Lézards décoratifs

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Une très belle histoire qui surprend par bien des aspects ! Derrière des personnages d’apparence assez typés se cachent des sentiments plus

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Chroniques d'une vendômoise. Je vous emmène par le bout des mots dans les méandres de mes petites histoires noires… ou colorées !

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Ses doigts engoncés dans le gant en cuir peinaient à tourner la clé dans la serrure. Porte de l'office notarial enfin close, Charles releva le col de son manteau en cachemire et s'engagea dans la rue piétonne. Les semelles de ses bottines italiennes dérapaient sur les pavés humides. En cette fin d'après-midi hivernal, il tentait d'éviter les flaques d'eau dans lesquelles se reflétaient les illuminations des vitrines et enseignes commerciales.
Place Saint-Martin, le manège diffusait sa ritournelle. Des bambins tournicotaient sous les regards attendris de parents frigorifiés. Charles frissonna. Une avalanche de souvenirs pas si lointains le transperça... Sa fille sautillait sur le vélo rouge pour attraper la queue du Mickey et son fils pleurnichait parce que le tapis d'Aladin ne voulait pas s'envoler. À chaque rotation, Gersende essayait de photographier leurs deux enfants. Clic. Raté ! Trop tôt. Ou trop tard. Gersende râlait. Gersende riait. Gersende pestait. Gersende s'esclaffait. Gersende rayonnait. Charles chérissait tout en elle. Sa plastique plus que parfaite, son caractère pétulant, son perpétuel optimisme et son humour coloré.
L'exaltation passionnelle des premiers mois s'était estompée pour laisser place à des sentiments moins tempétueux mais ô combien plus profonds. Pendant huit ans, Charles et Gersende avaient marché en symbiose sur un chemin de vie idyllique... jusqu'au jour où l'implacable diagnostic avait fait exploser leur béatitude.

Aujourd'hui, Gersende s'étiolait. Son corps rabougrissait à mesure que la maladie la rongeait. Son teint blafard, aux reflets bleutés, trahissait l'absence d'énergie. Et pourtant, elle s'accrochait. À la vie. À ses enfants. À Charles. Mais Charles avait peur. Peur qu'elle l'entraîne dans son abîme. Gersende ne lui inspirait plus que pitié depuis qu'une poignée de cheveux lui était restée dans la main alors qu'il caressait délicatement sa crinière châtaine. Stigmate visible de la chimiothérapie. Évidemment, Charles avait honte. Honte de ses pensées. Mais comment les refouler ? Elles le submergeaient. Malgré lui. Tel un miroir, Gersende lui renvoyait l'image de l'inéluctable destin à échéance inconnue qu'il voulait occulter pour profiter de l'existence : sa propre mort.

Charles accéléra le pas. Tourna rue Poterie. Sous l'étroite porte Saint-Georges, une voiture éclaboussa son pantalon en flanelle de laine. Il étouffa un juron. Gersende, cloîtrée dans sa chambre médicalisée, avait insisté pour qu'il se rende au vernissage d'une modeste exposition de peintures à la galerie « Lézards décoratifs du Loir-et-Cher ». Charles obtempérait. Supputant qu'un semblant d'altruisme contrebalancerait ses ressentis inavouables. Foutaises ! Son frère Cyprien exposait quelques croûtes dans ce lieu partagé entre plusieurs artistes vendômois, et Charles espérait juste y croiser la pétillante Emmanuelle afin d'ensoleiller sa soirée.
Il franchit le pont en pierres au-dessus du Loir, puis le porche en bois dont l'un des battants ouvrait sur une cour. À gauche, une porte vitrée embuée laissait filtrer un éclairage tamisé. Il entra.
Des effluves d'encens, de térébenthine et de transpiration l'assaillirent. Les murs en tuffeau, les poutres en chêne, la cheminée au conduit en briques rouges et l'agencement façon bric-à-brac insufflaient une ardente ambiance fort éloignée des showrooms aseptisés parisiens. Les gobelets en plastique estampillés d'un lézard, remplis d'un probable mousseux bon marché, s'entrechoquaient en silence alors que les conversations non feutrées de bobos écolo-anarcho comblaient tout l'espace de la galerie d'art.

Charles aperçut un grand gaillard avec dreadlocks et bras musclés intégralement tatoués sous un tee-shirt à la propreté douteuse. Son frère. Il se fraya un chemin jusqu'à lui. Cyprien souriait dans sa barbe touffue. Embrassades polies. Heureusement, le brouhaha ambiant les exonérait de toute parole. Hormis le lien du sang, tout les dissociait. Cyprien s'éclipsa pour rejoindre trois greluches gesticulant devant un tableau naïf.
Son frère s'astreignait à se maintenir hors cadre. Le comble pour un artiste peintre... Quel gâchis de ressources intellectuelles. Il avait un doctorat en droit, mais préférait barbouiller des toiles. Avec un mépris évident pour son milieu social d'origine. Mais, bien sûr, il ne crachait pas sur les subsides que ses parents lui versaient à intervalles réguliers. Les pinceaux et tubes de couleurs pour ses gribouillis coûtaient fort cher. Il n'hésitait pas non plus à solliciter Charles pour des campagnes de financement participatif afin d'organiser des expositions artistiques soi-disant prestigieuses à Trifouilly-les-Oies ou Bouze-les-Veaux.

Les pique-assiettes squattaient près du buffet. Charles déambulait parmi les invités comme un pingouin dans une meute de coyotes. Il cherchait Emmanuelle. La ravissante, resplendissante et flamboyante épouse de Cyprien. Et surtout, foisonnante de vie. La frôler ici, dans la foule, lui procurerait une jouissance encore plus intense que leurs ébats clandestins dans une chambre d'hôtel ou au détour d'un chemin forestier, planqués dans une voiture. Ou pas. Charles n'éprouvait aucun sentiment amoureux pour Emmanuelle. Il assouvissait juste un besoin viscéral de fuir la laideur de la maladie de Gersende en se gorgeant de plaisirs charnels. Par instinct de survie. Et inconsciemment par jalousie. Ou consciemment, d'ailleurs. Cyprien jouissait d'une liberté sans carcans alors que Charles n'osait s'affranchir des obligations familiales dues à son rang. Et pour ne rien gâcher, l'effervescente femme de Cyprien exhalait une vigoureuse santé.

Quelqu'un cria pour demander un instant de silence. Charles se retourna. Il sentit les pulsations de son cœur partir à toute allure. Ses oreilles bourdonnèrent. Son visage s'enflamma. Des gouttelettes de sueur dégringolèrent de ses tempes, s'échouèrent sur le col de sa chemise. Ses jambes, raides comme des bâtons, s'enfonçaient dans un sol mouvant.
Elle était là. Juste à côté de la porte. Gersende. Chauve. Mise à nu. Elle ne souriait pas. Mais irradiait comme une cascade d'éclairs dans le ciel, une nuit d'orage. Enchevêtrée dans sa souffrance, elle puisait jusqu'aux tréfonds de ses entrailles des bouquets de tendresse, de bienveillance et d'humanité. Pour les offrir. Torpillant ses dernières forces, elle répandait ce qu'elle possédait de plus admirable en elle. L'amour pur, immaculé, authentique. Comment avait-il pu dédaigner à ce point la beauté d'âme de sa femme ?

Charles avança de quelques pas. Sans cesser de la regarder, il tendit le bras. L'effleura. Ses doigts suivirent la courbe de ses reins. Glissèrent sur son séant. Puis un peu plus bas. À droite. La toile était signée « Cyprien ».
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Anne Clotilde GRIZEL  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous, lecteurs du texte « Lézards décoratifs » !
À vous qui avez aimé : merci pour votre soutien et/ou vos commentaires. Je me sens bien démunie en mots face à vos élogieuses critiques…
À vous qui n’avez pas aimé : un jour peut-être, une de mes petites histoires réussira à vous émouvoir…

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Carl Pax · il y a
PS : pour que votre message soit plus visible, vous pouvez l'épingler :)
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour ce conseil ;-)
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Guy Bellinger · il y a
Un ton certain pour ce texte gravé à l'eau-forte, assez dérangeant mais sans fard, dont le finale ouvre sur plus de soleil.
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Carl Pax · il y a
Une belle écriture, j'ai beaucoup aimé les descriptions et les ambiances différentes, et cette façon que vous avez eue de traiter la détresse du conjoint face à la maladie (un comportement qui peut sembler egocentrique et qu'on peut aussi fustiger, mais ce genre de réactions est malheureusement très humain)
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire. C'est justement ce qu'il me plait de raconter : l'ambivalence de l'être humain.
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Fred Panassac · il y a
Une chute douce-amère qui en dit long et surprend ! Un texte sans concession dans la douceur de paysages ancestraux ! Très beau et réussi !
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Caroline Bonnet · il y a
La chute est parfaitement réussie, et pousse le lecteur à réinterroger son point de vue sur les personnages. Une lecture qui m'a bien plu.
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Laurence Debril · il y a
Joli retournement, bravo!
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Dominique Gil · il y a
Une idée très originale. J'ai beaucoup aimé votre écriture. Je vous offre mes voix. Bonne chance !
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire et votre soutien !
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Isabelle Blanchet · il y a
Très beau texte émouvant. Bravo Anne
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci Isabelle pour ton soutien dans mes exercices d'écriture !
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Viviane Fournier · il y a
Une jolie lecture ... Bonne chance à vous !
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire !
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M. Iraje · il y a
Une exposition ... subtile !
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Anne Clotilde GRIZEL · il y a
Merci pour votre commentaire !

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