L'étrange Monsieur Schmidt

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En 1975, Jérôme abandonna ses activités de trader. Presque à son corps défendant, à 30 ans à peine, il avait gagné ce que la plupart des hommes réalisent en une vie entière de travail. Après de brillantes études, il avait intégré la direction financière d’un groupe industriel français. Lorsque son entreprise avait créé une filiale aux Etats-Unis, on l’avait pressenti pour organiser l’entrée en bourse. S’il avait pu choisir, il se serait épargné cet exil outre-Atlantique. Comme sa direction se faisait insistante, il céda et rejoignit les bureaux de New-York. Sa stratégie de séduction des investisseurs se révéla très efficace. Un cabinet de change sollicita rapidement sa collaboration. Désormais installé aux Etats-Unis, il estima qu’il valait mieux tirer parti de ce qu’il avait envisagé au début comme une contrainte. Un mélange d’instinct et de technique lui permit d’élaborer des montages financiers d’une redoutable efficacité. Ses opérations lui apparaissaient seulement comme des constructions financières. Au-delà des chiffres, il n’envisageait jamais les bouleversements humains, économiques ou environnementaux qu’il déclenchait.

Ses décisions généraient des plus-values sur lesquelles il percevait un pourcentage conséquent. Pour échapper à la tension des salles de marché, il affrétait parfois un avion qui le jetait, en quelques heures, dans les solitudes canadiennes. Il avait découvert un petit village indien qui devint son havre d’isolement préféré. Mais, il apprit que son oasis d’authentique sauvagerie allait disparaître. Il était lui-même responsable de ce désastre et, pour la première fois, le trouble le saisit. Sans connaître la localisation exacte d’un terminal gazier, il avait parachevé un montage financier qui déterminait son implantation à l’emplacement du village indien. Il songea d’abord à négocier des compensations qui aideraient les personnes qui l’avaient accueilli. Ce petit accroc, pourtant, déchira tout le voile. Il écarquilla les yeux, incrédule, tel un assassin qui soudain prend conscience de ses actes. Comme il n’imaginait pas d’autre solution, il s’enfuit.

Après des séjours plus ou moins prolongés sous différentes latitudes, il se fixa dans une petite localité de la Suisse allemande. La vallée était entièrement encerclée de hautes crêtes. Là, il était inconnu de tous et les habitants étaient enclins à la discrétion : l’endroit idéal pour se faire oublier et s’oublier soi-même. Il loua une maison à la sortie du bourg, dont le jardin était mitoyen de celui d’un autre chalet. L’agent immobilier lui apprit que son voisin, Monsieur Schmidt, était un vieil homme, installé dans le village depuis une dizaine d’années mais dont les habitants savaient peu de chose.

Epuisé, Jérôme sortit peu les premiers jours. Parfois, il entendait monter du jardin voisin des aboiements féroces. Depuis la fenêtre de la cuisine, il aperçut le berger allemand qui en était la cause. Le passage des piétons déclenchait la colère de l’animal. Il les suivait sur toute la longueur du grillage en grognant et, lorsqu’il atteignait l’extrémité de la clôture, il les invectivait jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Jérôme avait toujours entretenu une crainte à l’égard des molosses. Enfant, ses parents n’avaient jamais accueilli de chien. Il les connaissait peu et de ce fait, il les redoutait. Lorsqu’il se décida à sortir du chalet, sa première préoccupation fut de vérifier l’état de la clôture qui le séparait de la propriété voisine. Bien sûr, alors qu’il était occupé à cet examen, le chien surgit et s’emporta contre lui. Jérôme se recula et tenta de calmer la bête, mais rien n’y fit. La porte de la maison voisine s’ouvrit. Un homme âgé apparut dans l’embrasure. Il portait une très longue barbe et des cheveux très courts.
— Wolf, Wolf !
Le chien hésita, grogna encore, galopa vers la maison et se glissa à l’intérieur. Jérôme remercia son voisin. Celui-ci l’observa sans prononcer un mot puis, enfin, le salua d’un hochement de tête rapide avant de refermer sèchement la porte.
Après plusieurs jours, Jérôme constata qu’en patientant quelques minutes avant de s’engager dans son jardin, le berger allemand le flairait et en quelque sorte, l’autorisait à s’avancer vers la clôture sans aboyer. Jérôme osa poser sa main contre le grillage et laissa le chien appliquer sa truffe contre sa paume. Le jeune homme tenta de se souvenir des paroles qu’il avait entendu adresser aux bêtes. En les prononçant, il s’aperçut que le chien semblait les apprécier et esquissait un frémissement de la queue. Après quelques semaines, Jérôme s’étonna de ce que l’animal parût le considérer comme un ami. Lui qui avait toujours accueilli ses succès passés avec indifférence, tira une certaine fierté d’avoir vaincu sa peur et séduit le molosse. Parfois, depuis la fenêtre de la maison voisine, le vieil homme l’observait en compagnie du chien.
Jérôme sursauta.
— Voulez-vous nous accompagner en promenade avec Wolf ?
Accroupi près de sa clôture, il ne s’était pas rendu compte de l’approche de son voisin. L’homme portait un loden, il était coiffé d’un chapeau de feutre et serrait une laisse de cuir entre ses doigts. L’invitation surprit Jérôme mais il ne la refusa pas. En trois mois, son voisin ne s’était pas approché de lui et ne lui avait jamais adressé la parole.

A l’occasion de leur première promenade, la conversation entre les deux hommes se réduisit à quelques considérations sur la beauté du site. Bien que son voisin se présentât comme un Suisse de naissance, Jérôme reconnut dans le phrasé du vieil homme quelques inflexions typiquement autrichiennes. Ces nuances étaient quasiment indécelables sauf pour une personne qui, comme Jérôme, était dotée de l’oreille absolue. Il avait côtoyé quelques mois, à New-York, dans son cabinet de change, une jeune viennoise dont les intonations étaient semblables à celles du vieillard. Pour son âge, l’homme faisait preuve d’une résistance inattendue. La longue promenade qu’ils firent surprit Jérôme. Son voisin marchait d’un pas ferme, un peu mécanique. Le chien-loup trottait autour d’eux et, parfois, s’approchait de l’un de ses compagnons pour lui humer les mains. Après cet examen, il dressait le museau pour les observer l’un après l’autre, comme pour apprécier leur entente.

A leur retour de promenade, Monsieur Schmidt proposa à Jérôme une nouvelle sortie le lendemain. Le jeune homme s’était senti un peu mal à l’aise en présence du vieillard mais il n’osa pas refuser. Il n’aurait pas su expliquer les raisons de cette gêne. Cela ne tenait ni à l’écart de génération ni à la confrontation avec un inconnu. En y réfléchissant, il l’attribua à l’apparence singulière de son voisin. Le vieil homme proposait un étrange paradoxe entre la fragilité due à l’âge et l’inexplicable puissance magnétique qui émanait de lui.

Au cours de la deuxième promenade, Jérôme ne put s’empêcher de livrer quelques indications à propos de sa vie passée. Il avait toujours ressenti le besoin de s’ouvrir à ses interlocuteurs, d’offrir une part de lui-même. Cette faiblesse lui avait parfois nui à l’occasion de ses discussions d’affaires. Depuis la prise de conscience qu’il l’avait incité à abandonner sa carrière de trader, il assortissait ses révélations de mea-culpa en guise d’auto-flagellation. A plusieurs reprises, Jérôme surprit une lueur de dédain dans le regard de son interlocuteur. Monsieur Schmidt finit par laisser tomber un commentaire laconique :
— Un homme doit rechercher la puissance quelles qu’en soient les conséquences !
Ce jugement abrupt surprit Jérôme. Bien qu’il ne le partageât plus, un sursaut d’orgueil l’incita à raconter un épisode de sa vie professionnelle qui pouvait le mettre en valeur. Jérôme évoqua un montage réalisé avec des financiers argentins. L’opération avait nécessité l’intervention occulte d’un homme aussi influent que discret, Pedro Rodriguez.
— Pedrito...Murmura Monsieur Schmidt comme s’il cherchait à se remémorer un personnage qu’il avait connu dans le passé.
Jérôme ne manifesta pas sa surprise cependant, il était interloqué. « Pedrito », le petit Pedro, était le surnom dont les initiés se servaient pour désigner à mots couverts le colosse obèse qui dénouait par des procédés peu orthodoxes certaines affaires lucratives en Argentine. Il fallait que Monsieur Schmidt ait séjourné dans ce pays et qu’il ait été introduit dans certaines sphères de pouvoir pour connaître le surnom de Rodriguez. Jérôme se promit d’éclaircir ce mystère.

De jour en jour, Monsieur Schmidt et Jérôme prirent l’habitude de se rencontrer. La présence du chien semblait les rassembler. A plusieurs reprises, le jeune homme tenta d’inciter son voisin à s’ouvrir au sujet du léger accent autrichien qu’il lui prêtait. Mais, chaque fois son interlocuteur éludait ses questions. Jérôme essaya d’explorer avec plus d’habileté la piste argentine. Lorsqu’il y fit allusion, Monsieur Schmidt s’arrêta, lui fit face et le toisa sans dire un mot. Son regard exprimait une telle désapprobation que Jérôme comprit qu’il devrait définitivement éviter le sujet. En revanche, le vieil homme lui révéla un centre d’intérêt qui semblait lui tenir particulièrement à cœur. Il vouait une authentique passion pour la poésie romantique allemande. Selon lui, elle révélait toute la force de l’âme germanique.

Un soir, avant qu’ils ne se quittent, son voisin proposa à Jérôme qu’ils dînent désormais ensemble un jour par semaine. Le mardi, le jour du dieu de la guerre, précisa-t-il. Monsieur Schmidt était un végétarien de stricte observance. Une villageoise faisait office de cuisinière chez lui, mais elle ne concevait pas que l’on puisse concocter un plat savoureux sans l’adjonction d’une pièce de boucherie. Pour prouver sa théorie, elle s’acharnait à présenter à son employeur des brouets végétaux immangeables. Dès leur premier dîner du mardi, Jérôme en fit l’amère expérience. Les semaines suivantes, il prit l’habitude de se préparer un en-cas avant de se rendre chez son voisin. Peu importait, puisque ce dernier ne prêtait aucune attention à ce que mangeait son invité. Après les banalités d’usage, Monsieur Schmidt s’arrangeait pour orienter la discussion vers son sujet de prédilection. Tout lui en était prétexte : leur séjour dans cette partie de la Suisse, leur goût pour les sites alpestres ou bien les habitudes alimentaires de tel ou tel poète romantique. Les dîners et les promenades que partageaient Monsieur Schmidt et Jérôme, servaient au vieil homme pour introduire son propos littéraire. Il questionnait son invité à ce sujet, recentrait la conversation sur ce thème et, finalement, amorçait un monologue dont le ton se faisait graduellement de plus en plus passionné. Sa voix faisait résonner le cristal des verres. Son discours était amplifié par des formules percutantes. Ses yeux extasiés dardaient une lueur mystique. La vivacité et l’ampleur de ses gestes leur conféraient une dimension véhémente. Lorsque Monsieur Schmidt atteignait cet état de transe, Jérôme ressentait à son égard une fascination mêlée de crainte. La force de persuasion du vieil homme était telle qu’elle entraînait l’adhésion. Jérôme, qui ne s’était jamais particulièrement intéressé à la littérature, acheta à l’occasion de l’un de ses passages à Zurich, une anthologie de la poésie allemande.

Depuis qu’il n’avait plus à travailler, Jérôme avait renoué avec ses habitudes de paresse matinale qui, lorsqu’il était enfant, enrageaient ses parents. Il laissait toujours sa porte de chambre ouverte pour voir la lumière de l’aube sourdre de l’imposte de l’entrée et dissiper lentement la pénombre du couloir. Voluptueusement lové dans la tiédeur de son lit, il écoutait les bruits de l’extérieur. Les volets de la maison voisine claquaient. Les premières salves d’aboiements de Wolf témoignaient du passage de marchands matinaux. Un jour pourtant, Jérôme ne perçut pas ces sons familiers. Lorsqu’il regarda par la fenêtre de la cuisine, il fut surpris de constater que la maison de son voisin était restée close. Il ne s’en inquiéta cependant pas et vaqua à ses occupations habituelles. Ce ne fut qu’en entendant les maugréements de la cuisinière agacée de ne pas se voir ouvrir qu’il trouva cette situation anormale. Il rejoignit la grosse femme dans le jardin de Monsieur Schmidt et colla son oreille à la porte d’entrée pour tenter de percevoir un bruit. Seul le cliquetis des griffes de Wolf sur le carrelage du vestibule était perceptible. Jérôme regagna son chalet pour téléphoner.

Une demi-heure plus tard, un policier, accompagné du médecin et d’un serrurier, descendit d’un véhicule de patrouille. Dès que l’artisan essaya les clefs de son trousseau, on entendit Wolf aboyer furieusement. Le policier dégaina son arme et s’avança en prétendant qu’on ne pourrait entrer sans abattre le chien. Jérôme s’interposa et affirma qu’il calmerait la bête à condition que le groupe recule. En effet, dès qu’il eût entrebâillé la porte, le berger allemand le reconnut et se tut. Il virevolta et sembla inviter Jérôme à le suivre. Après s’être assuré que l’homme avançait, le chien se faufila dans l’ombre du salon. En entrant dans la pièce obscure, Jérôme tenta de repérer l’animal. A un mouvement que celui-ci fit, Jérôme distingua sa forme assise près du fauteuil préféré du vieillard. Anxieux, le jeune homme attendit que ses pupilles s’accoutument, puis il se risqua à quelques pas hésitants. Wolf avait posé son museau sur la cuisse de Monsieur Schmidt. La forme sombre de sa truffe contrastait avec la blancheur des pages d’un livre d’Hölderlin ouvert sur les jambes du vieil homme. Ses bras pendaient de chaque côté du fauteuil et sa tête inclinée reposait sur son épaule droite.

Lorsque Jérôme put écarter le chien, le médecin s’approcha du fauteuil. A l’issue d’un rapide examen, il conclut à une mort remontant à une douzaine d’heures. Il sollicita l’aide du policier afin de déplacer le corps dans la chambre. Avant de s’exécuter, le fonctionnaire demanda à Jérôme de fouiller le bureau pour tenter de découvrir l’adresse d’un proche à prévenir.
— Mais, je...
— Vous pouvez quand même faire ça ! Vous connaissiez le bonhomme. Si vous préférez aider le docteur à transporter le corps...
Jérôme esquissa un geste de dénégation, il se retourna et se dirigea vers le meuble. Il le visita en vain. Aucun carnet d’adresses ne s’y trouvait. Ce ne fut qu’en ouvrant le dernier tiroir qu’il découvrit une photo. On y reconnaissait... Monsieur Schmidt, alors âgé d’une cinquantaine d’années, sans barbe mais portant une moustache, vêtu d’un uniforme, penché vers une jeune femme accroupie qui caressait un chien allongé.
— Pourquoi ne l’ai-je pas reconnu plus tôt ? Murmura Jérôme, stupéfait.
Sous le coup de l’émotion, le jeune homme brandit la photo, prêt à héler les hommes qui s’affairaient dans la chambre. Mais pour une raison qu’il ne put s’expliquer par la suite, il ne réussit à articuler aucun son et glissa vivement la photo dans la poche de sa veste. Le policier se retourna vers lui à cet instant.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Non, non...
Le fonctionnaire le rejoignit et fouilla à son tour le meuble. Aucune correspondance ne s’y trouvait, aucun document révélateur, aucun relevé bancaire. Monsieur Schmidt ne semblait pas manquer d’argent pourtant rien n’indiquait l’existence d’avoirs. Son portefeuille contenait seulement un peu de monnaie. Le village dut assumer les frais d’obsèques.

Le corps fut inhumé dans la partie haute du cimetière. Une stèle fut posée pour marquer l’emplacement de la tombe. On grava uniquement sur la pierre le nom du défunt : Gustave Schmidt. Plus tard, le pasteur insista pour qu’on fasse figurer sur la base du monolithe la formule : « Priez pour lui ». Une enquête fut diligentée pour localiser des héritiers. En attendant, la maison fut attribuée au club féminin. La présence de ces femmes sérieuses garantissait le bon entretien de l’édifice et son ouverture pour le préserver de l’humidité. Comme Jérôme avait prêté assistance à ces dames d’un âge respectable pour monter quelques meubles au grenier, elles se prirent d’affection pour ce jeune homme si gentil et si serviable. Il ne se passa plus un jour sans que l’une d’entre-elles ne frappe à sa porte pour lui offrir une écharpe tricotée, un mouchoir brodé ou une tarte aux fruits de saison. Jérôme s’était proposé pour adopter Wolf. Le chien l’accompagna sans réticence, mais dans les semaines qui suivirent l’inhumation de Monsieur Schmidt, l’animal fugua fréquemment. Jérôme le retrouvait toujours couché sur le monticule de terre de la tombe, le museau posé entre ses pattes allongées.

Plusieurs mois s’écoulèrent avant que Jérôme ne découvre en page quatre du journal local, un petit encadré portant le titre « Fin d’enquête ». Aucun héritier ne s’était manifesté et malgré des recherches approfondies, aucune mention de Monsieur Schmidt n’avait été découverte dans les registres d’état civil. Le journaliste émettait l’hypothèse que le vieil homme vivait sous une fausse identité. Jérôme replia le journal, le posa sur le plateau de son bureau, saisit son trousseau de clefs et en choisit une pour ouvrir l’un des tiroirs du meuble. Il feuilleta les pages d’un registre jusqu’à ce qu’il retrouve la photo qu’il y avait cachée, celle qu’il avait découverte chez Monsieur Schmidt. Bien que son visage fût dans l’obscurité, n’importe qui aurait reconnu le profil de l’homme courbé, celui d’Adolf Hitler. La jeune femme accroupie était Eva Braun, sa compagne. Elle caressait leur chien.

Jérôme examina encore un instant le cliché. Il saisit son briquet, fit basculer le clapet et actionna la molette. La flamme courut sur le bord supérieur de la photo puis, rapidement, en dévora la surface brillante. Lorsqu’elle atteignit le bout de ses doigts, Jérôme laissa tomber dans le cendrier le triangle de papier. La flamme eut un dernier sursaut et s’éteignit. Parmi les cendres fumantes, on distinguait encore la pointe d’un museau posé sur deux pattes allongées.

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