L'étrangère

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Je suis enseignante dans un lycée de campagne et formatrice pour adultes. J'écris depuis l'enfance. Je publie sur Amazon sous mon pseudo, Nathahel Deguilly. Mon recueil de poèmes : De tous mes  [+]

Image de Hiver 2021
Le jour venait de se lever sur Deguilly, en cette fin du mois d’avril. La vie nocturne s’était tue, les premières lueurs avaient déjà soulevé mes paupières et j’entendais le chant des oiseaux qui s’affairaient dans le lilas. J’ouvris définitivement les yeux et fis le tour de l’immense pièce. Ma valise était à moitié défaite au pied de l’armoire, mes vêtements recouvraient la chaise, mon portable clignotait sur la table de nuit. Il me fallut plusieurs minutes pour réaliser où je me trouvais en me remémorant les deux dernières semaines.
Tout était allé très vite. Un notaire de Châteaumeillant m’avait contactée suite au décès de ma grand-tante. Il se trouvait que j’étais l’unique héritière de sa vieille bâtisse du dix-neuvième siècle. Ma décision fut rapide.
Installée à Londres depuis une dizaine d’années, je travaillais à la bourse en tant que trader, je gagnais très bien ma vie mais, à quoi bon gagner beaucoup d’argent si c’était pour ne pas en profiter ? D’ailleurs cette vie professionnelle ne m’avait-elle pas une nouvelle fois plongée dans le célibat ?
J’avais annoncé ma démission pour me rendre en France sur le champ ; l’occasion m’était donnée de réaliser mon rêve. J’allais ouvrir une maison d’hôtes à Deguilly, ce lieudit qui surplombe le village de Préveranges. Mon appartement mis en vente, j’avais trié mes affaires. Avant d’envisager de faire venir le reste de mes cartons, je devais faire le tour de la propriété et organiser ma vie sur place. J’avais emporté le strict nécessaire dans ma Porsche Panamera et j’étais partie, tournant ainsi une page de ma vie pour un retour aux sources. C’est ainsi qu’après une longue journée de voyage, j’étais arrivée à destination à la tombée de la nuit ! Épuisée, je m’étais couchée sans attendre !
Je retrouvais peu à peu mes esprits et la faim qui me tiraillait me sortit du lit. J’ouvris l’armoire, j’en retirai un vieux peignoir : il ferait très bien l’affaire pour le moment ! J’écartai les rideaux de la fenêtre et découvris les lieux à la lumière du jour. Le panorama encore noyé dans la brume me parut magnifique. Mon regard allait de colline en colline et se perdait dans les prés. Le calme absolu et inquiétant qui régnait me fit frissonner ! Quel contraste avec la City ! Au loin, je perçus le tintement de la cloche de l’église de Préveranges qui vint briser ce silence avec lequel j’allais devoir apprendre à composer. Alors je m’interrogeai.
— Ai-je pris la bonne décision ? M’habituerai-je à vivre dans ce trou perdu ? Ne me suis-je pas laissée emporter par mes rêves ? Je ne peux pas faire marche arrière !
Puis, je me ressaisis. Un millier de choses à faire m’attendait ! Tout ne se règlerait pas en une seule journée !
De l’autre côté de la haie de lauriers se trouvait une ancienne ferme rénovée, entourée d’un parc très bien agencé. La bâtisse n’était pas si isolée que je l’avais présagé. Sans plus attendre, je quittai la chambre pour descendre à la cuisine. Je me mis à fouiller dans les placards pour trouver de quoi organiser un petit déjeuner avant de prendre une bonne douche et de me préparer à sortir. J’avais fait des recherches sur internet et je savais qu’au village se trouvaient une épicerie de proximité, une pharmacie ainsi qu’un dépôt de pain. Je commencerais donc par là.
Depuis la fenêtre de la cuisine, je constatai l’étendue du travail à réaliser, le jardin d’ornement ressemblait à une forêt vierge, je souris à la vue de ce superbe lilas mauve qui ne demandait qu’à être dégagé et les herbes recouvriraient bientôt la cour si rien n’était fait. Je perçus également des voix à l’extérieur.
Je tournai la clé dans la serrure, je jetai un œil approbateur à cette propriété au potentiel évident. Je sus que ma nouvelle vie commençait à ce moment précis, loin d’en connaître les obstacles qui m’attendaient.
Je franchis le portail et, au moment où je descendis de la voiture pour le refermer, mes doutes se confirmèrent. Je fis le tour de mon véhicule et constatai qu’un pneu était à plat ! Je craignais une crevaison ! Le bouchon de la valve avait disparu ! Je passai de l’angoisse soudaine à l’espoir, je me mis à sa recherche, là où je m’étais garée, en me demandant comment cela avait bien pu se produire ! Quel soulagement quand je posai la main dessus ! Je retournai regonfler le pneu ! C’était le moment d’essayer ce mini compresseur acheté à la dernière minute ! Durant toute l’opération, j’eus la nette impression d’être observée depuis les arbres. Là, se trouvait un vieux bâtiment que la nuit ne m’avait pas permis d’entrevoir la veille. Deguilly comptait plus d’habitants que ce que je ne l’avais imaginé !
Je n’en voulais pas aux voisins d’être curieux, la maison était restée longtemps inhabitée, ils avaient dû entendre le moteur de la voiture et, ce matin-là, la Porsche, garée au milieu de la cour, avait dû les surprendre.
— Bonjour, prononça une voix d’homme dans mon dos !
Je sursautai et me retournai. Un homme trapu, la cinquantaine, planté dans ses bleus de travail, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, le cigare à la bouche se tenait devant moi, le regard mauvais.
— Bonjour, répondis-je avec une pointe d’accent anglais dans la voix !
L’homme poursuivit sur un ton inquisiteur.
— Qui êtes-vous ? La maison appartient à Madame Geniève Bacon ! On ne vous a jamais vue ici avant… ? Vous n’êtes pas immatriculée en France…
— Je suis la petite nièce de Madame Bacon. J’ai hérité de sa propriété ! répondis-je sèchement en lui tournant le dos.
Cette conversation fort déplaisante me laissa perplexe. Je n’avais pas souhaité me montrer impolie mais il devait comprendre quelles étaient les limites à ne pas franchir ! N’étaient-ce là que de maladroites tentatives d’intimidation ? Me trouvais-je en milieu hostile ?
Sur la route qui menait au village, je découvrais avec plaisir les champs, les maisons secondaires rénovées, j’en comptais une bonne dizaine. Le paysage se déroulait comme un tapis à perte de vue. Et, juste avant d’emprunter la rue principale, quel émerveillement quand je débouchai sur un superbe étang de pêche, aménagé pour la promenade ! Un cadre idéal pour ouvrir une maison d’hôtes ! Les doutes du matin s’estompaient.
La Porsche ne passa pas inaperçue au village ! Je me sentais observée dans mes moindres faits et gestes. Le jeune et séduisant trentenaire qui me servit à l’épicerie se montra très serviable. Il m’apprit qu’il remplaçait sa mère en son absence et qu’il n’était pas du métier. Il s’enquit poliment de ce que je faisais dans la région et voulut savoir où je demeurais. Lorsque je prononçai le nom de Deguilly ainsi que le nom de ma grand-tante, il ne put s’empêcher de froncer les sourcils. Je m’empressai alors de lui demander ce que j’avais bien pu dire qui le dérangeait. Il hésita un moment, m’agrippa par le bras, planta son regard bleu dans le mien et chuchota :
— Vous semblez courageuse ! Faites attention à vous ! Il y a des gens qui en voulaient à votre aïeule, elle s’était retirée en maison de retraite pour être tranquille !
Malgré mes tentatives pour l’inciter à parler, il refusa de m’en dire davantage ! Je pris congé et, sur le chemin du retour, je cherchais à comprendre de quoi il pouvait bien s’agir ! Une vieille histoire au sujet des terres, d’anciennes querelles de voisinage ? J’étais arrivée la veille ! Qui pouvait m’en vouloir et pourquoi ?
Je rangeais mes quelques courses tout en pensant à la prochaine étape. Je devais faire le tour de la propriété et me mettre au travail sans tarder. Certes, en tant que trader j’avais su placer une belle fortune sur mes comptes en banque mais, il était hors de question de tout dilapider en me faisant servir. Désormais, mon activité principale consistait à m’occuper de cette propriété. Je n’étais pas en vacances ! J’enfilai une paire de vieux jeans, un tee-shirt distendu, une casquette, et une paire de chaussures de sécurité.
La propriété me semblait plus grande que sur les plans que j’avais pris le temps d’étudier. Sur un côté de la maison s’étirait le potager. Je remarquai, étonnée, qu’il n’était pas en friche. Quelqu’un avait dû l’entretenir quelque temps. Ma grand-tante l’avait sans doute loué ou prêté. La terre noire et riche ne demandait qu’à être cultivée, j’imaginais les fruits et les légumes que je récolterais pour ma propre consommation et celle de mes hôtes. L’herbe naissante avait été foulée à certains endroits. Un enfant qui aurait perdu son ballon, un animal ? Je remarquai que n’importe qui pouvait sauter par-dessus les murets qui devraient être rehaussés. Alors que j’en suivais le contour des yeux, je crus défaillir à la vue d’une vipère ! J’attendis quelques minutes, elle ne semblait pas bouger. Je repris le contrôle de mes émotions et m’en approchai avec prudence. Horrible farce ! La vipère morte, tuée d’un coup de pique dans la tête, n’avait pas pu atterrir là par hasard ! Désireuse de laisser un message au farceur, je saisis un bâton pour la faire tomber de l’autre côté.
Je repris mon exploration comme si de rien n’était. À l’arrière de la maison se trouvait une sorte de champ débouchant sur les deux propriétés voisines. L’idée de le transformer en parc me parut une évidence dans le cadre de mon projet. Il ne me restait plus qu’à partir à la recherche de matériel dans la grange. Au décès de son mari, ma tante avait tout conservé. Je trouvai une pioche, un râteau, un motoculteur, il y avait même une tronçonneuse. J’en frissonnais, cet outil était trop dangereux pour moi ! C’était d’une débroussailleuse dont j’avais besoin dans l’immédiat et je finis par la dénicher. Le matériel avait l’air entretenu et, sans mode d’emploi, j’allais devoir tout apprendre ! Pas d’état d’âme, pas de temps à perdre à se lamenter !

— Souviens-toi, une étape après l’autre ! me répétai-je.

J’emportai la débroussailleuse dans la cour, alors que je pensais qu’elle ne démarrerait jamais, je ressentis un profond sentiment de satisfaction quand d’un coup elle se mit à pétarader. Aussitôt, je me relevai, j’enfilai mes lunettes de protection et une fois de plus, je me sentis observée. J’aperçus même la silhouette d’un homme derrière les arbres. Je ne comprenais pas une telle attitude ! Mon voisin n’avait-il donc rien d’autre à faire ? J’étais l’attraction du moment ! Les gens finiraient par se lasser ! La sangle à l’épaule, la machine bien en main, je me fis une joie de raser l’herbe de la cour et de faucher celle du jardin d’ornement. Ce n’était pas grand-chose pourtant, la maison prenait un air davantage civilisé. Assise sur une pierre plate, je marquai une pause et je me désaltérai. Je voulais en finir avec cette partie de la propriété avant de prendre une douche et de me préparer un bon dîner.
Encouragée par les premiers résultats obtenus, je me relevai pour poursuivre mon travail dans le potager cette fois, ce qui s’avérerait rapide. Là, le moteur refusa de redémarrer ! Tandis que je m’épuisais à tirer de toutes mes forces sur le cordon de démarrage, que la sueur me coulait dans le dos et que les larmes de rage pointaient au coin de mes yeux, j’entendis un rire grossier et poisseux, un rire d’ivrogne provenant de derrière les arbres. Ce n’était pas la peine d’attendre de l’aide, ni d’en demander ! Quelle drôle de mentalité ! Puis, les rires cessèrent et mon voisin me lança sur un ton glacial :
— Vous n’y arriverez jamais ! Vous n’êtes pas faite pour la terre !
Et désignant la Porsche du menton, il ajouta :
— À votre place, je retournerais d’où je viens ! Je peux vous racheter la propriété, on peut s’arranger si vous voyez ce que je veux dire ! Sinon ça risque de vous faire drôle, ma petite !
Il n’avait pas du tout l’accent berrichon, plutôt un accent parisien déformé. Il affichait une telle assurance que j’en déduisis qu’il devait être installé là depuis longtemps.
— Tout d’abord, à qui ai-je l’honneur, Monsieur, répondis-je d’un ton sec.
Je voulus lui faire comprendre qu’avant tout il aurait pu se montrer poli avant de rétorquer :
— Et désolée de vous décevoir, je n’ai aucune intention de partir d’ici !
Surpris par une réaction qu’il n’attendait sans doute pas, il demeura la bouche ouverte, marqua un temps d’arrêt avant de reprendre :
— Ben ma petite, vous avez intérêt à me nettoyer ça au plus vite ! Ça fait des années que ce n’est pas entretenu ! Votre terrain attire les nuisibles !
— Le travail sera fait et j’y mettrai le temps qu’il faudra !
— Vous verrez, vous n’y arriverez pas ! Vous serez obligée de capituler sans le voir venir !
En plus de son attitude et de ses propos désobligeants, était-il en train de me menacer ? Le pneu dégonflé, la vipère posée sur le muret, cela ne pouvait que venir de lui ! Je ne pris pas la peine de lui répondre. Je n’avais pas de temps à perdre, je me penchai sur la débroussailleuse pour tenter de la redémarrer. Pendant ce temps, l’homme que je surnommai aussitôt « le parisien » tourna les talons, retira son portable de sa poche et poursuivit son chemin jusqu’à la ferme rénovée.
Il avait mis le haut-parleur, il braillait dans le téléphone pour que j’entende la conversation. Ils parlaient des nouveaux arrivants pleins de fric qui se prenaient pour des gens de la campagne, qui n’y connaissaient rien et qui pensaient.... Le bruit du moteur de la débroussailleuse couvrit leurs voix. Je me trouvais bel et bien en milieu hostile et j’espérais que le reste des habitants, sédentaires ou vacanciers, seraient plus avenants. Je comprenais que je ne traverserais pas des périodes faciles. La rénovation de la propriété et l’ouverture de la maison d’hôtes finiraient par apaiser les choses. Il y aurait des grands moments de solitude face à l’adversité et aussi beaucoup de travail qui permettrait d’oublier ! Dans l’attente de l’installation de la ligne téléphonique et de l’accès à Internet je pouvais toujours utiliser mon portable pour communiquer avec mes proches !
Mes pensées se bousculaient dans ma tête et, quand je posai la débroussailleuse à terre, j’entendis mon voisin bavarder et rire, certaine d’être son principal sujet de conversation. Peu m’importait ! Je devais tenir le cap, ne pas entrer dans son jeu et surtout ne pas me décourager ! Armée d’un râteau, j’entrepris de ramasser l’herbe en terminant par le potager. Je remerciais mes racines paysannes et les séjours passés à la ferme quand j’étais enfant. Je me souvenais des gestes, je me fiais à mon instinct. Je ferais face à toutes les difficultés. J’étais prête !
En ratissant dans le potager, quelque chose m’intrigua. Agenouillée sur l’herbe, je retirai mes gants, ramassai de la terre que je me mis à pétrir du bout des doigts, elle était très humide. Cela s’annonçait de bon augure pour la suite ! Je décidai de fouiller le sol plus avant et je mis à jour un couvercle en zinc galvanisé, d’un mètre de diamètre, enfoncé de quelques centimètres dans le sol. Il me fallait un pied de biche pour le soulever, j’en trouvai un dans la grange. Le voisinage s’était tu. J’avais vu juste, il y avait bien là de l’eau, un puits ! Une valeur non négligeable et j’y ferais construire une margelle !
Était-ce le puits que « le parisien » convoitait ? Tout était possible. À quel jeu jouait-il ? Je terminai d’entasser toute l’herbe au milieu du potager. Il n’y aurait plus qu’à brûler le tout quand elle serait sèche !
De l’autre côté, j’aperçus le « parisien » qui remontait chez lui. Il émit une sorte de grognement rauque en longeant les murets.
— Pas mal, n’est-ce pas pour une citadine ? dis-je intérieurement à son encontre ! Et ce n’est qu’un début !
J’avais l’impression d’habiter là depuis une éternité, la journée avait été bien remplie. Je venais de franchir la première étape, j’étais fière ! Je remis tout en place dans la grange que je refermai derrière moi et filai sous la douche !
Je restais là un bon moment. Je remarquai quelques griffures sur les bras et je commençai à ressentir des courbatures. J’appréciai l’eau chaude qui coulait sur ma peau et le long de mes muscles meurtris. Dehors, le ciel s’était assombri. Je me résignai à fermer le robinet et, au moment où je tendis la main pour m’emparer du drap de bain, j’entendis tambouriner violemment dans ma porte d’entrée !
Mon cœur se mit à battre la chamade. Qui cela pouvait-il bien être ? Que se passait-il donc ? J’étais certaine d’avoir fermé le portail à clé. Mais quiconque familier des lieux pouvait franchir les murets du potager, rejoindre la cour et venir jusqu’à ma porte.
Les coups s’intensifiaient ! J’étais terrorisée ! Je passai dans la chambre à toute vitesse, enfilai un grand tee-shirt, une veste, saisis mon portable au passage, prête à appeler la gendarmerie. Je dévalai les escaliers, les battements de mon cœur et le rythme de ma respiration s’accélèrent.
Face à la porte d’entrée, je trouvai la force de demander :
— Qui est là ? Que voulez-vous ?
— N’ayez pas peur ! C’est Franck ! Vous vous souvenez, nous nous sommes vus à l’épicerie !
Il faut que je vous parle !
Quelque peu rassurée, je lui ouvris en m’excusant d’être si peu présentable. Je le trouvai encore plus séduisant qu’à l’épicerie et me reprochai aussitôt cette remarque incongrue !
— Que se passe-t-il donc ? lui demandai-je.
— Je reviens du village, vous savez les nouvelles vont vite par ici ! Tout le monde parle de votre arrivée.
— Oui, je me doute, mais vous n’êtes pas précipité chez moi pour me dire cela ! Entrez donc dans la cuisine ! Asseyez-vous et laissez-moi enfiler des vêtements plus convenables, j’en ai pour quelques secondes.
Je fis aussi vite que possible pour enfiler un jeans, un soutien-gorge et un petit pull avant de redescendre et nous reprîmes la conversation.
— Votre grand-tante était la meilleure amie de ma grand-mère. Et c’est moi qui entretenais son potager.
— Je vous offre quelque chose à boire ? De l’eau, du jus d’orange ?
— Non, merci ! Effectivement, je ne suis pas venu vous déranger à cette heure tardive pour vous apprendre ce que vous savez déjà ! Il se trouve qu’à la sortir de la Biaude j’ai surpris les propos de votre lascar de voisin, déjà bien aviné !
Il m’expliqua que mon voisin avait prévu un mauvais coup pour la nuit et qu’il n’avait qu’une idée en tête : me chasser. Celui que je surnommais « le parisien » s’appelait Fabien Gilard. Il voulait racheter la propriété pour son puits et, ce n’était pas tout, il m’apprit qu’une légende courait selon laquelle mes ancêtres auraient caché quelque part dans la propriété une boite remplie de pièces d’or.
— Visiblement vous lui avez montré votre entêtement et avez effectué un travail de fou à peine arrivée.
De l’envie, de la convoitise, des réflexions, des mauvais coups, voilà ce qui serait mon quotidien ! Il me faudrait lui tenir tête. Pour me rassurer il ajouta que tout le monde, au village, n’était pas hostile à ma présence et que Fabien Gilard avait déjà tenté d’arracher ses biens à ma grand-tante. La propriété étant isolée, il s’était permis de la visiter de temps en temps. Selon Franck, il aurait fouiné un peu partout à la recherche des pièces d’or ! Il avait planifié de venir pendant la nuit ! Tenterait-il de mettre le feu ? Les pompiers arriveraient-ils à temps pour sauver la propriété ? L’angoisse me pétrifiait.
Je fis part à Franck de mon indignation. Il fallait agir, prendre les devants. Franck m’avoua qu’il en avait assez des manigances de ce sans vergogne. Il m’assura de son soutien, je devais pouvoir m’installer sans que personne ne vienne plus jamais troubler ma tranquillité. Il tira une vieille photographie de sa poche.
— Regardez ! Votre grand-tante, ma grand-mère et… ? Reconnaissez-vous les deux enfants assis devant ? Nous devions avoir cinq ans ! Vous voyez, vous n’êtes pas une étrangère ajouta-t-il avec un large sourire !
Je le regardai en fouillant ma mémoire, de vagues souvenirs commençaient à refaire surface. Mais l’urgence n’était pas là.
Il m’expliqua qu’il habitait plus bas, à une centaine de mètres, qu’il était venu à pied, sans lampe, se fiant à la lune. Revêtu de noir, personne n’avait pu l’apercevoir se faufiler chez moi. Le calme était retombé sur Deguilly.
J’éteignis la lumière de la cuisine, nous restâmes assis dans l’obscurité à attendre, seul le croissant de lune éclairait une partie de la pièce. Le plan d’action qu’il avait élaboré en chemin consistait à effrayer « le parisien » pour le tenir à distance de ma propriété.
Un peu avant minuit, il me fit signe, j’enfilai une grosse veste et nous nous dirigeâmes sur la pointe des pieds dans le four à pain, un excellent point d’observation. Il mit un doigt sur sa bouche pour me faire signe de garder le silence ! Nous perçûmes des bruissements de feuilles, puis des pas, nous vîmes une silhouette enjamber les murets et rebondir sans bruit dans le potager. Franck m’avait assuré que tout se passerait bien. Je tremblais comme une feuille, je suffoquais. Je faisais confiance à Franck, son histoire m’avait convaincue. Je désirais en finir avec cette histoire, plonger au fond de mon lit et envisager mes lendemains sous un nouveau jour.
Franck alluma une sorte de projecteur, des hologrammes de fantômes et de sorciers apparurent au milieu de la cour et du jardin d’ornement.
Soudain, un bruit sourd se fit entendre puis, plus rien. Au bout d’un moment, Franck m’invita à retourner dans la maison et de m’y enfermer. Il ne quitterait pas les lieux sans s’assurer que le danger était écarté.
Au petit jour, il régnait un étrange silence. Je me levai et, alors que je m’installais devant ma tasse de thé, je me demandai ce que faisait ce Demi Napoléon sur la table ! J’emportai la tasse à l’extérieur, je ne constatai aucune tentative de dégradation. Que penser ? C’est alors que mes yeux rencontrèrent la casquette du « parisien » tombée là, au bord du puits.
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