L'exil

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Image de Printemps 2019

Les bras chargés par le courrier pléthorique encombrant la boîte aux lettres, la baguette de pain en équilibre sur cet amas, j’ai introduit difficilement la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Le trousseau de clés tombant sur le carrelage a fait un bruit métallique qui a résonné dans l’espace sombre de la maison. Il faisait nuit. La bâtisse, trop grande, était vide. Dans la soirée, après une douche et un premier verre de Xérès, j’ai ouvert mon courrier. Une seule carte de bonne année, de ma belle-mère – quatre-vingt-six ans de relations épistolaires non remplacées par les SMS – qui m’est restée fidèle alors que son fils m’a quittée. Des factures, des abonnements mensuels, des prospectus et une affichette petit format d’une association de quartier – que je ne connaissais pas – recherchant des possibilités d’accueil provisoire de jeunes migrants... J’ai pensé : « dans nos pavillons cossus de banlieue désertés par les enfants devenus adultes et accessoirement par les conjoints ». Puis j’ai allumé le téléviseur pour regarder La Grande Librairie. Nous étions mercredi. J’ai mal dormi cette nuit là et le matin, j’ai décidé de répondre à la demande. Je ne savais pas pourquoi mais il le fallait, j’en étais convaincue.
Dans l’après-midi, une femme de l’association s’est présentée à mon domicile. Elle m’a dit me reconnaître, nos enfants fréquentaient la même école ! Il occuperait la chambre aménagée pour la famille et les amis avec salle de bain et accès extérieur qui servait peu, il fallait bien l’avouer. Elle m’a expliqué les principes de l’accueil provisoire, les règles à faire respecter, la population concernée et le soir même revenait avec Aman, 15 ou 16 ans d’après la visite médicale, érythréen, en France depuis 6 jours, en attente d’un foyer ou d’une expulsion s’il était jugé majeur ou indésirable. L’accompagnatrice est restée trois quarts d’heure, remplissant l’espace de ses paroles sensément rassurantes, nous regardant l’un et l’autre, cherchant à créer le lien, puis la porte s’est refermée sur elle. J’étais seule avec lui, j’ai hésité à retourner au salon. Son profil ne ressemblait pas à celui d’un adolescent. Son visage était fin, presque aquilin mais ses traits boursouflés, fatigués, sa peau épaisse comme de cuir. Enfin il m’a regardée, avec des yeux jaunes, inexpressifs. Quand il s’est levé, son ossature s’est dessiné sous son sweat étriqué et a accusé sa maigreur. Son corps plat semblait cassé, rompu. Ses mains étaient démesurées au bout des manches trop courtes. Je me suis sentie rapidement mal à l’aise. L’a-t-il vu, il m’a demandé à aller dans sa chambre. Sa voix était juvénile presqu’inaudible.
Les jours suivants je l’ai peu vu. Il prenait ses repas dans un foyer et semblait être absent la journée jusqu’à ce que je m’aperçoive du contraire. Il restait enfermé la journée avec les volets clos. Nous sommes samedi matin et je ne travaille pas, je frappe à sa porte, je l’appelle avant d’ouvrir. Dès l’entrebâillement, une odeur âcre m’assaille. Je l’aperçois, assis sur le sol près d’un rai de lumière filtrant par la fenêtre. Je lui demande de me rejoindre au salon.
Nous avons parlé longtemps, laborieusement, mais j’ai compris qu’il n’avait jamais vécu dans ce type d’habitat avec un lit, des lumières artificielles, des volets – roulants, électriques – une salle de bain équipée. Il vivait dans une banlieue insalubre ressemblant à un campement. Il avait appris un peu l’anglais et le français dans la rue au contact des touristes ou étrangers de tous bords. Nous avons occupé le week-end à ranger la chambre, apprendre à utiliser son aménagement, se laver en actionnant les robinets multiples sans s’ébouillanter. Il était plutôt docile, apprenant vite. Il ne souriait pas, s’appliquait. Il a obtempéré à toutes mes consignes. J’ai trouvé quelques vêtements à sa taille, il a hésité à se défaire des siens. Nous les avons lavés. Il les a regardé longtemps tourner par le hublot de la machine. Je l’ai invité à partager mon repas d’endives au jambon surgelées. L’opération de cuisson au micro-onde de ce qui lui apparaissait être du bois l’a stupéfié. Il a semblé ne pas aimer puis a avalé goulûment camembert et mousse au chocolat, me demandant de lui décrire les aliments et leur élaboration. J’ai eu du mal à expliquer les process de fabrication de l’agro-alimentaire. Il ne comprenait pas que je ne prépare pas mes plats ! Pour le dîner, il m’appris à cuisiner le zigni au boeuf à la tomate comme en Érythrée et dans sa région, dans un simple faitout, découvrant une batterie et des appareils de cuisson électriques dont l’usage me restait parfois incompréhensible à moi aussi. Le plat a mijoté longtemps sur la seule bouche de gaz de la plaque de cuisson, dégageant un parfum appétissant dans cette cuisine aseptisée. Il le surveillait, humait, rajoutait des épices improbables, du berbéré qu’il gardait dans un sac. Il semblait heureux et souriait à pleines dents quand il m’a vu manger et aimer son plat malgré ma bouche en feu. Il m’a demandé de lui acheter de la farine de teff pour faire des galettes de pain.
J’ai mis quinze jours à en trouver. C’était délicieux et il en faisait toutes les semaines. Il avait toujours voulu être cuisinier, m’a-t-il dit ! Le soir, devant un feu de bois, ses larmes ont coulé. Il a peu parlé. J’ai cru comprendre que sa mère avait disparu depuis plusieurs années. Son frère aîné l’avait protégé. Il était mort en Méditerranée sur le boat-people sur lequel ils avaient embarqué, déjà blessé après une rixe avec des passeurs dans le désert. Il s’est endormi sur le tapis jusqu’au matin, lové sur lui-même. Là, il ressemblait à un enfant grandi trop vite et trop tôt.
Le dimanche, nous sommes allés déjeuner chez un ami restaurateur. Il a mangé du poulet – qu’il reconnaissait – et presque crié en découvrant le froid d’une glace à la vanille. Il regardait avec un grand intérêt la valse du service et le va-et-vient des plats. Je n’existais plus. Il était au cœur de son rêve.
Après le coup de feu et le départ de la plupart des clients, Luc le patron venu nous rejoindre à la table lui a fait visiter les cuisines. Il a admiré la panoplie impressionnante de casseroles sur les étagères, le cycle rapide du remplissage et du vidage des énormes machines à laver la vaisselle. Il a voulu rester jusqu’à la fin du service et la fermeture de l’établissement. Je commençais à trouver le temps long et le retour à pied a été animé et volubile. Je n’ai pas compris tout ce qu’il semblait vouloir me faire partager sauf que travailler en cuisine serait pour lui le graal. Son visage s’était illuminé, ses traits lissés, sa voix devenait vibrante. Il était redevenu un adolescent fébrile et enthousiaste.
Les jours qui ont suivi, je l’ai peu vu. Je travaillais. Les volets de sa chambre restaient ouverts même la nuit. Puis Luc m’a téléphoné.
— Dis, ton petit migrant est venu tous les jours depuis dimanche, jusqu’à ce que j’accepte de le faire rentrer en cuisine. Il fait la plonge avec une application et une banane rarement vues. On dirait qu’il est heureux. Qu’est-ce qu’on fait ?
Ça n’a pas été simple avec l’association pour régulariser sa situation malgré la proposition d’apprentissage, un employeur et une tutrice, un lieu d’habitation dans l’attente d’une place en foyer de jeune travailleur qu’il a obtenu huit mois plus tard.
Ensuite, il est revenu souvent le week-end et me faisait des petits plats ou les ramenait du restaurant. Trois ans après avec un CAP de cuisinier, un boulot retrouvé dans la restauration collective en attendant mieux – Luc avait pris sa retraite et revendu son fonds – il n’était toujours pas naturalisé. Les demandes réitérées n’aboutissaient pas et sa hantise de ne plus travailler lui faisait accepter des conditions détestables. Avec mon aide et le cercle de mes relations, il est devenu auto-entrepreneur et a commencé à faire la cuisine chez des particuliers. Sa cuisine française et d’Afrique de l’Est était très appréciée mais il était trop tôt pour qu’il quitte son employeur. Quant à moi, son accueil a étonné mes proches qui, pour le coup, se sont intéressés à nous donc à moi qui étais devenue invisible pour mon entourage. J’ai invité des amis, de la famille pour des repas où nous cuisinions tous les deux, enfin j’étais son aide et j’aimais ça ! Je me suis intéressée aux autres, j’ai adhéré à des associations et j'étais plus heureuse. Nous avons le projet dès ma retraite d’ouvrir un atelier-cantine dans le quartier où chacun – jeune ou vieux, isolé ou émigré, inséré ou marginal – pourra venir cuisiner, échanger des recettes, apprendre, partager son repas à prix coûtant.
Nous irons un jour en Érythrée et en Éthiopie, au bord de la mer rouge, quand il aura des papiers français. Et seulement là il me racontera peut-être l’horreur de son histoire à peine esquissée tant elle était innommable et l’a privé de l’enfance. La pauvreté, la famine, la guerre, la dictature, les exactions de l’armée et l’exil massif des jeunes. En attendant, je lui apprends les événements marquants et édulcorés de l’histoire de France pour l’examen de naturalisation toujours remis à plus tard. La violence douce des pays d’accueil dont il sera acceptant plutôt que mourir !

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Marie Quinio · il y a
C'est magnifique de bonté, d'humanité et d'espoir, bravo ça fait tellement de bien !!
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Samia.mbodong · il y a
un texte fort plein d'humanité
Bravo je soutiens

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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour ce beau témoignage...
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JACB · il y a
Un beau sujet que votre écriture sert à merveille...comme une évidence! Qu'est-ce qu'on aimerait que tous ces migrants trouvent ainsi une place au soleil. Merci pour cette histoire pleine d'humanité PACO.*****
Seriez-vous partant pour une "Capture en haute montagne" sur ma page ? Allez je vous emmène ?
Bonne chance à vous!

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Philshycat · il y a
Belle écriture !
En compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

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Dominique Coste · il y a
Belle histoire pleine d'espoir, et très bien écrite ; Mes voix avec plaisir ! Je vous invite sur ma page découvrir la diabolique Sahra dans "Inconnue Beauté" !
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Caribou46 · il y a
Beau moment d'humanité et de partage. Merci
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Hervé Mazoyer · il y a
Une tres belle histoire vraiment touchante et pleine d espoir...voila ce qui se produit quand l humanite prend le dessus sur l egoisme. Notre vision nombriliste du monde nous conduit a l egoisme...mes voix pour ce tres beau texte.
Si vous le souhaitez sans aucune obligation vous pouvez venir lire mes deux derniers textes. Vous serez alors entierement libre de les soutenir ou non.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cadeau-d-une-vie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1
Tres amicalement.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle histoire tout en espoir et courage ; des sentiments forts exprimés avec pudeur et générosité .
Une écriture sobre , narrative et fluide .

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