L'essayage

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Comment lui dire? De son amour pour moi je n'ignore rien, mais que reste-t-il du mien?
Je me regarde devant cette glace et ne me reconnais pas. Derrière moi, l'habilleuse réajuste les pans de ma robe blanche.
Jeanne, mon amie de toujours, ma blonde demoiselle d'honneur, affairée par les rubans qu'elle noue soigneusement dans mes longs cheveux, ne connaît pas mes doutes.
En face de moi, dans ce miroir reflétant une femme pleine d'attente, c'est une autre.
Les dentelles m'oppressent la poitrine, je retiens ces larmes qui de toute manière ne coulent pas.
J'aimerais tant pouvoir fermer les yeux et me retrouver ailleurs ; pourquoi pas en bord de mer ? J'entendrais le roulement bleuté des vagues venir jusqu'à moi et une brise marine collerait ma peau comme une caresse.
Ne plus penser à ce mariage qui m'effraie, toute une vie avec lui, ces serments échangés. Mais la réalité, c'est moi dans cette petite boutique où les longues robes blanches pleines de promesses trônent telles des reines vierges.
Dans six semaines, il me conduit à l'autel. Comment affronter son regard? Mais l'épouser, c'est sauter dans le vide.
L'habilleuse me retire des mains les gants délicats que je froisse. Je voudrais sortir, respirer l'air de la rue, me mêler aux passants, devenir l'un d'eux.
Je frissonne, j'ai froid, je suis malade. Je l'aime, mais ne souhaite pas lier ma vie à la sienne.
Je n'arriverais pas à lui faire comprendre, il m'adore tant.
Jeanne et l'habilleuse reculent. Je me retrouve seule face à mon reflet, j'ai l'air d'une princesse.
Je ne peux m'empêcher de nous imaginer échangeant les alliances, je devine son sourire. Rêve de petite fille, mais aujourd'hui je suis femme... tout me semblait si parfait avant, vivre ensemble et s'aimer tranquillement avec pour unique projet... ne pas en faire.
La robe me démange, je voudrais l'arracher. Je vois ma poitrine se soulever au rythme rapide de ma respiration. Le décolleté dévoile trop, ne puis-je m'empêcher de penser. Que faire? De toute façon, je ne porterais rien de tout ça... que de temps perdu.
Avec un sourire que j'espère réjoui, je demande à l'habilleuse de m'ôter cette montagne voluptueuse de chantilly qui me recouvre.
Jeanne me regarde avec ravissement, presque jalouse. Des étoiles brillent dans ses yeux. Ses rêves de petite fille doivent être toujours les mêmes aujourd'hui. C'est moi qui l'envie.
Un soupir s'échappe de mes lèvres, je sais que je ne pourrais pas lui avouer. J'irais dans cette église aux murs de pierres et je prononcerais le fatidique oui. Tout le monde me croira heureuse, mais il n'y aura que lui. Je ne pourrais jamais lui dire non juste avant le mariage.
Dans mon dos j'entends la vendeuse qui s'exclame :
" Et si nous passions au voile ?"

Fin
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