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L'étang aux sorcières

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Saint-Maur

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Vous êtes de la région ? Alors, vous connaissez certainement le lieu-dit l’Étang aux sorcières... en ce qui me concerne, lorsque j’étais gamin, j’allais y jouer avec mes cousins au mépris des recommandations de nos parents. Il est vrai que c’était un jeu plutôt dangereux car l’endroit en question portait ce nom à cause des sables mouvants qui bordaient cette petite étendue d’eau qui vous agrippaient aux chevilles mieux que des mains de sorcières et vous attiraient irrésistiblement vers le fond.
D’ailleurs, le propriétaire avait fini par en interdire purement et simplement l’accès. Mais, mis à part ce désagrément, l’endroit était un véritable petit paradis, tout de verdure, de fleurs terrestres et aquatiques, de rainettes et de libellules émeraude. Et puis, les animaux de la forêt toute proche venaient s’y retrouver pour boire à son eau claire. Des sangliers, des renards, des lièvres, des écureuils en paix les uns avec les autres... Comme vous le voyez, le meilleur y côtoyait le pire...
Eh bien, vous allez voir l’endroit aujourd’hui, il n’a plus rien à voir. Rien de rien ! Les hommes – et pas les meilleurs bien sûr – sont passés par là. Pour reprendre mon histoire, le propriétaire qui avait barré l’accès au site était un vieil homme qui avait le respect de la nature. Il n’avait touché à rien, laissant ce petit paradis se débrouiller seul et les hypothétiques sorcières de l’étang y faire tranquillement leur sabbat. Et puis, il est mort et, avec son fils qui a hérité du lopin, ce n’a plus été la même musique !
Celui-là, il avait la tête plutôt près du bonnet comme on dit. C’était le genre d’homme à donner un prix à la moindre chose. Il fallait que tout lui rapporte. Tout ! Même un innocent étang, un petit bout de verdure. Alors, voilà qu’il s’est acoquiné avec le directeur de l’usine de produits chimiques de la zone industrielle. J’ai encore le dossier monté du moment où la commune avait intenté une action en justice contre cette société, Pandemonium & Cie, pour pollution de la nappe phréatique. Resté lettre morte, madame la Juge.
Évidemment, à l’époque, malgré une enquête sérieuse et des interrogatoires serrés des uns et des autres, mon prédécesseur, l’adjudant Machot, n’avait rien pu prouver. Les charges avaient donc été abandonnées et votre prédécesseur avait clos le dossier. Pour ma part, j’ai repris le poste huit ans plus tard. Et, quand Machot m’a fait faire le tour du propriétaire, au moment de son départ à la retraite, il m’a avoué que cette affaire le tracassait toujours. Elle était pour lui comme un clou dans sa chaussure, un de ces clous hypocrites qui se cachent la plupart du temps et qui subitement se rappellent à votre bon souvenir sans que vous puissiez y faire quoi que ce soit.
Lui, c’était chaque fois qu’on parlait à la radio ou à la télévision d’eau empoisonnée et de pollution... Alors, en son nom et pour ne pas avoir à souffrir du même clou que lui, j’ai gardé l’affaire au chaud... si vous voulez, le dossier était clos, mais il restait sur un coin de mon bureau. Car, dans notre métier, vous le savez comme moi, les langues finissent toujours par se délier.
Et, c’est ainsi que j’ai fini par apprendre – par la bande bien sûr, en off comme on dit chez les journalistes – que si rien n’avait été trouvé à l’époque, c’est qu’on n’avait pas cherché où il fallait. Le nouveau propriétaire de l’Étang aux sorcières s’était arrangé avec le directeur de Pandemonium pour que tous les résidus polluants de l’usine soient déversés discrètement la nuit dans les eaux de l’étang...
En fait, c’est un ancien chauffeur-livreur de Pandemonium licencié qui avait craché le morceau, un soir au comptoir de l’Élégant, en se répandant en insultes contre ses anciens employeurs. Celui-là, j’aurais bien aimé l’interroger entre quatre-z-yeux dans mon bureau, mais je n’en ai pas eu le temps. Le jour suivant, il avait mystérieusement disparu sans laisser la moindre trace. Et puis, il y a eu toutes ces disparitions inexpliquées. Que des jeunes femmes ! Un nouveau dossier a été ouvert, sans qu’on fasse évidemment le moindre rapprochement avec l’autre affaire. D’un côté, on avait une histoire de pollution, de l’autre vraisemblablement un tueur en série : aucun rapport... jusqu’à hier.

Venez, c’est par ici. Vous sentez ? Oui, il est préférable de mettre votre masque. Si je n’avais pas eu le mien hier, je ne serais pas là pour vous emmener sur les lieux en ce moment. Regardez ce qu’il est advenu du petit paradis de verdure que je vous ai décrit... on dirait... je ne sais pas... Verdun en 1916 juste après la bataille. Plus un animal, plus le moindre végétal et de l’étang aux sorcières cette flaque morte aux vapeurs méphitiques...
Quand je suis arrivé hier, c’était pour me changer les idées de cette affaire de disparitions en série. Je me suis dit, tiens, si tu allais faire un tour du côté de l’étang. En approchant, je ne sais pas si ce sont les vapeurs sulfureuses qui s’échappent du sol, mais il m’a bien semblé voir l’étang tel qu’il était avant – dans mon enfance – et, en me penchant sur les eaux, j’ai vu des sorcières danser au fond et m’appeler... mais, je sentais bien que quelque chose ne tournait pas rond et je ne sais pas comment, mais j’ai eu le réflexe de me coller le masque sur le visage juste avant qu’il ne soit trop tard pour moi. Bien m’en a pris car j’ai pu voir les choses telles qu’elles étaient vraiment.
Et, c’est là que je l’ai vue, elle, à deux doigts de s’enfoncer irrémédiablement dans la boue putride et puante de ce qui était devenu un... un trou du diable... J’ai aussitôt appelé une ambulance et une équipe de fouille. De ce que j’ai pu comprendre de la blessée qui délirait au moment où j’ai réussi à la tirer de là, il y aurait une rumeur qui court dans le coin en ce moment. Selon laquelle, l’étang serait doté de je ne sais quels pouvoirs magiques qui permettrait à toutes celles qui osent s’y aventurer de trouver... la richesse ou la gloire... ou l’amour...
Cinq en tout, madame la Juge ! Mon équipe en a repêché cinq ! Cinq jeunes et belles femmes qui auraient pu continuer à vivre si elles n’avaient pas écouté ce... chant des sirènes, ces fariboles... Et puis, tout au fond, en draguant, on a fini par retrouver aussi le corps du chauffeur-livreur parti sans laisser d’adresse... je crois que nous avons maintenant de solides arguments pour rouvrir le dossier de la pollution... et... mais...
... Mais non, madame la Juge, sauf le respect que je vous dois, vous vous trompez ! Il n’y a aucune libellule émeraude, pas plus que de nénuphar... il n’y a rien de tout ça... seulement un peu de vase nauséabonde et empoisonnée... un vrai chaudron de sorcière ! Je vous en prie ! Remettez votre masque !...

PRIX

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Wellie · il y a
belle histoire. J'ai beaucoup aimé.
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Saint-Maur · il y a
Je vous convie tous à ma... "nuit du doute" en lice pour le grand prix été dans la catégorie nouvelle. Bonne lecture...
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Saint-Maur · il y a
Merci. Dans un autre autre d'idée, si vous aimez le fantastique d'un autre genre, je vous convie à venir lire "la nuit du doute" en lice pour le grand prix été dans la catégorie nouvelle. Merci en tout cas pour votre commentaire :-)
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Annaick Granier · il y a
Bien amené, j'aime bien cette histoire qui malheureusement n'est que trop actuelle !
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Brennou · il y a
Trop bien vu, hélas ! Eh..., gardez votre masque ! ! !
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Melinda Schilge · il y a
Une chute inattendue, il ta de l'idée...
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Maud · il y a
Ce n'est pas les sorcières que j'attendais :-) bonne histoire :-))
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Daniel Nallade · il y a
Un bon thriller!
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Virgo34 · il y a
Un polar original. +5
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Ginette Vijaya · il y a
Une enquête bien menée, !
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