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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un texte assez osé et grinçant ! L'auteur évite l'éceuil d'un message trop moral ou politisé grâce à la mise en place de passages loufoques, ou...

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I

Une petite pile de cartes de visite entre les mains, Hektör déambule dans les couloirs spacieux de la maison de retraite, une risette mercantile glissée au coin des lèvres. Tapissés de fleurs aux motifs à la fois psychédéliques et à chier, les murs tentaient de maintenir au mieux de leurs contentions les angoisses pré—mortem, les préparatifs du dernier des voyages, les larmes d'adieu. Un bel endroit pour mourir se disait Hektör, un bel endroit pour les faire mourir...

De chambre en chambre, les âmes en peine étaient souvent séduites par la vitrine d'Hektör, ses propositions plus ou moins alléchantes pour contourner le fatidique, l'inexorable et prendre la mort à revers, dans un contre pied knock out, un contre temps favorable au défunt de quelques jours de tortures allégées. Vous ici ? s'exclame la faucheuse aiguisée dans un français parfait. Moi qui vous croyais aux abois... On a toujours l'avantage quand on joue la surprise. On sort d'un buisson avec un masque de zombie en hurlant tout un chapelet d'insanités, on brandit des armes tranchantes, des haches, des sabres effilés, des rasoirs jetables. On se défend comme on peut. La mort n'a pas peur de nous...

II

Hektör Tanathös
Euthanasiste diplômé de l'école de la mort
10 années d’expérience
Spécialiste du départ en douceur
Orfèvre du trépas sans douleur.

Il posait toujours sa carte de façon à ce qu'elle soit bien visible sur la table haute du couloir d'entrée, entre le ramequin débarras et le calendrier félin des PTT. Dans sa pochette en cuir véritable étaient classés sous forme de dossiers les habitants de cet hospice de luxe. 64 septuagénaires, 43 octogénaires, 17 nonagénaires et même 3 centenaires. Tous unis dans un combat silencieux contre les affres du temps qui passe.

Madame F a soufflé du mieux qu'elle a pu ses 92 bougies en septembre. Elle aimait le sport, les promenades en forêt, les bons restaurants. Son mari, Jacques, est parti avant elle, au siècle dernier, ne lui laissant qu'une boîte de Kleenex pour éponger le lacrymal et deux enfants déjà adultes. Ancienne championne de mots croisés, Madame F était toujours alerte et prête à en découdre sur une partie chronométrée.

Hektör frappe poliment à la porte entrebâillée.

— Entrez... murmure une ombre alitée.
— Merci madame. Permettez-moi de me présenter je m'appelle Hektör et je suis euthanasiste.
— Oui, on m'avait prévenu que vous passeriez dans la matinée. Ça peut m'intéresser, la morphine n'agit plus et la lassitude commence à peser beaucoup trop lourd.
— Je suis là pour ça madame, pour rendre tout ça meilleur.

Le professionnel de la fin de vie tend une brochure très colorée pour absorber la noirceur du moment et se recule de plusieurs pas pour respecter l'émotion de l'instant. Sur la première page les nouvelles promos, 50% sur le contondant, une remise sur les tarifs de groupe, la possibilité de quitter la grande scène sans se ruiner et laisser un peu de soi à ceux qui restent. Gros rabais sur les morts par injection aussi. Une seringue de curare achetée, une fiole de venin de serpent offerte. Le fix du Styx et c'est Satan qui rame...

III

Sur la deuxième page, les offres les plus vendues, les prestations reines et des commentaires de familles apaisées :
- Roulette russe avec barillet plein, nettoyage de la pièce après le suicide, mise en bière, cérémonie mortuaire, enterrement, crémation, petits fours au cheddar et mousseux offerts, mouchoirs à volonté pour 2500 euros. Arme et munitions fournies.
- Mélange d'alcool et de médicaments. Efficacité prouvée. 5 Bouteilles de Pastis et 3 plaquettes de Lexomil à avaler pour un décollage en toute tranquillité. En option la trace d'héroïne et le buvard. 500 euros.
- Chute libre. Location de l'aéroplane, un saut de 600 mètres dans l'océan. 1000 euros avec possibilité de régler en plusieurs fois sans frais.

Les clients semblaient ravis.
« Maman est parti de la manière qu'elle le souhaitait. Merci au travail du docteur Thanatös et de son talent pour embellir la mort. »
« Professionnel discret et charmant. Je recommande vivement. »

Madame F plie le prospectus et le range dans son agenda.
— C'est un beau métier que vous faites jeune homme mais je pense avoir un peu de temps devant moi. Ça peut paraître stupide ou prétentieux mais j'ai encore deux trois choses à terminer. Je vous souhaite bon courage, merci de refermer la porte derrière vous, les couloirs sont glacés.
Hektör salue la vieille dame et exécute une volte face parfaitement synchronisée avec les 9 coups de la pendule. Il replonge la pièce dans l'obscurité et toque à la porte d'en face.

Madame P qui s'empressait toujours de demander à ce qu'on l'appelle par son prénom, nourrissait ses plantes depuis son fauteuil roulant. Un parterre de géraniums couleur sang. Marie-Claude a posé l'arrosoir et a fait un petit signe de la main pour dire à Hektör d'approcher.
— Je vous attendais, asseyez-vous.
Hektör s’exécute sur le rebord du lit défait, son veston impeccable posé à l'écart des zones potentiellement souillées par une vessie foireuse.
— J'ai lu votre brochure et ma décision est prise. Je veux partir dans 3 jours à minuit, mes proches sont avertis. J'aimerais régler en 4 fois sans frais et bénéficier de la promotion petits fours et apéro funéraire gratuits.
— Très bien. Votre choix s'est porté sur quel forfait madame, quelle mort vous a séduite ?
— Le revolver m'ira très bien avec quelques verres et des somnifères, histoire de ne pas hésiter un instant. Je vous fais 3 chèques, je mets à quel ordre monsieur ?
— Thanatos. Hektör Thanatos. Une voiture décapotable viendra vous chercher dans un peu plus de 48 heures pour vous préparer. Pensez à faire vos adieux, n'oubliez personne, c'est un billet sans retour.
Le commercial range les chèques dans sa mallette et après la poignée de main qui conclut l'affaire, quitte la chambre en miaulant des gentillesses distinguées pour courtiser la vieille soufflée d'oseille... Ses prestations sont chères et très rentables mais il s'occupe de tout. La famille peut commencer à faire son deuil, tout est sous contrôle...

IV

La petite entreprise d'Hektör fonctionne bien depuis 3 ans. Il tire chaque mois de jolis bénéfices de ses activités mortifères et mène une vie de patachon entre les grands restaurants et les hôtels étoilés lors de ces nombreux déplacements. À 28 ans, il est déjà bien installé dans une vie qui promet de belles choses, une maturité juvénile encore assez rare à cet âge même s'il s'accorde quelques dérives aux portes de soirées qui vont trop loin, de temps en temps, quand ils deviennent trop fatigants. Il fait du sport, des randonnées à cheval ou en kayak, il lit, beaucoup, séduit des filles avec sa voix grave et ses phrases bien tournées. Il a une fille de sa femme Enya, tuée il y a 5 ans dans un accident de voiture. Il n'était pas au volant.
Il roule en Jaguar, un modèle anglais des années 90', une panthère de la route affûtée pour cogner du bitume.
Sa femme était méconnaissable, il n'a pas osé la regarder plus d 'une demi seconde, un éclair lui a cramé les rétines à jamais.
Sa fille s'appelle Sara. Elle est à l'école là, probablement en train d'apprendre quelque chose.
La vie familiale d'Hektör se résume à ce petit bout d'individu et parfois un coup de téléphone de ses parents.

V

Le surlendemain, le carrosse royal maquillé en Aston Martin de rêve est venu cueillir l'abeille en fin de vie. La butinante créature a serré fort dans ses petits bras tout maigre chaque membre de sa tribu pendant 15 bonnes minutes. Dans une valise en toile, les dernières affaires, un peu de maquillage, quelques photos d'instants qui ont comptés, une bouteille de rhum et les tranquillisants. Une chaleureuse poignée de main à la directrice de l'établissement pour vieux tarés et Madame P s'est assise dans la berline sans attacher sa ceinture.
— Il y a une petite demi-heure de route madame, vous avez tout le confort nécessaire.
— Merci pour votre attention, je vais faire une petite sieste.

Elle avale 2 cachets et s'allonge sur l'intégralité de la banquette arrière. Il est 19h10. Le moteur silencieux conduit la voiture et son équipage vers cet endroit où toute chose a une fin, cette ombre omnisciente qui répond à toutes les questions et concentre en son mystère le but crépusculaire de chaque existence. Être et ne plus être le temps d'un battement de cil, d'un solo de caisse claire sur le barillet du flingue bien ajusté, de quelques coups d'éperons dans le flan d'un cheval fou, toujours prêt à tracer la route, filant comme la flèche d'un arbalétrier inspiré. À moitié dans le coaltar, Madame P que l'on peut, je pense, appeler Andrée, regarde le spectacle animé du ciel et le défilé des nuages. Il va faire beau ce soir. Elle ne voudrait pas partir un jour de pluie, dans la gadoue d'un chemin impraticable, tenter de gagner à pieds le paradis en s'embourbant à chaque pas. Elle désirerait se faire escorter par les rayons d'un soleil nouveau. Le coup de fusil des starting blocks aura pour écho le tonnerre assourdissant de son calibre et de toute façon puisqu'il faut mourir...

Andrée ferme un instant les yeux. Juste un instant... Juste...

— Nous sommes arrivés Madame. Je gare la voiture au parking et un homme viendra vous accompagner jusqu'à votre chambre. Je vous souhaite du courage pour la longue route vers les cieux. Ne vous inquiétez pas, le Docteur Thanatos sait ce qu'il fait, je pense que, dans son domaine, c'est un des meilleurs. Le bonjour à sa sainteté...

La porte du chauffeur claque et il disparaît par une cage d'ascenseur. Andrée n'est pas nerveuse. Elle avale au goulot une lampée de rhum puis deux et trois. Son pouls s'accélère et son corps se réchauffe. Le temps ne lui infligera pas les supplices de la sénilité, elle part avec toute sa tête, sans laisser sur la table de la cuisine des morceaux de pensées alignées en dômes comme des tas de cendres encore chaudes. Elle s'en va consciente et satisfaite de sa vie écoulée. L'éternité pour quoi faire ? C'est de l'éphémère que naît le plaisir, la jouissance même de cette succession d'instants collés sur le diaporama du temps qui passe. Le bombyx au torse bombé d'arrogance retourne squatter sa chrysalide, le géranium referme un à un ses pétales, la lune fait des signes d'adieu de la main et pénètre la ligne d'horizon toujours à la verticale.

Hektör est dealer de mort, une version améliorée puisque nomade du Magasin des suicides. Le porte à porte de la mort annoncée avec un service de très grande qualité. Son business à le vent dans les voiles, il a un don pour embellir les au-delà, rendre le jour du départ moins agressé par le chaos de l'inconnu, faire se dérouler un tapis de velours sous les pieds du pèlerin pénitent heureux de marcher enfin vers un semblant de lumière.

Un homme habillé en majordome avec une paire d'ailes dans le dos apporte un fauteuil et véhicule Andrée jusqu'à l'ascenseur du parking. Il appuie sur la touche du deuxième étage. La lumière du néon crépite.
— C'est un peu ridicule les deux machins en plastique que vous avez dans le dos.
— Ça c'est une idée du patron pour ambiancer. Il aime la mise en scène mais je partage votre avis. Votre chambre est prête, je vous y conduis. Si vous avez besoin de quoi que ce soir, appelez la réception.
Les couloirs sont immenses et plein de portes. Chambre 18.
Coquet, spacieux, sobre. Un endroit confortable pour reposer en paix.
— Le docteur Thanatos passera vous voir avant le repas. Je vous souhaite une bonne soirée madame.
— Merci.
Andrée tend au majordome un billet plié de 100 euros.
— Si ceci à une quelconque valeur pour un ange, prenez-le. Je ne suis pas sûre que là où je vais ils acceptent les paiements en liquide, je ne sais même pas s'il y a quelque chose à acheter...

Sur le mur du fond, une citation est calligraphiée au pinceau. « La mort c'est juste un examen où tout le monde est reçu ». Une belle manière d'obtenir son diplôme sans aucun stress.

Péniblement, dans un mouvement de hanches qui ne répondent presque plus, Andrée quitte son fauteuil pour le lit. Par la fenêtre, un reste de vie de ce monde qu'elle ne regrette pas. Sa chambre purgatoire avec toutes ces fleurs ressemble à une joyeuse excavation, un tombeau sans pleur, un trou dans le sol sans asphyxie, du super beau en 4k et pour toujours.

VI

Hektör imprime 3 petits coups de phalanges sur la porte de la chambre. Andrée, bien entamée par le rhum et les anxiolytiques peine à répondre.
— Entrez, c'est ouvert.
— Merci Madame. Je vous apporte l'arme et 2 munitions même si normalement la première suffit largement. C'est un pistolet de gros calibre, vous ne pouvez pratiquement pas vous rater, il faudrait vraiment un gros coup de pas de bol. Enfin bref, je vous fais mes adieux, un repas va vous être servi. Passez une excellente soirée.

L'euthanasiste a une voix d'une gravité d'outre tombe qui colle parfaitement avec la spectralité du bonhomme, blanc comme un linge propre, grand et un peu voûté, les yeux toujours perdu dans des pensées vagabondes et multiples.

Andrée a simplement dit merci avant d'attraper le flingue à pleine mains. Du calibre pour sanglier alors qu'elle ne pèse pas plus d'un petit marcassin, les murs vont s'en souvenir.

Le repas, copieux et raffiné se terminait sur un opéra chocolat-caramel, une dernière gourmandise pour la route. Elle a posé sa fourchette et gobé, sous une trop généreuse rasade de tord-boyaux, six comprimés multicolores aux effets stupéfiants. Elle n'a pas eu besoin de se faire sauter le crâne, elle décède un petit quart d'heure plus tard. Les murs immaculés se replient sur la scène et le décor est rangé dans une boîte à souvenirs brodée aux initiales de la défunte.

Trois hommes au veston soigneusement repassé ont brancardé le corps dans une pièce voisine réfrigérée. Des maquilleuses viendront figer le visage serein et son émotion dans le temps, jusqu'aux premières effluves de putréfaction.

Hektör passe un coup de téléphone à la famille d'André pour leur annoncer la triste nouvelle sans surprise. La chambre est rapidement nettoyée, d'autres morts sont annoncées..

PRIX

Image de Printemps 2019
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RAC · il y a
Funeste mais plein de sensibilitéS & tellement bien écrit...
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Jon Ho · il y a
Merci RAC
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RAC · il y a
Je vous en prie. A bientôt !
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Eisas · il y a
Plus qu'un remake de Teulé... Une très belle oeuvre décalée elle aussi cependant !

Je vous invite à lire " Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes.
Amicalement,
Eric

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Lucile Sempere · il y a
j'adore!
Je sais que beaucoup ne sont pas à l'aise avec cela, mais j'aime les textes qui parlent de fin de vie, surtout de celle que l'ont choisit (comme la mamma de ma nouvelle).
J'aime beaucoup l'idée d'imaginer ce que serait une mort "commerciale" et je trouve que cela dédramatise beaucoup la situation... et tant mieux ^^

Bravo

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Jon Ho · il y a
Merci Lucile
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Viviane Levesque · il y a
J'adore, j'adore, j'adore !
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Jon Ho · il y a
Merci merci merci :)
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Saint Sorlin · il y a
Merci Jon pour ces moments de pure bonheur macabre
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Jon Ho · il y a
Tout le plaisir est pour moi
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Fred Panassac · il y a
Bravo Jon Ho pour la recommandation du jury, bien méritée !
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Jon Ho · il y a
Merci Fred :)
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Marie Guzman · il y a
sympa la recommandation pour ce texte que j'ai vraiment beaucoup aimé !
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Jon Ho · il y a
Oui cette recommandation me fait bien plaisir :)
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Manodge Chowa · il y a
Vous avez mon soutien. +5. Bonne continuation et je suis en finale de poésie.
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Marie · il y a
J'ai bien aimé votre texte et votre humour particulier :):). Mon soutien
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Marie · il y a
Votre texte est bien construit et votre humour particulier. Mais, j'ai bien aimé votre histoire.
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