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L'étourdissement

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Louise Lepert

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Je compose le numéro. Ça sonne. Une fois, deux fois. Je raccroche. Je n'ai pas la force. Ça fait trois mois qu'elle est partie. Au début je n'ai pas fait attention. Enfin, je veux dire, j'étais sous le choc, alors je n'ai pas bien compris tout ce que son départ impliquait. Comme si on m'avait flanqué un bon coup en plein entre les deux yeux. Assommé. Aveuglé. Un jour j'ai lu une phrase dans un livre qui disait « L'étourdissement a ceci d'agréable qu'il vous retire à la vie : il vous englobe, et la douleur physique vous protège des autres qui rampent là-bas au loin. » J'aurais aimé que ça dure plus longtemps, l'étourdissement. Quand il a fallu recommencer à réfléchir, à parler, à manger, à vivre en somme, j'ai remarqué qu'une foule de choses manquait à ma vie. Un peu comme quand on doit couper l'eau dans son appartement, pour des travaux : au début on se dit bon, je prendrais pas de douche, je peux attendre jusqu'à demain, c'est ennuyeux mais pas bien grave. Puis on a soif, alors on ouvre le robinet, et rien n'en sort. Là, on commence à comprendre que ce sera plus difficile que de simplement se priver de douche. Viennent ensuite le brossage des dents, le passage aux W.C. : l'un et l'autre, impossibles.Toutes ces choses du quotidien que l'on fait sans y penser, machinalement, envolées. Plus rien n'est simple, alors qu'on a seulement tourné un boulon quelque part. Mais on y pense pas avant que ça arrive. C'est tellement normal d'avoir de l'eau dans son robinet. Je pourrais vous parler du moment où on doit couper l'électricité, parce que ça m'est arrivé aussi une fois, mais je crois que tout le monde a compris de quoi je parle. Marie c'était mon eau, et ça fait trois mois qu'elle est partie maintenant.

Avant, elle m'appelait presque tous les jours quand on ne se voyait pas, pour raconter ce qu'elle avait fait, et qu'elle avait pensé à moi, des trucs comme ça. Les copains, ils trouvaient ça un peu énervant, et sur le coup je me disais que c'était vrai, mais je préférais ne pas en parler. Maintenant c'est plutôt moi qui l'appelle, et je lui raconte ma journée, comme elle faisait avant. Je lui dit que je pense à elle. Ça m'arrive souvent, de penser à elle : le mois de décembre est revenu, et c'est à ce moment là qu'on avait commencé à se voir, l'année dernière, avec Marie. Alors forcément, les souvenirs remontent. C'est fou ce que les saisons vous inspirent. Par exemple, je pense à elle quand je passe devant la vieille roue en bois couverte de givre sur le bas-côté, en rentrant chez moi. Avant de connaître Marie, j'y faisais pas trop attention, je m'étais peut être demandé une fois d'où elle venait cette roue, comme je ne voyais pas de moulin aux alentours, mais elle elle l'avait juste regardée comme ça, pour la première fois, et elle l'avait trouvée tellement belle qu'elle avait voulu qu'on s'arrête pour la prendre en photo. Moi je lui avais dit à Marie, en coupant le contact, qu'elle était au moins aussi belle, et qu'il faudrait qu'elle se mette dessus pour faire une photo parfaite. Elle avait ri, et vraiment, là, elle était belle. La photo n'est pas parfaite, c'est moi qui l'ai prise, parce que Marie était sur la roue. Mais elle est jolie quand même. Quand je la vois maintenant, toute glissante et brillante, j'imagine Marie dessus. Elle dit que c'est froid, qu'il faut que je me dépêche de prendre la photo. J'attend encore un peu avant d'appuyer sur le bouton parce que je veux vraiment que la photo soit parfaite à ce moment-là. Puis je me dit que c'est pas grave, parce qu'on en reprendra une un autre jour, ou l'année d'après, et là j'aurais eu le temps de m'entraîner. Je lui ai envoyé une photo de la roue l'autre jour, quand il a recommencé à geler, mais sans elle dessus évidemment. Je ne me suis pas entraîné, mais j'ai pensé que cela n'avait pas d'importance. De toute façon la photo n'aurait pas pu être parfaite, il manquait la moitié. Après la photo, elle avait préparé un café brûlant, pour se réchauffer.

Je vais retourner au boulot aujourd'hui. J'ai appelé Hugo pour lui dire, comme ça je pourrais pas me dégonfler à la dernière minute. Ça fait plusieurs jours que je me dis qu'il faut que j'y retourne. J'en ai pas forcément envie, mais trois mois à tourner en rond en regardant des photos, ça fait long. C'est vrai qu'il n'y a pas que les photos. Elle a laissé un pull à elle aussi, dans l'armoire. Et puis quelques affaires par-ci par-là, des toutes petites choses. Des fois j'ai même l'impression de sentir son odeur. Je sais que c'est impossible, mais à ce moment-là je me fiche bien de le savoir, c'est réel quand même. Le parfum de Marie, c'était un mélange de vanille et d'un fruit exotique, je ne sais plus lequel, mais je reconnais l'odeur maintenant, entre mille. Elle me l'a dit plusieurs fois ce que c'était que ce fruit, et c'est jamais vraiment rentré. Moi je lui demandais parce que ça m'intéressait, parce que j'aimais bien son parfum, mais ça l'énervait que je pose souvent les mêmes questions. Elle n'aimait pas se répéter Marie, ça non.

Je me prépare à aller au boulot. Tout plein de choses tournent dans ma tête. C'est un peu comme vivre dans une ruche, avec le bourdonnement dans les oreilles qui ne s'arrête jamais, et la possibilité de se faire piquer si on fait un faux mouvement. J'ai plein de pensées piquantes comme des abeilles. J'essaye de les éviter, je fais ce que je peux et faut pas croire comme ça, c'est pas simple, parce qu'il y en a beaucoup. Je prends mon pantalon et je l'enfile, exactement comme je faisais quand Marie était encore là. Le T-shirt pareil. C'est difficile quand certaines choses changent et pas d'autres. Moi j'aimais mettre mon T-shirt quand Marie dormait encore paisiblement dans le lit, en attendant d'aller au travail elle aussi. Ce qui est bizarre c'est qu'avant de la connaître, ça me dérangeait pas de m'habiller sans personne qui dort dans mon lit, je le faisais, point barre. Sans penser à rien d'autre qu'à m'habiller. Aujourd'hui ça me tue de devoir mettre les mêmes T-shirts, devant le même lit, sans Marie à l'intérieur. Ça a l'air bête comme ça, mais c'est ce genre de petite chose qui rend la rupture difficile à digérer. Si on pouvait effacer tout ce qui touche à une personne quand elle s'en va, c'est sûr qu'on n'aurait plus grand-chose, mais au moins on serait tranquille. J'ai vu un film qui parlait de ça justement, avant que Marie ne s'en aille, et on s'était disputés juste après. Je lui avais dit, pendant le générique, que c'était un joli film, mais que c'était pas très réaliste. Elle s'était énervée très vite. Je comprenais pas pourquoi elle prenait ça à cœur comme ça. Quand je lui ai demandé, elle a répondu que c'était pas ça, elle s'énervait parce que je la laissais pas expliquer ce qu'elle avait dans la tête. Elle trouvait toujours le moyen de détourner la conversation Marie. Elle avait dit « je pourrais finir une phrase, au moins une fois dans ma vie ? » Je m'en rappelle parce que sur le coup j'avais trouvé ça un peu injuste : je la laissais souvent parler, mais là j'avais aussi quelque chose à dire, et ça me semblait important. Aujourd'hui je serais d'accord avec elle sûrement, pour le film. C'est marrant comme ça la vie : on a beau avoir l'exemple juste sous le nez, pour comprendre un truc, il vaut mieux le vivre. C'est ce que pensait Marie en tout cas. Des fois quand je repense à ce moment je me dis qu'elle est partie juste pour que je retienne la leçon, et qu'elle est toute seule dans son coin, triste comme moi, à attendre le moment où elle se dira « c'est bon, je pense qu'il a compris le film maintenant », et alors elle pourra revenir. Et je lui dirais que j'ai compris, évidemment, que ça fait même un bout de temps que j'ai compris, et elle serait folle de joie. Le genre de pensée qui rend triste et heureux en même temps. Parce que je sais bien, au fond, qu'elle reviendra pas Marie. C'est quand même bête de s'énerver autant pour un film.
C'est mon troisième jour de boulot. Hugo m'en a pas voulu de prendre mon temps, c'est ça qui est bien quand on travaille pour un pote. Ça fait du bien de bosser un peu, ça aide à penser à autre chose. Encore une fois, on me l'avait dit, mais faut le voir pour le croire n'est ce pas. J'appelle de moins en moins Marie, même si j'aurais plus de choses à lui raconter maintenant. Je pense toujours beaucoup à elle, il fait de plus en plus froid, et comme je travaille dehors, je porte les gants qu'elle m'a offert pour mon anniversaire. Avec Hugo, on est allés boire un coup hier, après le boulot, comme au bon vieux temps. Il m'a dit que ça lui faisait plaisir que je sorte un peu de chez moi. On a discuté de tout un tas de choses, et j'ai pas parlé de Marie une seule fois. Faut dire que Hugo, il m'encourage pas à le faire, je crois qu'il lui en veut d'être partie comme ça et il préfère pas entendre parler d'elle. On se serre les coudes entre potes. Il ne la connaissait pas vraiment, mais il a bien vu que son départ m'avait fait de la peine, alors forcément, il est pas tendre avec elle, et c'est rien de le dire. Il m'a raconté que sa femme à lui était partie après dix ans de mariage. Il l'a répété plusieurs fois, comme si il avait besoin de le redire pour y croire, même dix ans après. Je la connaissais cette histoire, ça fait longtemps qu'on est copains avec Hugo, mais j'ai senti qu'il avait besoin d'en parler, alors je l'ai laissé faire. Je crois que ça m'a fait du bien aussi. Ça faisait un bail que j'avais pas eu une conversation aussi longue avec quelqu'un. Une conversation tout court quand j'y pense.

Le téléphone a sonné peu après que je sois rentré du boulot. J'avais pris mon après-midi parce que déjà ce matin, j'avais eu du mal à me lever, à cause de notre sortie d'hier soir, et vers le déjeuner j'ai senti que j'allais pas tenir jusqu'à la fin, la fatigue tout ça, alors Hugo m'a laissé partir. Je suis arrivé à la maison vers 14h, prêt à me coucher pour une petite sieste, et le téléphone a sonné cinq minutes après. C'était Marie. Elle s'est présentée, mais c'était pas la peine, je reconnaîtrais sa voix entre mille. Elle avait préparé un truc à dire, mais elle aurait voulu parler à mon répondeur plutôt qu'à moi. J'étais tellement abasourdi que, au début, j'ai été incapable de parler. Pas un son, rien. Apparement, ça l'a étonnée que je ne dise rien, mais elle avait l'air de penser que c'était tout aussi bien. Elle parlait très sèchement, et j'ai compris qu'elle n'appelait pas juste pour dire que je lui manquais. Ma poitrine me faisait mal, et elle a dit très brusquement qu'elle avait déposé une main courante contre moi, hier elle l'avait fait, et qu'elle préférait me prévenir elle même, vu ce qu'on avait vécu, mais que si je continuais à la harceler comme ça elle allait devoir porter plainte, et elle n'avait pas envie d'en arriver là. Elle fait toujours de très longues phrases Marie, et je suis presque sûr que c'est juste pour que la personne en face perde le fil, et n'ait plus d'autre choix que de faire « oui » de la tête quand elle a finit de parler. Elle aime bien avoir raison. Mais là elle se trompait : je ne la harcelais pas, j'avais juste besoin de lui parler, c'est elle qui refusait de me répondre. Les mots avaient fini par sortir. Elle a pris une grande respiration, ma poitrine me faisait toujours souffrir, et elle a dit « qu'est ce que tu as de si important à me dire ? ». Là, moi aussi j'ai du prendre une grande respiration, parce que j'ai senti que ça pouvait être un moment important comme elle disait. Alors j'ai pris mon temps, même si je savais déjà ce que j'allais dire depuis un bail, parce que je l'avais attendu ce coup de fil, même si il n'avait pas vraiment commencé comme j'aurai aimé. Après quelques secondes, j'ai prononcé les mots magiques, ceux qu'elle attendait : j'ai compris Marie, j'ai compris le film et tout ce que tu disais avant, j'ai tout compris, tu peux revenir maintenant, ça suffit. Un long silence a suivi, et je n'en mettrais pas ma main à couper, parce qu'il y a peu de choses pour lesquelles je mettrais ma main à couper, mais je crois que je l'ai entendue pleurer. Ou respirer un peu fort, un des deux. En tout cas, ça l'avait émue, et je me suis dit que c'était toujours ça de gagné. Elle a quand même fini par dire que non, malheureusement je n'avais toujours rien compris. Elle l'a dit plusieurs fois, froidement, et ça m'a fait comme une décharge, et ma tête est retournée dans la ruche. J'avais l'impression qu'elle n'avait pas écouté ce que je venais de lui dire. Comment pouvait-elle être si sûre que je n'avais pas compris ? Des fois je me demande si ce n'est pas elle qui ne veut pas comprendre.

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Elena Hristova · il y a
j'en ressors toute étourdie en effet, une histoire chavirante!
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire d'amour bien écrite et émouvante ! Mon vote ! Grâce à vos votes, “Ses lèvres rougissent” est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à renouveler votre précieux soutien ! Merci d’avance et bonne journée !
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Louise Lepert · il y a
Avec grand plaisir!
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Eliza · il y a
Une histoire d'amour et de séparation toute simple dite avec des mots vrais et touchants. Très émouvant !
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Louise Lepert · il y a
Merci beaucoup Eliza d'être venue jusqu'ici! Au plaisir de vous relire
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Jarrié · il y a
Dieu que la vie n'est pas chose facile ! et pourtant parfois il suffit d'un petit rien !
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Louise Lepert · il y a
On fait tellement d'erreurs sans s'en rendre compte, effectivement, ce n'est pas chose facile!
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