Lettre d’adieu ou d’au revoir j’espère

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Nous sommes à la veille de mon opération de l’appendicite. Voilà, il est temps d’écrire ma lettre-testament.
D’abord, je voudrais préciser que non, je ne suis pas hypocondriaque comme on me le répète tout le temps, et non, je ne dramatise pas la situation. J’ai lu dans un journal très sérieux qu’il y a eu des cas de patients qui venaient simplement se faire opérer de l’appendicite et qui n’en ressortaient pas vivants, ou avec une jambe en moins.
Bref, je préfère tout mettre sur papier, je me sentirai plus sereine.
Alors voilà, je n’ai que trente ans et plein de projets en tête. J’aimerais par exemple aller dans un simulateur de vol en avion, ou encore escalader le pic de Saint aimé (c’est le mur d’escalade le plus dangereux de mon quartier !). Je sais, ça paraît follement dangereux, mais j’aime le risque.
Une fois, lorsque j’avais douze ans, j’ai voulu prouver à mon grand frère que je n’étais pas une froussarde comme il s’amusait à le scander pour me faire enrager. Alors, discrètement, je me suis introduite dans la cuisine où ma mère préparait comme chaque matin un café serré pour papa, un chocolat au lait pour nous et un thé vert pour elle.
Pendant qu’elle avait le dos tourné, j’ai subtilisé le sachet de thé vert et je l’ai remplacé par un sachet de tisane aux fruits rouges !
Quelle audace non ? J’en rigole encore aujourd’hui...Mon frère en rigole encore lui aussi, mais je crois qu’il se moque...parce qu’il est jaloux de mon audace. Ca doit être ça.
Bon, il est temps de passer aux choses sérieuses.
Je pense léguer ma collection de peluches à mon chien Barney. Il les adore. Il faudra cependant veiller à ce qu’il ne fasse pas trop ami-ami avec Mona la Girafe. Je sais qu’il l’aime un peu trop. Alors, pour cette mission, je compte sur Steph, mon frère. Il sait comment refroidir les ardeurs de Barney.
Pour ma garde-robe, composée de purs vêtements de récup –je suis un peu une consommatrice baba-cool, éco-citoyenne- je la lègue à mon amie Céline. L’autre fois, en jetant un coup d’œil à mon armoire, elle m’a dit « C’est sympa tout ça. Au moins t’es une fille qui assume ses choix. Ca doit être super de ne pas se sentir prisonnière de son apparence. »
Tout ceci a été dit avec une petite grimace d’envie. Enfin, c’est comme ça que je l’ai perçu. Alors, Céline, comme tu vas être heureuse de recevoir cet héritage ! Voilà au moins une chose qui me réconforte avant l’épreuve qui m’attend.
Que de bons souvenirs avec Céline. Je me rappelle en particulier une fois, le jour de son vingt-cinquième anniversaire. Je lui avais organisé une fête surprise avec d’autres amis. Elle m’avait dit qu’elle ne voulait pas fêter son anniversaire, qu’elle n’était pas bien. Mais futée comme je suis, j’ai compris qu’elle avait un coup de blues.
Alors, ayant le double des clés de chez elle, j’ai organisé une belle réception avec ses amis, des ballons, et un super apéro. Elle est rentrée vers 17h. Dès qu’elle a ouvert la porte, on a crié « Joyeux anniversaire Céline ! », puis se fut une débauche de cotillons et de sifflets magiques.
Je dois avouer que Céline était un peu blême. Ce devait être la surprise de nous voir. Ca lui a d’ailleurs provoqué tellement d’émotions qu’elle est allée vomir aussitôt dans la salle de bain.
Grâce à nous, elle a sûrement passé un anniversaire mémorable. On ne me la fait pas à moi. C’était bien un coup de blues qu’elle avait. Bizarrement, je n’ai pas pu refaire de surprise chez elle l’année d’après, elle avait changé les serrures. C’était sûrement à cause de ce voleur qui traînait dans le quartier.
Passons à mon ex, Christian. Ca peut sembler étrange que je pense à lui dans cette lettre. Mais, je suis restée en bons termes avec lui. On s’est séparé parce qu’il m’aimait trop. C’est ce qu’il m’a dit. Alors, je suppose que ce trop-plein d’amour m’aurait fait du mal et qu’il n’a pensé qu’à mon bien en mettant fin à notre relation.
Afin de le remercier de sa franchise et de sa gentillesse, je lui lègue mon bel aquarium dont il prenait tant soin. Je me souviens d’une fois, où rentrant chez moi après une journée de travail, je l’ai vu saupoudrer l’eau de nourriture pour le poisson, Bobby. Je l’ai remercié de ce geste. Malheureusement, Bobby a fait une indigestion et il est mort. Mes larmes me montent encore aux yeux en repensant à son ventre tout gonflé, flottant à la surface de l’aquarium. Pourtant, Christian m’a assuré qu’il lui avait donné une des meilleures poudres nutritives qu’il connaisse. Pauvre Christian, sa peine a dû être grande car il n’a plus jamais voulu de poisson. Il ne voulait sûrement pas remplacer Bobby, auquel il s’était attaché.
Il est temps de passer à la partie la plus sérieuse de ma lettre. Afin que mon corps ne meure pas pour rien, j’ai décidé de faire don d’une partie de moi-même.
Je crois que c’est l’acte le plus courageux et le plus noble que je vais ainsi accomplir.
Un ami d’internat m’a dit une fois « Je crois qu’il faudrait qu’on me greffe ton cerveau pour que je comprenne la complexité de ta réflexion ». Je crois qu’il voulait dire par là que j’avais une intelligence très particulière qu’il m’enviait.
Je l’en remercie. J’espère que mon cerveau fera le bonheur d’un moins fortuné que moi.
A ma nièce, Sarah, je lui lègue mes jeux de société de petite fille.
Il manque la moitié des pions mais l’attachement sentimental est fort. Je suis sûre qu’elle le ressentira à son tour.
A mon neveu Michaël, je lui lègue ma vieille Game Boy avec le jeu Tetris ! Depuis le temps qu’il réclame une console de jeu, il va être aux anges. C’est quand même mieux que cette Playstation3 dont il me parle tout le temps. Au moins là, il peut l’emporter de partout.
Ah, les larmes me montent aux yeux en imaginant leurs mines réjouies par ces ultimes présents.
Mes parents maintenant. Je voudrais déjà leur dire que je les aime très fort et que jamais je n’oublierai à quel point ils m’ont soutenue à toutes les étapes de ma vie.
Je pense par exemple au jour de mes huit ans, où, invités chez des amis à eux, ils m’ont gentiment laissé à la maison avec pour seule consigne de surveiller le chien. Je pouvais manger autant de gâteau d’anniversaire que je voulais devant la télé. Je devais juste leur en laisser une part.
Quelle belle soirée alors. Ils voulaient déjà commencer à me rendre autonome.
En parlant d’autonomie, ça m’évoque une soirée de boulot à laquelle mes parents s’étaient rendus. J’avais 16 ans et je passais mon permis en conduite accompagnée.
J’étais à la maison, devant ma série préférée quand soudain, le téléphone s’est mis à sonner. C’était ma mère, l’air joyeuse, qui me demandait si je pouvais venir les chercher avec la voiture de papa. Elle m’a bien précisé qu’elle n’était pas saoule mais qu’elle voulait tester ma façon de conduire et affirmer mon autonomie. Je n’avais jamais conduit la nuit, sur route mouillée, mais grâce à mes parents, c’était chose faite. Je ne les remercierai jamais assez pour cette preuve de confiance.
Ma mère avait d’ailleurs tellement confiance qu’elle s’était endormie pendant le trajet.
Que de bons souvenirs...
Je sais que je laisserai un souvenir impérissable à bien du monde.
Cependant, il est temps pour moi d’achever ma lettre d’adieu ou d’au revoir.
Dédicace spéciale à tous les garçons qui m’ont aimé et qui n’ont jamais osé me le dire, à tous les automobilistes qui auraient voulu me laisser passer au passage piéton mais qui étaient trop pressés, à mes amies de lycée qui enviaient ma façon de m’habiller et ma décontraction naturelle, à mes profs de collège qui auraient bien voulu se souvenir de mon prénom mais continuaient à m’appeler « bout de chiffon », à mon patron qui a donné la promotion à Sandra plutôt qu’à moi pour m’éviter les contraintes de partir en voyage aux quatre coins du monde, à mon voisin de pallier qui m’a généreusement laissé les clés de chez lui pour que je change la litière du chat, enfin, à tous ces gens merveilleux qui font de ma vie quotidienne un vrai conte de fée.
A tous ceux-là, je leur dis merci et je les embrasse.


A bientôt ou à jamais,


Agnès,
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