L'héritage

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Il faisait froid, très froid !

Il était quinze heures et neuf minutes quand Nora arriva en voiture au chalet familial. Une vieille bâtisse à flanc de colline, à moitié enneigée, faite de pierres nobles et de bois de chêne apparent. Le genre de demeure qu'on ne sait plus réellement construire de nos jours. Elle n'avait jamais mis les pieds dans cette demeure, mais elle a du se résinier à venir visiter les lieux le jour où le Notaire fut un succint descriptif des biens que possédait son père. Le testament était clair, elle était seule bénéficiaire de ce bien. Son étonnement n'avait d'égal que la curiosité que fit naître en elle cette nouvelle ; son père était propriétaire d'un bien immobilier dont nul autre membre de la famille n'était au courant, qui plus est, un chalet perdu en pleine montagne !

Il était quinze heures et treize minutes quand Nora sortit de la voiture, elle avait froid, très froid, mais que diable faisait-elle ici ? Depuis l'annonce de la nouvelle, un sentiment étrange grandit petit à petit en elle, comme un frissonnement silencieux qui l’attirait irrémédiablement vers cet endroit. Il fallait qu'elle s'y rende ! Qu'elle visite les lieux ! Mais que pouvait bien cacher cet endroit ? Pourquoi son père l'avait-il désignée comme unique héritière du bien ? Elle était l’aînée de la sororité et ses sœurs avait partagé à parts égales un héritage qui se limitait à une voiture 4X4 Mistsubishi Pajero, un appartement que Maman allait occuper jusqu'à la fin de ces jours ainsi que quelques dettes, somme toute pas bien méchantes. Non, l’acte sous seing privé lui était destiné à elle seule et seulement elle. À l'intérieur des documents de propriété, des clés, ainsi qu'un mot « Je suis désolé ».

Il était quinze heures et vingt et une minutes. Nora était devant la porte, elle remarqua une voiture garée près du porche, la voiture était à moitié enneigée. Des gens habitaient-ils ici ? À vrai dire, elle n'avait jamais été très proche de son père, son penchant pour l'alcool, ses absences répétées ainsi que sa manie de bleuter les phares de sa mère avaient eu raison de tout l’amour que pouvait ressentir une jeune fille pour son papa. Si l’enfance est l'âge où on voit le monde à travers le regard de ses parents, l'adolescence est l'âge où on voit ses parents à travers le regard du monde, elle n'aimait décidément pas trop ce qu'elle voyait. Elle quitta très tôt le cocon familial, à 16 ans elle était déjà indépendante et tenta du mieux qu'elle pouvait de s'éloigner du patriarche en multipliant les petits boulots et en prenant gîte chez la tante maternelle. Tout ça, à vrai dire, c’était de l'histoire ancienne, l'eau avait coulé sous les ponts entre temps. Elle pensait ne plus entendre parler de lui, de ses colères, de son dédain qu'il lui témoignait depuis sa plus tendre enfance ; que ses sœurs, qui avaient « gardé contact », se sauraient bien accommodées de son absence. Décidément, il y avait quelque chose de louche dans cette histoire.

Il était quinze heures et vingt et deux minutes. Nora toqua à la porte. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre attenante, un feu semblait se mouvoir dans la cheminée, mais personne à l'intérieur. La mort du patriarche avait été l'occasion pour elle de renouer contact avec ses deux sœurs. Bizarrement, les deux semblaient garder de bons souvenirs de leur géniteur. Un père aimant qui a cessé de lever la main sur Maman le jour où tu es partie, disaient-elles. Nora, très étonnée d’entendre cela, se disait que son départ avait peut-être été le déclic qui l'obligea à changer. Pauvre type !


Il était quinze heures et vingt-quatre minutes. Nora avait froid, très froid. Elle se décida à utiliser la clé en sa possession. À peine l’eut-elle introduite dans la serrure qu'elle se rendit compte que la porte n’était en réalité pas fermée. Nora entra !

La maison était clairement occupée, le feu de cheminée enveloppait la demeure d'une chaleur rassurante. Une forte odeur de cierge brûlé embaumait la pièce.

- Bonjour ! Il y a quelqu'un !? 

Une voix semblant venir de l'autre côté de la demeure lui répondit.

- Oui, une minute ! Je prépare le thé, j'arrive !

Nora resta figée devant l'entrée de la demeure, elle ferma la porte derrière elle, le froid glacial commençant à s’engouffrer dans la bâtisse chauffée. Elle commença à déboutonner sa doudoune. Elle réfléchissait au saugrenue de la situation, les questions fusant dans tous les sens. Elle resta immobile, la doudoune harponnée à la manche, telle une petite écolière au premier jour d'école, le regard se hasardant sur les éléments de décor de la pièce.

Après un bref instant, elle entendit des pas qui se dirigeaient vers elle et pour une raison qu'elle ignorait son cœur se mit à battre à toute allure. Une petite dame, habillée d'un peignoir gris fit son apparition. Elle portait un plateau en bois serti d'une théière en argent et deux verres à thé. Elle souriait !

- Je vous prie de bien vouloir m'excuser, la préparation du thé prit plus de temps que prévu.
- Je vous en prie, en réalité c'est moi qui devrais m'excuser de vous importuner de la sorte. Je suis réellement confuse, Madame, mon père m'a laissé cette clé avec...
- Ahhh... Vous êtes la fille Meurice ?
- C'est cela Madame !
- Dans ce cas, asseyez-vous et partagez ce thé avec moi. Vous devez mourir de froid !

La vieille dame posa le plateau sur une table faisant face à la cheminée et s’assit sur le fauteuil mitoyen tout en pointant du doigt l'autre fauteuil, situé à courte distance du premier.

- C'est bien gentil Madame, je...

Nora hésita un instant et se décida d'accepter l'offre de la gentille dame, elle se dirigea vers le fauteuil vacant.

- À vrai dire, un thé ne me fera pas de mal après tout ! J'ai quelques questions à vous poser si vous me le permettez, Madame.

Nora s'assit délicatement et remarqua plus clairement les traits du visage de la dame, les détails d'un visage sont tels qu'on peut aimer ou détester une personne au premier abord. Elle semblait inspirer une confiance et une sérénité que dégagent les personnes d'un certain âge. Nora se sentit en confiance avec elle.

- Laissez-moi vous servir du thé d'abord, vous devez avoir froid. Vous savez, on a vite fait d'attraper la crève dans ces contrées reculées, surtout pour une petite citadine comme vous qui vient de la grande ville. On ne reçoit pas beaucoup de gens ici, vous savez !
- C'est très gentil de votre part Madame.

Nora prit la tasse de thé, but une première gorgée et se rendit soudain compte de la cocasserie de la situation. Quelles questions pourrait-elle bien poser à cette pauvre dame ? Après y avoir songé longuement, elle esquissa un sourire rassuré et se risqua à une première question.

- Vous avez connu mon père ?
- Si j'ai connu le petit Meurice ? Et comment que l'ai connu !!! Il était fou amoureux de votre Maman, la petite Jeanne, il aurait vendu son âme au diable pour elle, qu'il disait ! Un beau garçon en plus, toutes les jeunettes du village lui tournait autour, mais il n'avait d'yeux que pour la petite Jeanne et vous savez ce qu'on dit de par chez nous « Une dette est une dette ». Alors, tôt ou tard, il a fallu qu'ils se marient les deux là et qu'il fasse un enfant...

Nora écoutait la vieille dame raconter son histoire. Elle se rendit compte que ses parents avaient été amoureux un jour et qu'eux aussi avaient eu leur part de bonheur. Elle sentit soudain une certaine affection pour son papa, un sentiment qu'elle n'avait pas ressenti depuis très longtemps. Elle se dit que le temps avait dû être bien dur avec lui pour qu'il finisse tel qu'elle l'avait connu. Elle continua de siroter le thé chaud et de boire religieusement l'histoire de la vieille dame.

-...Surtout que vous savez que quand la petite Jeanne a eu son accident, elle a littéralement perdu la vie, vous savez, il était inconsolable votre papa. Et après cela...
- Un accident ? Quel accident ?
- Il ne vous a jamais dit votre papa ?
- Non ! Du moins, pas que je m'en souvienne !
- Votre maman a eu un accident quand elle avait 16 ans, elle est morte ! Heureusement, j'étais là pour tout régler !

À ce moment-là, Nora commença à se rendre compte que la pauvre dame devait sûrement la confondre avec une autre, qu'elle n'avait plus tous ses souvenirs en place ou peut-être même qu'elle avait perdu la tête !

- Ma mère n'est pas morte, Madame, elle est parfaitement en vie, vous devez confondre avec quelqu'un d'autre peut-être ?
- Ahhhh bien sûr que non, je m'en souviens comme si c'était hier. Votre mère est morte ! Fort heureusement, on a pu faire le nécessaire !
- C'est à dire !? Je ne vous suis plus là !
- M'enfin, vous m'écoutez ou pas !?

Tout à coup, le ton de la vieille dame changea brusquement et devint plus sec et agressif.

- Quand je vous dis que votre Maman a été emportée par l'avalanche et qu'on a retrouvé son corps à moitié gelé, morte qu'elle était la petite Jeanne ! Le petit Meurice, effondré qu'il était, se serait tourné vers le diable en personne pour la ramener ! Après tout, ce n'est que promesse tenue comme je vous ai dit ! On vend son âme au plus offrant et, dans ce genre de cas, les acquéreurs ne sont pas légion.

La vieille dame se mit à rire d'un rire malfaisant qui laissa transparaître des dents jaunes et mal agencées. Nora commença à se sentir mal à l'aise et se demanda si la pauvre dame avait bien toute sa tête.

- Mais vous voyez ma petite Nora, comme on dit de par chez nous, « Une dette est une dette ». Le petit Meurice, en voulant sauver sa bien-aimée, devait sacrifier l'espoir de vie le plus précieux pour la retrouver.
- Je suis désolée Madame, mais je ne vous suis plus !
- M'enfin, c'est évident pourtant ! Leur premier enfant !

Nora cligna des yeux et resta estomaquée devant les propos de la dame. Clairement, elle n’avait pas toute sa tête. Tout à coup, elle sentit son cœur s’accélérer, elle ne voulait plus rester à côté de cette folle, elle ne voulait plus rester dans cette maison, clairement c’était une folle ! Et que diable faisait-elle ici ? Elle devait rentrer ! Son regard se perdit dans les murs qui semblaient l'entourer, la pièce semblait se rétrécir, elle commençait à avoir la tête qui tournait, et d'ailleurs comment savait-elle qu'elle s’appelait Nora ? Et encore plus, comment savait-elle qu’elle venait de la grande ville ? Et avant même d'avoir mis les pieds dans cette maison, elle avait déjà préparé le thé avec deux tasses ? Deux tasses ! L'attendait-elle ? Mon Dieu ! Ce n'est pas possible !!!?

- Excusez-moi Madame, mais je pense que je vais vous laisser ! dit-elle d'une voix fluette.

Elle tenta de se lever, mais elle sentit tout à coup ses jambes fléchir, elle n'arrivait plus à bouger ses bras, ses jambes, son corps !

- Mais que m'avez-vous fait ?balbutia-t-elle très difficilement.

- Moi !? Rien ! Une dette est une dette, Mademoiselle Meurice, et un jour ou l'autre il faut la payer. Votre père a eu ce qu'il voulait après tout !

Nora sentit ses dernières forces la quitter, elle laissa tomber la tasse de thé sur le sol et alors que ses yeux commencèrent à se plisser une dernière fois, elle aperçut la silhouette de la vieille d’âme se lever au-dessus d'elle dans une ombre qui était tout sauf humaine.

Il était quinze heures et cinquante-deux minutes. Nora ressentit à nouveau le froid qui l'enveloppa. Nora avait froid, très froid !

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Amina Tazi · il y a
Bravo ! Et bonne continuation
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Othman Saïd El Kadiri · il y a
Merci Amina !

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