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1718

LAURÉAT
Sélection Public

Tout en manipulant son percolateur, François siffla le signal. Les quatre compères qui hantaient son bistrot à longueur de journées se tournèrent vers la baie vitrée.
L'homme qui passait à ce moment-là était arrivé au village quelques jours plus tôt et on ne lui connaissait qu'un prénom, Sylvestre.
François en voulait à l’étranger de ne pas s'être encore présenté à son café-tabac. C'était pourtant le lieu incontournable du village. On venait pour y boire chaud ou frais selon la saison, y offrir ou se faire offrir l'apéro, y fêter un événement familial ou sportif, ou y acheter le journal. C'était là, surtout, qu'on venait pour connaître ou faire connaître celles des nouvelles de la commune qui ne figureraient jamais dans la presse : les frasques d'untel, les déboires conjugaux d'unetelle, la disparition d'un gâteau mis à refroidir sur un rebord de fenêtre...
— Un repris de justice ! décréta Jean. Il a l'allure d'un repris de justice.
Les autres y allèrent aussitôt de leurs commentaires malveillants : on avait déjà les gens du voyage en été ! S'il fallait, dans la foulée, se taper les malfrats en quête d'endroits discrets, où allait-on ?
— Il crèche où, ce pèlerin ? demanda Henri.
— En face du cimetière, fit une voix à l'autre bout de la salle.
C'était le facteur. Il savait tout ce qui se passait dans la commune et, ayant suivi la conversation entre le tenancier et les quatre « pipelettes » du village, il n'avait pu s'empêcher d'intervenir.
— Y a rien de ce côté-là, objecta François.
— Erreur ! repartit le facteur. Il y a les bâtiments de Morel, l'ancien horticulteur.
— Des ruines !
— Quand on n'est pas difficile et qu'on n'a pas le sou, c'est mieux que rien.
Les quatre amis échangèrent un regard de connivence. Ils allaient le marquer à la culotte, ce chrétien-là ! Ils sauraient tout ce qu'il faisait non seulement entre les murs des ruines à Morel, mais aussi à l'extérieur. Ils deviendraient l'ombre de l'ombre du présumé truand.
Jean se proposa pour le premier quart. Fils de marin et ancien policier, il venait soudain de sentir souffler le vent de l'aventure et repousser les ailes de la filature rognées lors de sa mise à la retraite.

Conscient de l'hostilité qu'il suscitait, Sylvestre avait descendu la rue en direction de la rivière. Il souffrait dans ce nouveau village où on le traitait en intrus, et seule la rivière pourrait le rasséréner. Il aimait les rivières. C'était son refuge quand il avait le moral en berne. Il s'asseyait sur une rive et regardait filer l'eau sur laquelle dérivaient, par moment, des haillons de feuilles ou des brindilles. L'eau, c'est comme le temps : ça coule et lorsque, en fin de course, ça semble se jeter dans l'infini d'un océan, ça resurgit ailleurs. Et le cycle se renouvelle sans fin.
Où en était-il de son cycle, lui ?
L'éthique de son état voulait qu'il changeât régulièrement de secteur après une période de bilan, de recyclage, et une nouvelle planification. Mais il commençait à trouver ce règlement pesant et stupide. Il s'était mis à le contester quand le hasard de ses mutations l'avait conduit dans un petit village calme et hospitalier de Saône-et-Loire où il se serait volontiers implanté. Les gens ne devaient pas avoir compris pourquoi il avait soudain disparu sans avertir personne ni laisser d'adresse.

L'homme ne réagit pas en décelant une présence dans son dos. Il savait que Jean l'observait derrière d'épais buissons, et que les trois autres piliers du bistrot lui succéderaient à tour de rôle.

— Rien ! fit Jean en retrouvant ses trois acolytes. Il a regardé l'eau couler pendant plus de deux heures en y jetant des galets, comme un gamin, puis il est rentré dans son gourbi. Là, impossible de l'observer. Y a trop d'orties et de ronces autours des bâtiments. Je venais de me faire bouffer par les fourmis, alors... basta ! De toute façon, il s'est jeté sur un vieux matelas et n'en a plus bougé.
Incrédulité. Déception mais confiance. Leur « client » devait faire quelque chose à d'autres heures. Il suffirait d'être là au bon moment.

Ayant gardé des accointances à la mairie, Michel, qui devait assurer le quart suivant, se fit faciliter l'accès aux points d'observation, fenêtres aux volets branlants, fissures béantes... en demandant au service de voirie d'assainir les lieux. « Hygiène », « Esthétique », « Devoir vis à vis du pauvre étranger qui s'abritait là », etc. Le responsable accéda immédiatement à la demande de son ancien supérieur.
Au grand étonnement de Michel, une brume enveloppa les lieux dès qu'il se fut accroupi sous une fenêtre. Il lui fut donc impossible de voir quoi que ce soit. Il perçut cependant de multiples allées et venues entre la maison et le hangar attenant avant de... s'assoupir. Quand il reprit ses esprits, au petit matin, la brume se dissipait. Penché au-dessus de lui, Paul, armé d'une thermos de café le contemplait d'un œil goguenard :
— Ben mon salaud ! T'as réclamé ce quart-là pour te la couler douce ?
Michel lui jeta un regard hébété avant de se lever et de prendre, en titubant, le chemin de sa maison.
Paul contourna le bâtiment d'habitation. Ses potes n'avaient jusqu'alors rien remarqué d'anormal : aurait-il plus de chance ? Dans l'entrebâillement d'un volet de guingois, il vit Sylvestre occupé à lire, cocher et annoter une pile de feuillets sortis d'on ne sait où.

Henri, qui succéda à son compère, ne fut pas mieux loti. Sylvestre poursuivit son courrier jusqu'au coucher du soleil, et la mystérieuse brume vint de nouveau envelopper les bâtiments.

Au bout de plus de cinq semaines de surveillance, le bilan était maigre. Sylvestre se reposait, écrivait ou se promenait au bord de la rivière pendant la journée. Le soir, il avait une activité débordante, mais laquelle ? La brume voilait ses faits et gestes comme pour les soustraire à l'indiscrète curiosité des autochtones. Pourtant, était-ce vraiment un voyou en cavale ? Dame : un inconnu qui vit dans une ruine, près d'un cimetière, qui n'achète aucun aliment et qui ne se nourrit pas, ce ne pouvait être qu'une entité malfaisante, et plus exactement un...
— Vous débloquez, les gars ! protesta Jean. Les vampires sont des inventions d'écrivaillons en quête de lecteurs crédules, friands d'émotions fortes.
Mais il était clair qu'il ne convaincrait pas ses amis. Ceux-ci crevaient maintenant d'une peur rétrospective en songeant que l'inconnu aurait pu les saigner à blanc ou les livrer à des compagnons encore plus féroces tapis sous les pierres tombales du cimetière voisin.
Abandonnant ses copains à leur délire, l'ancien policier décida de mener, seul et à sa façon, son enquête concernant Sylvestre.

Sylvestre s'amusait des manières de ces espions improvisés. Il se lavait les mains dans l'eau bénite des vasques que Michel disposait autour du bâtiment, collectait les gousses d'ail semées par Paul, et se signait avec un respect exagéré devant les croix fichées en terre par Henri.
Les compères en conclurent que l'homme n'était pas plus vampire que gangster. Et dans cas, c'était... un extraterrestre ! Horreur ! Car si on peut arrêter les gangsters et s'il existe des remèdes connus contre les vampires, rien n'était répertorié pour lutter contre les extraterrestres.
Et puis, qu'est-ce que celui-ci était venu faire sur la planète bleue, tête d'épingle au milieu du cosmos ! Pourquoi avait-il choisi la France, petit pays pas plus remarquable que les dizaines d'états qui l'entouraient ? Dans quel but avait-il atterri dans leur minuscule village si semblable aux dizaines de milliers de minuscules villages qui composaient l'hexagone ?

— Vous savez quoi, les gars ? fit un jour Michel lors du bilan hebdomadaire. Eh bien ! je ne sais pas pourquoi ni depuis quand, mais j'ai l'impression que notre extraterrestre, il a Jean à la bonne !
–—Tu rigoles ! fit Paul qui, lui, ne rigolait pas.
Michel rapporta alors que, étant passé la veille « soutenir » Paul pendant sa surveillance nocturne, il avait vu Jean sortir de la bicoque avec Sylvestre et regarder dans la direction du vigile endormi. Qu'est-ce qu'ils se marraient tous les deux ! Et ils s'étaient quittés avec une poignée de main des plus cordiales.
Après un moment de silence incrédule, les trois compères décidèrent d'aller réclamer des comptes au traître.
Ils firent une entrée fracassante dans le bistrot où Jean sirotait une bière.
— Alors ? demanda celui-ci avec jovialité. Où en est la traque des morts-vivants et des extraterrestres ?
L'atmosphère s'alourdit et Henri, le plus soupe-au-lait de la fine équipe, attaqua son ex-complice, lui martelant ce que Michel avait rapporté quelques minutes plus tôt. Jean regardait alternativement ses amis d'un air amusé.
— Vous vous rappelez, je pense, que j'étais un policier efficace. J'en ai résolu, des affaires ! J'en ai arrêté, des voyous ! Eh bien, j'ai résolu notre problème... grâce au fichier des disparitions.
— « Disparition ! » Pfft ! On a plutôt affaire à une apparition !
Jean ignora la remarque de Michel et raconta : un homme était arrivé dans un village voisin, s'était installé dans une tuilerie désaffectée près d'un cimetière et avait disparu sans laisser d'adresse. Les gens l'aimaient bien, s'étaient inquiétés et avaient lancé – en vain – un avis de recherche.
— Et tu crois que c'est lui ?
— Je SAIS que c'est lui.
— Tu as contacté ces gens pour avoir des détails ?
— Il y a eu du mouvement dans le village. Beaucoup de jeunes sont partis. Ceux qui sont restés ont vieilli, oublié ; les plus impliqués sont déjà morts. C'est que ça s'est passé il y a... quarante-cinq ans.
Le silence ébahi qui s'ensuivit égaya Jean. Lui aussi avait été stupéfait de découvrir que leur Sylvestre et celui de la Truchère, disparu à la fin de l'année 1966, ne faisaient qu'un. Il n'en avait cru ni ses yeux ni ses oreilles quand il avait découvert que le disparu avait « une soixantaine d'années » à l'époque : c'est l'âge qu'il donnait à l'inconnu du cimetière. Il était donc allé chercher des explications auprès de l'homme.
— Et il t'en a donné ? ricana Michel.
— Oui.
— Eh bien, raconte !
Jean ne voulait rien « raconter ». Il préférait « montrer ». Il attendrait donc ses amis devant le vieux cimetière à vingt heures, le samedi suivant.
— Mais... objecta Michel, samedi prochain, on va être occupés ! C'est la veille de...
— Je sais. Soyez à l'heure. Et d'ici là, fichez-lui la paix.

Le samedi suivant, alors que les premiers flocons de neige voltigeaient dans l'air glacial, les quatre « espions » se retrouvèrent devant le cimetière.
Peu après, la brume bleutée monta des tombes. Puis un tintement emplit l'air, et sept rennes, tirant un convoi de traîneaux ruisselants de lumière, sortirent de terre. Des dizaines de lutins couraient autour du convoi qui traversa la rue et s'engouffra dans l'ancien hangar de l'horticulteur. Jean plaça un doigt sur ses lèvres et invita d'un geste ses amis à suivre le mouvement.
Dans le hangar un spectacle tout aussi étrange attendait le quatuor. Un monceau de paquets enveloppés de papier rouge et or emplissait l'espace du plancher au plafond : des petits, des grands, des plats, des rebondis... Il y en avait des millions. Les lutins les envoyaient avec dextérité dans les carrioles qui ne débordaient pas pour autant. Mieux : les paquets s'ajoutaient aux paquets, sans que le stock ne diminue.
Émerveillés, les quatre compères regardaient ce hangar-corne d'abondance déverser ses trésors dans les traîneaux-tonneaux des Danaïdes... Puis la pièce se vida à la façon d'une marée descendante filmée en accéléré, les lutins furent aspirés par les tombes, et la brume bleue monta vers le firmament piqueté de lumignons d'or en emportant avec elle le convoi... du Père Noël.
Sans s'être consultés, les quatre retraités se hissèrent dans le dernier traîneau et, bercés par le son joyeux des grelots qui pendaient au cou des bêtes, ils s'endormirent comme des gosses.

PRIX

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Eliza · il y a
Quel magnifique conte Joëlle. On ne s'attend pas du tout à la chute. elle est magnifique !
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Joëlle Brethes · il y a
Je suis heureuse de vous avoir fait rêver et de vous avoir étonnée :)
Bonne soirée, Eliza et… à plus tard pour d'autres textes ! :)

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Georges Marguin · il y a
J'aurais aimé le lire à dix ans. quel bonheur, que de rêves. J'aurais cherché la tuilerie...et son occupant. Quoi qu'il en soit, grâce à ces lignes, j'ai fait un retour en arrière de plusieurs décennies. Mistral gagnant.
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Joëlle Brethes · il y a
C'est très joli, ce que tu me dis là, Georges : merci !
Bises et… à bientôt à Cuisery ! :)

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pattes de cigogne · il y a
Quel véritable plaisir de vous lire, sans flatterie aucune ! Merci :)
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Joëlle Brethes · il y a
Grand merci pour ce sympathique commentaire, Patte de cigogne ! Bon Week-end ! :)
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Cathy Cherrak · il y a
C'est enlevé, rocambolesque à souhait. J'ai adoré vous lire. Merci ;-)
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Joëlle Brethes · il y a
C'est très gentil, merci, Cathy :) A très bientôt sur votre page : cela fait longtemps que je n'y suis pas allée !...
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Ragondin · il y a
Du plaisir à lire un texte qui mérite bien sa palme !
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Joëlle Brethes · il y a
Me voici aussi flattée que ravie par ce commentaire ! Merci, Ragondin ! :)
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Utilisateur désactivé · il y a
Relu itou :)
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Joëlle Brethes · il y a
Ben… C'est gentil et flatteur :)
Tes textes à toi quittent si vite ta page qu'on est bien en peine de les relire ! ;) ;) ;) J'irai quand même faire un petit saut vers chez toi pour voir ce que tu nous a laissé en pâture :)
Bonne journée, Jean-Yves !
Amitiés.

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Utilisateur désactivé · il y a
je demande à mon lectorat de courir vite sans quitter sa chaise :)
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Joëlle Brethes · il y a
Mdr !...
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Marie-Noelle Parade · il y a
bravo. Je suis super contente pour vous et votre très joli texte.
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Joëlle Brethes · il y a
Merci, Marie-Noëlle :) Vous avez largement participé au "succès" de ce texte ! :)
Bonne journée et à bientôt...

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Jean Calbrix · il y a
Bravo, ma Joëlle, pour ce beau succès. Il est vrai qu'un père noël co(s)mique, il fallait y penser et toi avec toute ta production de science fiction, tu étais proche du but. Bises.
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Joëlle Brethes · il y a
Ravie de te voir de nouveau sur le pont, Jean… Je commençais à m'inquiéter de ton silence et de ton absence sur le site… Plein de bisous...
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Jean Calbrix · il y a
J'ai même déposé un petit poème amoureux (comme je pouvais l'être à 23 ans !) Plein de bisous en retour, ma Joëlle !
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Joëlle Brethes · il y a
Tu l'as proposé au comité ? Il ne figure pas (encore) sur ta page…
Bisous...

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Jean Calbrix · il y a
Je viens de le proposer. Il faudra attendre une petite semaine pour qu'il paraisse si le comité en veut bien !
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Lolanou · il y a
Félicitations !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci beaucoup, Lolanou ! :)
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Aliénor Oval · il y a
Bravo Joëlle pour ce texte bien écrit, à la chute surprenante et pour la place de lauréat bien méritée! :)
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Joëlle Brethes · il y a
C'est gentil, merci, Aliénor :)
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