient de nous deux fauves, certes bien inoffensifs, mais prêts à se jeter sur le premier paquet de pralines qui voudrait en découdre. Et il y a avait toujours des inconscientes. J’ai longtemps pensé que, ce qui perdait les pralines, c’était leur instinct grégaire qui les poussait à déclencher des guerres qu’elles savaient perdues d’avance.
Puis, comme par miracle, au détour d’une rue à angle droit, la magie opérait à chaque fois. Tous ces manèges multicolores, ces stands, loteries, confiseries, dans ce brouhaha des beaux samedis de septembre prenait alors pour moi des allures de religion que je n’avais pas. S’il m’avait fallu à cette époque qualifier le divin, je crois sans hésiter que j’aurais répondu « la fête de ‘la’ septembre avec mémé ».
Tous les sens y passaient, faisaient provision de sensations jusqu’à l’année suivante. Passés les manèges, les tirs à ficelle, l’attaque des pralines ou de la pomme d’amour, barbe à papa, selon, sans oublier les boites magiques ou, pour une pièce de cinq francs, on ouvrait un tiroir, ayant choisi à l’avance ce que nous voulions trouver dans cet emballage en carton rouge ou bleu, l’époque n’était pas encore aux pinces devant lesquels on risque un collapsus quand retombe le Caliméro ou l’imitation de Mickey à quelques centimètres de la gagne, passés les manèges d’avions ou je me prenais tantôt pour Blériot ou Saint-Exupéry, alors que je n’étais que le petit prince de mémé, mais je ne le savais pas encore, passé tout ça nous finissions toujours par aller, en silence, presque religieusement une fois de plus, au cœur du ventre de cette fête, où trônait une grande loterie surmontée d'une grand roue.
Et là, mémé devenait hermétique, hypnotisée par le bruit de la roue crantée qui tournait, l’annonce des lots, pas de perdant, approchez mesdames, approchez messieurs. On gagnait souvent un kilo de sucre en morceau pour le triple de son prix, mais mémé, elle qui avait connu la guerre, de serrer ce sucre contre elle, ça devait tellement lui rappeler une enfance de privations, que je voyais souvent ses vieux yeux fatigués rougir, comme un mauvais vent qui l’aurait embêtée. Le gros lot, c’était d’année en année un canard vivant, qu’on mettait dans une boite en carton et que chacun portait haut et devant, fier d’avoir gagné LE canard.
Ces loteries ont disparues, comme les manèges d’avions, et ne reviendront plus. Je ne sais pas si c’est bien ou mal, ces canards entassés dans leur cage comme lot, ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux côté éthique, mais ça parlait tellement aux gens simples ces jours là. Pas plus que les petits aviateurs qui descendaient les yeux rougis, fiers d’être admis dans un manège ou il n’y avait pas de queue de Mickey, ça, c’est pour les manèges des petits.
Un jour mémé décrocha le gros lot, LE canard. Nous avions pris alors le bus pour le ramener à la maison. Le mettre avec les quelques poules naines qui enchantaient mon quotidien, et nous donnaient de petits œufs dorés si succulents à dévorer quand on a le privilège de les ramasser enfant. Saturnin, oui, Saturnin, on n’est pas obligé d’être original à dix ans, aimant et aimé, c’est déjà beaucoup, je ne sais pas ce qu’il est devenu, s’il a été mis à engraisser et terminé sa carrière avec des navets, ou s’il est mort de vieillesse, j’allais écrire de sa bonne mort, comme s’il en existait de bonnes, non, je l’avoue, je n’ai pas le souvenir de Saturnin.
Par contre j’ai le souvenir encore ému de ce jour là, ce jour où mémé avait gagné ce canard, de ses grosses larmes qui roulaient sur ses vieilles rides, autant de chemins parcourus, et que nous avions pris le bus pour vite le sortir de ce carton troué pour qu’il respire. Tout le long du chemin j’ai eu le droit de le porter, « fais bien attention titou à ce qu’il ne s’affole pas, ou ne se casse pas une patte », et je me rends compte maintenant qu’elle nous serrait, le canard et moi, tout contre son cœur qui pleurait de fierté et de bonheur.
Les larmes de mémé m’impressionnaient. Me faisaient me serrer encore plus fort qu’à l’accoutumée contre ce corps usé, fatigué, qui avait vécu tant de choses et de drames,mais si chaud.
Mais moi, si vous saviez comme j’étais fier, si fier ce jour là. J'avais face à moi, dans cette banquette de moleskine qui nous ramenait vers les rives du ruisseau de Saint-Jean, une héroïne, celle qui avait su dire non ce samedi au kilo de sucre, pour tenter, quitte à tout perdre, de gagner le palmipède tant convoité par des centaines d’yeux.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Pierre Lieutaud · il y a
Une écriture remarquable qui serre de près tout ce qui dort au fond des coeurs
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup Diorite
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Pierre Lieutaud · il y a
Une écriture remarquable qui serre de près tout ce qui dort au fond des coeurs
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El bathoul · il y a
Je souhaite te voir sur le podium, tu sais tout le bien que je pense de tes textes et de tes qualités humaines. Bonne chance !
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Pascal Depresle · il y a
On verra bien. Un texte qui avait largement terminé en tête lors des qualifications, et qui se ramasse en finale parce que je ne l'ai pas soutenu, voilà de quoi alimenter les souterrains du forum.
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El bathoul · il y a
Oui j'ai vu ca :(... reste le talent Pascal et ça c'est immuable ;)
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Pascal Depresle · il y a
Tu sais les égos je m'en moque, j'ai un recueil qui sort en mai, deux à suivre et un roman en construction, et la reprise de mon travail, donc le reste ...
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El bathoul · il y a
Une vie sociale, familiale riche en dehors ça permet de garder la tête froide et tenir le cap...Ravie pour toi et largement mérité.
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Pascal Depresle · il y a
Merci à bientôt
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Fanny Vadon · il y a
on a tous une mémé dans le coeur...
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Pascal Depresle · il y a
Je l'espère Fanny, merci d'être passée
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Marianna · il y a
Bonne chance !
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Pascal Depresle · il y a
Merci Marianna
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Tranquillou974 · il y a
Mes 4 voix sans hésiter une seule seconde, cher Pascal !
Bonne chance pour le podium et un grand merci d'avoir revoté pour "Inappétences" :)
Tranquillou974

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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup
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Tranquillou974 · il y a
J'espère vous voir parmi les lauréats !!!
Bien à vous,
Tranquillou974

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Pascal Depresle · il y a
C'est très gentil, je m'en remets au jury
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Tranquillou974 · il y a
Je lui fais entièrement confiance :)
Je vous souhaite donc une lumineuse journée !
Tranquillou974

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Aubry Françon · il y a
Vote confirmé. Bonne chance pour cette finale !
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Pascal Depresle · il y a
Un grand merci
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Francis Etienne Sicard Lundquist · il y a
Encore une découverte pour laquelle je vote avec le plus grand plaisir cinq sur cinq. Cordialement, Francis Étienne
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup Francis
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Isaloulo · il y a
Très jolie histoire qui fait repenser à sa propre enfance et moments un peu magiques comme ça, où tout est gigantesque, inquiétant ou merveilleux.
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup, c'est tout à fait celà
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Jarrié · il y a
erreur je rectifie: salut Pascal amitiés .Michel.
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Pascal Depresle · il y a
Amitiés Michel, heureux de voir que tu as réglé ton problème de pc.
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