Lettre au monarque le plus oublié

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(22 ans) Voyez Alfred de Musset : il y a dans ses poèmes une sensibilité, une verve, un sentiment des choses qui me touchent au plus profond. Aucun accent humain ne m'a jamais parlé si bien que ... [+]

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Votre majesté,

Si ma lettre pouvait encore vous parvenir, je sais que vous seriez touché de ces mots et que vous auriez pris soin de me répondre. Tant de témoignages louent votre bonté ! Les Français vous aimaient pour cela. Partout le paysan, l'ouvrier, l'officier et le prince, jusqu'à vos ennemis, s'inclinaient devant votre générosité.
La France vous aimait, elle vous a pleuré.

A midi, l'on vous annonçait une inondation dans la région lyonnaise ; à deux heures vous partiez sur les lieux du désastre, et, debout dans une barque sillonnant les rues inondées, vous faisiez distribuer argent et vivres aux malheureux.
De votre conseiller qui prenait congé, vous aviez soin de savoir s'il avait un manteau pour ne pas prendre froid.
A un jeune homme dans l'embarras vous avez ouvert votre cassette et tourné le dos afin qu'il pût prendre en argent ce dont il avait besoin sans en être gêné.
La France vous aimait, elle vous a pleuré.

Ni parti ni révoltes. C'est une immense acclamation qui vous conduisit jusqu'au trône. C'est un Oui écrasant qui scella votre pouvoir ! C'est un espoir sans nom qui accueillit votre héritier. C'est un cri d'enthousiasme qui prononçait votre nom... C'est un cri de douleur qui perdit son monarque.
La France vous aimait, elle vous a pleuré.

Les Arts fleurissaient. Partout ils laissaient voir des merveilles, encouragés, financés, soutenus, leurs Salons visités, leurs artistes honorés, leur prestige rayonnant de par le monde entier.
La France prenait un nouveau visage, plus moderne, puissant, éminent. Paris devenait plus saine et plus grandiose, et dans le vaste théâtre du siècle elle était le lustre central d'où vient toute lumière.
La France vous aimait, elle vous a pleuré.

L'Église, l'armée, la noblesse et le bas-peuple, l'Art, l'urbanisation, villes et campagnes, la science et le progrès, l'industrie et le commerce, la paix et la guerre, la France et l'Europe, tout vous doit quelque chose. La pauvreté elle-même s'éteignit presque totalement, et si l'on ose aujourd'hui vous accuser d'avoir opprimé l'enfance, c'est que l'on place à tort les héros de Dickens dans le mauvais pays !
La reine d'Angleterre elle-même vous admirait pour avoir réussi ce qu'elle ne put jamais obtenir : le progrès sans la misère et sans l'exploitation !
La France vous aimait, elle vous a pleuré.

Mais pour votre malheur, vous aviez UN adversaire. Et sa plume trop acérée savait transformer la rancune personnelle en clameur nationale. De votre vivant, personne ne l'entendit, personne ne le crut. L'exilé volontaire – il l'était bien de son plein gré ! – se forgeait dans son bannissement à coup de pamphlets et d'injures un masque de martyre. Qui le croyait alors ? Les Français vous aimaient, ils ne l'écoutaient pas. Mais l'acharné rancunier, fou-furieux de n'être pas à votre place*, savait qu'un jour sa verve de génie saurait faire tourner les esprits à son avantage.
La France vous aimait, elle vous a pleuré, mais à cause de lui, elle vous méconnaît.

Pour votre malheur encore, il fallut que la France, sur un malentendu, eût réclamé la guerre. Pour son honneur vous l'avez faite. Pour sa défense vous fûtes le dernier monarque combattant à la tête de ses troupes, et un digne prisonnier. Pour son amour vous avez abdiqué. Gravement malade, vous avez mené la guerre comme un chef aimant et digne. D'aucuns parlent d'inconscience. J'aime mieux un grand cœur... Qu'importe, vous fîtes place à la République.
La France vous aimait, elle vous a pleuré... longtemps.

Sans protester, vous vous êtes effacé, respectant, disiez-vous, la volonté du peuple. Mais ce peuple, qu'était-il d'autre qu'une poignée de Parisiens mécontents ?
La France, elle, vous aimait : elle vous a pleuré.

Chaque régime justifie son avènement. Vous aviez pour vous le nom et la grandeur. Vos successeurs n'avaient qu'un politicien rancunier, mais redoutable poète. Ses imprécations haineuses élevées au rang de la plus pure poésie devinrent un credo historique. Aux nouvelles générations qui ne vous ont pas connu, elles furent le seul enseignement de votre existence... Alors naquit le mensonge de votre faiblesse, l'oubli de votre dévouement, le mépris de votre nom...
La France vous aimait pourtant, elle vous a pleuré... Mais pour un « Petit » trop bien versifié, elle vous méprise désormais.

Petit, parce que vous avez pour malheur de n'être pas votre oncle. Mais grands dieux ! Vous étiez plus humain, plus estimé que craint, plus choisi qu'imposé, admiré comme lui de la France et l'Europe ! Surtout, surtout, vous possédiez le bien le plus précieux : être aimé !
Petit pour avoir remporté d'écrasantes majorités aux référendums jusqu'à la fin de votre règne ? Petit d'avoir fait grandir votre pays ? Petit d'avoir exilé celui qui voulait l'être ? Petit d'avoir toujours respecté la volonté de votre peuple...
Et vous, trop indulgent, qui laissiez dire tous ses mensonges, et répondiez aux protestations de vos proches en exil que les Français avaient le droit de vous traiter comme ils le souhaitaient, et qu'un jour la postérité saurait vous faire justice.... Espérance trop crédule en la bonté des hommes !
La France vous aimait, elle vous a pleuré... mais on le tait.

Je ne saurais vous dire parfait. Nombre de manquements, d'erreurs et de faux pas vous ont vu prendre la mauvaise décision. Mais l'erreur n'est-elle pas humaine ?
De la volonté, une grande bonté, beaucoup d'humanité, le sens du bien commun, l'esprit de sacrifice, mécène des arts et de la science, défenseur de la Foi, de l'honneur et de l'âme de votre peuple, bâtisseur, inventeur, écrivain, c'est ce que je vois ! Une France plus fervente, plus moderne et plus forte, centre du monde culturel, militaire et financier, à laquelle vous avez rendu la gloire déchue ; Paris assainie, praticable et rayonnante Cité-Lumière ; l'industrie, le commerce et l'agriculture en pleine prospérité, la pauvreté presque entièrement évincée et la richesse donnée à tous, voilà votre œuvre !

Je vois 7 824 189 Oui, soit 96,86% des Français, approuvant votre légitimité au référendum.
Je vois 7 350 142 Oui, soit 82,69% des Français, accueillant les réformes de la Constitution quelques mois avant votre chute.
La France vous aimait, elle vous a pleuré de sept millions de sanglots.

Vous me trouverez peut-être bien longue, Sire, et j'abrège sans tarder. Je sais que ma lettre n'a aucun poids, et ne changera rien à l'anéantissement où l'on vous a réduit. Elle n'est qu'un modeste témoignage de mon admiration et de mon affliction à vous voir affublé de tant de petitesse.

Pour quelques vers de poésie malhonnêtes, pour la justification d'un malheureux pouvoir, pour n'être que Troisième après un célèbre et imposant Premier, pour d'autres raisons qui m'échappent encore... pour tant de mensonges ! Je tiens à saluer avec respect le souverain le plus oublié.

La France vous aimait, elle vous a pleuré... Napoléon le Petit, c'est tout ce qu'il lui reste...












Signé : Une passionnée d'histoire














* "Hugo, fou-furieux de n'être pas empereur", H. Berlioz


Note de l'auteur : Ceci n'est pas un manifeste politique !! L'oubli où a sombré un souverain qui a tant laissé de traces est presque pour moi d'une navrante poésie...

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