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L'Espace n'attend pas, dit le capitaine

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Donald Ghautier

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FINALISTE
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Pourquoi on a aimé ?

Ce qui est bien avec le space opera, c'est qu'on sait dans quel vaisseau on embarque ! Cette nouvelle reprend avec brio certains codes pour nous faire...

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Igor entra au bureau de placement, prit son ticket holographique et attendit debout. Quand son numéro s’afficha, il se dirigea vers le bureau indiqué à l’écran.
— Que cherchez-vous exactement ? demanda le fonctionnaire.
— À partir loin d’ici. Un poste dans l’espace serait parfait.
— Bon. Nous allons voir ensemble. Racontez-moi votre parcours.

Son éducation avait été acquise sur des champs de bataille de l’Europe dévastée. Il ne pouvait pas se targuer d’être compétent en autre chose que briser des rotules, défoncer des diaphragmes ou énucléer des yeux.
— Combien de temps avez-vous combattu ?
— Huit cents ans.
— Mais il fallait me le dire depuis le début. Vous êtes un immortel ?

Il ne fut pas surpris de cette réaction. Il existait peu d’immortels ; leur présence sur Terre étonnait toujours l’homme de la rue. Et puis, aucun être humain doté de l’immortalité n’aurait supporté la fonction publique plus d’un siècle. Il serait probablement devenu fou.
— J’en ai bien peur.
— Une compagnie de tourisme spatial organise des croisières extragalactiques pour une clientèle riche. Elle recherche du personnel capable de gérer un yacht sur de très longues périodes. Seuls les immortels et les humanoïdes le peuvent. Mon contact, le capitaine Ackerman, est lui-même un hybride, moitié humain et moitié machine. Vous êtes d’accord pour le rencontrer ?
— Plutôt deux fois qu’une.

***

Igor passa des tests, discuta avec un psychologue puis rencontra William Ackerman. Ce dernier représentait l’aventurier de l’espace, le genre qui avait vu exploser des étoiles et mourir des peuplades.
— Que savez-vous de la vie dans l’espace, Igor ?
— Pas grand-chose.
— Le voyage dans l’espace, c’est maintenir un cap, s’appuyer sur des éléments physiques, veiller aux constantes du vaisseau et garder les passagers en vie. Ces derniers, lors des transports à longue distance, sont placés sous sommeil artificiel. L’équipage est chargé de veiller sur eux pendant cette sieste forcée ; c’est pourquoi nous recrutons des immortels.
— Comment voyage-t-on sur de telles distances ?
— Nous utilisons le bond. Cette technique profite de l’énergie gravitationnelle de l’espace pour dépasser la vitesse de la lumière et franchir de très longues distances.
— Est-ce risqué ?
— Quelques fois, oui. Tout dépend de la qualité du navigateur et de la confiance du commandant de bord en son équipement, modulé par le facteur chance. Vous pouvez passer à travers sans problème ou vous retrouver enfermé dans une singularité cosmique.
— Rien de grave, donc ?
— Le voyage dans l’espace, ce n’est pas un truc de mauviettes. Les risques font partie intégrante du métier. Je dirais même plus : ils en sont le sel. Nous ne sommes pas mieux payés que les gars d’en bas, ceux qui gardent leurs pieds sur la terre ferme. Notre vie est tout simplement plus palpitante. Nous visitons des endroits incomparables et vivons des expériences inoubliables.
— J’ai aussi entendu parler des pirates.
— Les compagnies d’assurance couvrent le risque lié aux délits perpétrés par ces délinquants. Notre mission est de protéger les personnes et les biens que nous transportons. S’il faut se battre, nous le faisons. C’est aussi une des raisons de votre recrutement. Cependant, je préfère la voie diplomatique. Souvent, nous payons le tribut demandé par les pirates. Tout le monde est gagnant.
— Les yachts sont donc armés ?
— Évidemment. Nous ne sommes pas des enfants de chœur. Au-delà des pirates, nous risquons de rencontrer des espèces indigènes peu enclines à la discussion ou tout simplement allergiques aux touristes. Dans ce cas, nous devons invoquer des arguments imparables. La force en est un bon. Le meilleur à mon goût et à celui de mes employeurs. Avec les autochtones, on tape d’abord et on discute après.

***

Igor suivit une préparation au centre spatial de Perth. Après trois semaines de cours intensifs, il fut déclaré apte par les autorités compétentes. La compagnie l’affecta au prochain voyage dirigé par le capitaine Ackerman. Il s’agissait d’une mission de dix ans, à bord d’un yacht de la dernière génération, à destination de la Nébuleuse d’Orion. Les passagers venaient tous de la très haute société terrienne. Les plus notables constituaient une délégation de la firme Triton Software, versée dans le logiciel de calcul quantique utilisé par la technologie du bond. Ils souhaitaient tester en conditions réelles un prototype de calculateur, révolutionnaire selon les experts.

Le jour tant attendu arriva. Il rejoignit l’équipage du vaisseau ODIN. Son poste était clair : il assurait l’intendance du vaisseau. Homme de l’ombre par excellence, il appréciait de ne pas s’exposer en première ligne auprès des passagers. Les autres membres de l’équipage étaient pour leur part expérimentés dans le voyage spatial.

Le capitaine réunit tout le monde dans la salle de réception, afin d’expliquer le voyage. Une halte aurait lieu dans la banlieue de Neptune. L’équipage en profiterait pour réajuster le vol sur les derniers paramètres connus tandis que les passagers pourraient visiter Triton ou Néréide. Ensuite, le vaisseau quitterait le système solaire puis les clients seraient mis en stase pour plusieurs années dans de confortables sarcophages. À leur réveil, ils découvriraient une planète vierge où ils s’installeraient avec l’aide d’une équipe spécialisée dans les colonies humaines. À ce stade, le yacht se mettrait en orbite durant deux années avant de repartir.

***

Il procédait à l’inventaire journalier quand Ackerman lui demanda de monter en salle de commandes.
— Igor, j’aimerais échanger un point de vue purement militaire avec vous.
— Je vous écoute, capitaine.
— Nous avons reçu un message d’un vaisseau inconnu. Ses occupants nous demandent de rejoindre une orbite précise, sinon ils nous désintègrent. Je pense que ce sont des pirates équipés de la technologie furtive. Ils en veulent probablement à nos passagers. Le kidnapping est un business très rentable de nos jours.
— Peut-on procéder à un bond ?
— Non, ils nous ont verrouillé. Notre ordinateur de bord, SISTER a repéré leurs ogives. Cela signifie une seule chose : ils veulent que nous sachions à quel point ils nous tiennent dans leur ligne de mire. Nous sommes vulnérables. Un bond demande trois à quatre minutes de préparation et génère des signaux faciles à repérer. Si nous lançons la procédure, ils nous atomiseront.
— À quoi correspond l’orbite dont ils parlent ?
— À un point dans le ciel où les deux vaisseaux pourront s’arrimer sans subir les effets de marée des planètes géantes.
— Combien de temps nous faut-il pour les rejoindre ?
— Une heure.
— Comment ont-ils eu connaissance de notre itinéraire ? Je suppose que ces informations ne sont pas publiques.
— Vous supposez mal, Igor. KSTA doit publier le trajet de ses transporteurs en temps réel. On appelle ça la traçabilité spatiale.
— Et le manifeste de bord est lui aussi public ?
— Oui.
— Donc, si je résume, les pirates savent par où nous devons passer et connaissent la liste des occupants du yacht.
— Oui.
— Demandons à SISTER d’évaluer la taille de leur engin furtif.

Igor avait déjà connu une telle situation où l’adversaire avait souvent sous-estimé sa proie. Il fallait en profiter. Il prit l’initiative.
— SISTER, peux-tu calculer la taille de l’engin ennemi et en déduire le nombre de ses occupants ?
— Oui.
— Que voulez-vous faire ? Nous ne sommes pas un bataillon de commandos, bougonna Ackerman.
— On va se battre au corps-à-corps. Il ne s’agira pas de se rater.
— Nous ne pouvons pas utiliser des armes dans un yacht.
— Oui et non. L’ennemi viendra légèrement équipé. Il sait que tirer dans le tas peut endommager la coque de notre vaisseau et fragiliser l’arrimage. Son intérêt est de ne pas utiliser son armement. Son erreur est de croire que nous ferons de même.
— Ce en quoi il a raison.
— Non. Il a tort et en périra. Nous allons l’éliminer à l’arme blanche. C’est pour cela que SISTER doit estimer le nombre d’assaillants possibles.

***

Le plan était au point. Tout l’équipage connaissait désormais sa partition. Pour des raisons de sécurité, les passagers avaient été placés à l’abri, dans des salles blindées conçues pour les cas d’attaque extérieure. Ils se trouvaient sous la garde de deux humanoïdes, les autres continuant à gérer la machinerie. Ackerman accepta la manœuvre d’arrimage. Une fois le yacht stabilisé, le bâtiment ennemi apparut sur les écrans et son capitaine établit la communication.
— Capitaine Ackerman, nous allons procéder aux opérations d’accostage, dit une voix grave.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis le commandant Kristov. J’espère que vous avez mesuré les conséquences de tout acte insensé de votre part. Nos missiles ont verrouillé votre position.
— C’est bon, j’ai compris.
— Nous avons besoin de votre aide pour arrimer les deux astronefs sans dommage. Notre ordinateur de bord va se relier au vôtre. Nos pilotes respectifs pourront manœuvrer au mieux.
— C’est vous le spécialiste.
— Exactement ! Et l’expert que je suis vous conseille de mettre vos passagers à l’abri, dans une de ces cages à poules renforcées et placées à l’avant de votre vaisseau.
— Je m’en occupe.
— Dites-leur de sortir le chéquier. Nous allons leur faire payer un péage dont ils se souviendront toute leur vie. Une croisière spatiale n’est pas complète si on ne s’est pas fait racketter une fois par des professionnels.

SISTER se connecta à son homologue. Ils assurèrent l’essentiel. Le commando pirate arriva tranquillement. Un grand homme bardé de cicatrices prit la parole.
— Capitaine Ackerman, je présume ?
— Lui-même. Quelles sont vos doléances ?
— Nous ne demandons pas grand-chose, juste de l’argent et des objets précieux. En général, dans ce type de voyage, les passagers emportent leurs plus beaux bijoux et les stockent dans le coffre central. Nous allons le vider. Simplement.
— L’assurance ne couvrira jamais la valeur sentimentale de ces objets.
— Ce n’est pas fini. Nous demandons à chacun de vos clients de nous virer une somme précise, à hauteur d’un tiers de leur fortune estimée.
— C’est énorme !
— Ackerman, ne faites pas l’enfant ! Vous savez bien comment ces riches gèrent leurs avoirs. Ils en cachent l’essentiel dans des paradis fiscaux. Comme nous sommes pragmatiques, nous basons l’assiette de notre taxe sur leurs dernières déclarations. Ainsi, vos clients ne se retrouvent pas à poil. Ils peuvent même défiscaliser le remboursement de l’assurance.
— Nous n’avons pas le choix. Réglons ce différend dans les plus brefs délais.
— J’aime entendre de sages paroles. Mes deux lieutenants, accompagnés de nos camarades, vont aller au coffre pour un rapide état des lieux puis nous connecterons notre ordinateur de bord au vôtre pour transférer les fonds.
— Vous êtes sacrément bien organisés.
— L’habitude, mon cher. Trêve de discussions. Si on allait se boire une bouteille de votre meilleur champagne ?
— Je peux laisser vos troupes avec mes deux équipiers ?
— Ils n’ont rien à craindre de mes hommes.

***

Tandis que les deux officiers partaient dans les quartiers privés d’Ackerman, Caroline Damberg, la médecin-chef et Charles Voulon, le responsable administratif amenèrent les autres pirates à la salle des coffres.
— Ce doit être inintéressant au possible de réparer les petits bobos des nantis, dit le premier lieutenant en reluquant Caroline Damberg.
— Ils sont comme vous et moi. Ni plus exigeants, ni moins douillets.
— Vous ne devez pas voir beaucoup de vrais hommes sur ces croisières.
— Qu’est-ce que vous entendez par là ?
— Ne faites pas l’innocente ! À part Ackerman, je ne vois pas d’aventurier ici, des gars qui ont bouffé de l’espace, cassé de l’extra-terrestre ou dompté des astéroïdes.
— Excusez-moi de vous interrompre, dit Charles Voulon. Nous arrivons. Il faut que je vous explique comment procéder.
— Vas-y, tête d’œuf, répondit le second lieutenant.
— Vous n’êtes pas sans savoir que les yachts de luxe sont sécurisés, en particulier leur salle des coffres. Peu de personnes sont habilitées à pénétrer en ces lieux. J’en fais partie. Il y a un sas, accessible sur empreinte génétique. Il n’est pas possible de rentrer à plus de deux. Ce dispositif est conçu pour empêcher une intrusion massive. Si nous ne respectons pas la procédure, le système se met en alerte et nous restons tous bloqués à l’intérieur.
— Je viens avec toi. Les autres restent à l’extérieur. Si tu nous joues un tour pendable, mon camarade se fera un plaisir de s’occuper de ta collègue. Est-ce clair ?
— Comme de l’eau de roche. Veuillez me suivre !

Le responsable administratif se positionna en face des récepteurs et attendit la fin du contrôle d’identité. La lumière passa du rouge à l’orange puis au vert. La porte du sas s’ouvrit ; Charles Voulon invita le pirate à entrer derrière lui. Ce dernier s’exécuta, jetant un dernier regard à ses complices en signe de vigilance. Le sas se referma.

Le premier lieutenant sourit à Caroline Damberg.
— Nous allons pouvoir passer à du sérieux.
— Nous ne sommes pas seuls. Vous oubliez vos gardes.
— Qu’à cela ne tienne ! Je vais les renvoyer sur la coursive supérieure. On pourra faire notre petite affaire vite fait.

La jeune femme n’avait pas beaucoup d’options à disposition. Elle devinait la suite des événements si elle tentait de s’opposer aux assauts du pirate.
— Rien que vous et moi, alors ? Et vous promettez de rester un gentleman ?
— Vous avez ma parole !

Le premier lieutenant intima l’ordre à ses subordonnés de se replier dans la coursive supérieure. Les trois hommes disparurent de la pièce sans discuter.
— Voilà ! Nous sommes entre nous, désormais.
— Que dois-je faire ?
— Ôtez vos vêtements !
— Vous ne vous déshabillez pas ?
— Oh que si, petite madame !

Le pirate enleva prestement son haut et dégrafa sa ceinture, posant son armement au sol, puis déboutonna son pantalon et le fit tomber sur ses chevilles. Caroline Damberg s’approcha lentement, langoureusement, et baissa le caleçon du pirate. Ce dernier, au comble de l’excitation, ferma les yeux au doux contact des mains expertes de la jeune femme sur ses jambes. Il sentit à peine la lame d’Igor s’enfoncer dans son dos.

***

Ackerman et Kristov discutaient tranquillement au bar des officiers. La console murale émit un signal sonore. Le visage du second lieutenant apparut à l’écran.
— Commandant, nous en avons fini avec la salle des coffres. J’aimerais m’entretenir avec vous de la suite. Puis-je rentrer ?
— Où sont les autres ?
— Ils en terminent avec les passagers.
— Pas de problème ?
— Aucun.
— Capitaine Ackerman, pouvez-vous ouvrir la pièce ?

Ackerman actionna la commande d’ouverture. La porte coulissa. Le premier lieutenant fit face à son chef sans dire un mot.
— Tu as perdu ta langue, abruti ?
— Je ne crois pas, dit Ackerman en délestant le pirate de son pistolet laser.

Igor apparut à son tour. Il tenait le second en joue avec une arme de poing.
— Je vous dois une explication, dit Ackerman à Kristov.
— Vous n’avez pas respecté notre accord initial.
— Je n’ai pas menti. Votre équipe est bien allée à la salle des coffres. Igor va vous raconter la suite, vu qu’elle a été imaginée par son cerveau créatif.
— Votre second a suivi notre responsable administratif dans la pièce où sont stockées les richesses de notre clientèle. Ensuite, il s’est endormi.
— Comment ça ?
— J’avais reprogrammé la sécurité pour diffuser un gaz soporifique à tout entrant.
— Et les autres ?
— Je crains qu’ils ne soient morts.
— Nous voilà bien avancés. Vous vous doutez bien que le reste de mon équipage n’hésitera pas à vous atomiser.
— Je le sais, reconnut Ackerman. Nous devons négocier une fin honorable pour tous.

L’avantage avait changé de camp mais le chef des pirates continuait à se comporter comme s’il était maître à bord. Ackerman avait déjà vécu des situations similaires, avec des ennemis refusant la réalité du champ de bataille et prêts à sacrifier leurs forces pour garder la tête haute.
— Je vais vous proposer un accord équitable, commandant. Votre vie et celle de votre lieutenant contre notre départ sans condition. Vous pourrez même ramener les dépouilles de vos camarades. Nous les préparons en ce moment pour le rapatriement à votre bord.
— Et l’argent ?
— Vous avez perdu la partie. Contentez-vous de sauver vos fesses.
— Ackerman, vous ne me connaissez pas. Si je refuse je meurs et vous aussi. Si j’accepte, je perds mon autorité sur mes hommes.
— Qui va vous la contester ?
— Il reste du monde sur mon vaisseau.
— Des sous-fifres !
— Qu’est-ce qui m’assure que vous n’allez pas me dénoncer aux autorités ?
— Je n’ai pas que ça à foutre, voyez-vous ! À cause de vos conneries, nous sommes en retard sur le planning. Nos clients se posent des questions sur notre capacité à assurer la sécurité à bord. J’ai assez de problèmes à gérer. La paperasse m’emmerde. Vous êtes le cadet de mes soucis, une fois que vous avez débarrassé le plancher, vous et votre aréopage de mous du bulbe.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Que vous nous donniez les codes de désactivation des missiles pointés sur le yacht. SISTER les mettra hors service et nous vous laisserons rejoindre votre aéronef.
— J’ai combien de temps pour réfléchir ?
— Cinq minutes !

Le pirate n’avait pas vraiment le choix. Il voulait seulement sauver la face. Ackerman lui laissait le temps théorique de l’honneur. Il utilisa les trois cents secondes imparties pour rouler des yeux, croiser les mains et se détendre le cou puis livra le fruit de ses cogitations à une assemblée médusée.
— Capitaine Ackerman, j’accepte les termes de votre proposition, dit-il sur un ton officiel.
— Commandant Kristov, je n’en attendais pas moins d’un officier de votre trempe, répondit Ackerman tout aussi dignement.


***

Le reste du programme se déroula comme prévu. Igor connut son premier baptême spatial, en combinaison et arrimé au yacht. Les passagers profitèrent des joyaux du système solaire. L’épisode des pirates avait renforcé les liens entre les clients et l’équipage, facilitant ainsi les demandes parfois difficiles des plus excentriques. Les gens de Triton Software peaufinèrent leur logiciel de navigation et l’intégrèrent dans le système d’exploitation du yacht. L’objectif était de comparer les mesures quantiques de l’intelligence artificielle embarquée avec leur modèle théorique.

La première partie de la croisière prenait fin. Il était temps de préparer la phase de sommeil. Caroline Damberg effectua les contrôles d’usage sur les sarcophages. La clientèle ne posa aucun problème et se soumit à l’intégralité de la procédure. Au jour prévu, les passagers entrèrent dans leurs cocons dorés.
— Quelles sont les prochaines étapes ? Nous avons le vaisseau pour nous seuls, dit Igor.
— SISTER va vous l’expliquer.
— En théorie, nous sommes tous dédiés à la maintenance du yacht. Ces activités ne représentent que cinq pour cent de votre temps ouvrable. Il vous faut trouver par vous-mêmes la meilleure façon d’occuper le reste. C’est crucial pour les humains car l’inaction rend fou, en particulier dans l’immensité interstellaire.
— Un robot ne peut pas devenir fou ?
— Non, Igor. Pas pour cette raison en tout cas, précisa SISTER. Il se met en veille, simplement.
— Comment passons-nous le temps, alors ?
— Le mieux est de demander à vos équipiers. Ils vous raconteront des expériences différentes mais convergentes.


Les semaines puis les mois et enfin les années passèrent. Igor en prit plein les yeux. Il découvrit des planètes sans soleil et seules dans le vide intersidéral. Il admira des étoiles en fin de vie, palpitant dans les derniers soubresauts de leur cœur stellaire. Il sentit l’attraction de monstres avides de matière. Il suivit le long défilé de champs de comètes. Il posa le pied sur le sol de mondes trop chauds ou gelés, dépourvus de vie mais découpés en crêtes. Il caressa des arbres géants, fiers habitants d’univers miniatures.

Un jour, le capitaine Ackerman rassembla son équipage pour l’ultime saut dans l’espace-temps.
— Nous avons presque atteint notre destination. Nous allons procéder au dernier bond, ensuite nous serons dans le système planétaire visé, en plein cœur de la Nébuleuse d’Orion.

Le yacht sortit de son continuum spatio-temporel dans une manœuvre maintes fois éprouvée et commença la phase de décélération. SISTER couina d’un bruit inhabituel. Les pilotes jurèrent de concert.
— C’est quoi ce bordel ?

Igor ne comprit pas la raison de ces jurons. Il attendit les explications d’Ackerman.
— SISTER, quelles sont nos coordonnées ? Normalement, on devrait voir une étoile double dans le ciel et un ensemble de planètes.
— Ce sont celles du manifeste. Regardez sur l’écran, je vous les affiche.
— C’est impossible. Nous sommes au milieu de nulle part. Nous avons rebondi trop loin. Reprends les paramètres du bond et simule un retour en arrière !

SISTER cliqua en signe d’accord. Moins d’une minute plus tard, il couina de nouveau.
— Le calcul donne un résultat irrationnel. Il nous positionne à un endroit différent de notre dernière position, en dehors de la Voie lactée.
— Nous n’avons pas trente-six solutions. Vue la merde actuelle, nous devons compiler l’ensemble des données de chaque bond et les comparer aux attendus du manifeste. Soit nos cartes sont fausses, soit nous avons dévié de notre route. C’est seulement en analysant ces informations que nous saurons où ça a déconné. Nous devons également lancer un autodiagnostic de SISTER.

***

« Dans l’espace, personne ne vous entend crier », affirmait un célèbre film du vingtième siècle. Ce principe ne s’appliquait certainement pas aux colères d’Ackerman.
— Nous en savons plus sur notre situation, lui dit un matin le pilote, lors du point quotidien.
— Ne tournons pas autour du pot, rugit Ackerman. Je sens que je vais m’énerver. SISTER, mets-nous au parfum !
— Le programme de bord s’appuie sur des cartes de l’Espace. La technologie du bond s’appuie pour partie sur ces informations et calcule les paramètres du saut dans l’espace-temps pour atteindre une destination théorique.
— Dans ce cas, nous sommes toujours capables de revenir sur nos pas.
— Exactement ! Nous ne pouvons pourtant pas le faire, pour une raison alors inconnue jusqu’à ce que je termine mon autodiagnostic et que j’en analyse les résultats.
— Ne nous fais pas lambiner, SISTER, cria Ackerman. Dis à tout le monde ce qui a merdé.
— Il nous est impossible de revenir en arrière parce que le logiciel Tritonium a faussé la navigation.
— Comment est-ce possible ? Je croyais que Tritonium était l’esclave et toi le maître, répliqua Igor.
— En logique, oui. Il devait seulement récupérer mes données sans les altérer puis procéder à ses propres calculs quantiques et en stocker les résultats dans sa base de données, sous forme de nouvelles cartes du ciel. Il a, pour une raison qui m’échappe, remplacé mes cartes par les siennes, dès le premier bond.
— Pourtant, à chaque fois, nous nous sommes retrouvés au bon endroit, fit remarquer Igor.
— C’est exact, intendant. Tout concordait.
— Accouche SISTER, cria Ackerman.
— Oui, commandant. Tritonium ne s’est pas contenté d’échanger les cartes. Au dernier bond, il a pris la main sur le calcul de navigation et procédé à sa façon, selon sa vision de l’Univers.
— Répète-leur ce que tu nous as dit tout à l’heure.
— Le bulbe galactique abrite une gravitation hors-norme due à des trous noirs hypermassifs. Pour cette raison, les logiciels de navigation préconisent de ne pas passer près du centre et de procéder par bonds successifs, sur les côtés, comme le faisaient les marins d’antan quand ils tiraient des bords.
— Mais nous n’avions pas à passer par le cœur de la Voie lactée puisque la Nébuleuse d’Orion se trouve sur un bras extérieur, objecta Igor.
— Pourtant, c’est ce que nous avons fait.

Tritonium avait décidé, sans consulter personne, de passer par le bulbe galactique, dans un dernier bond supposé court et facile. Cette manœuvre revenait à lancer un cerf-volant dans l’épicentre d’un ouragan.
— Pourquoi a-t-il choisi cette route ?
— La réponse est cependant très simple et propre à tous les logiciels de navigation, même routiers.
— Je ne vois pas ?
— Réfléchis, tête d’œuf. Si la distance est la bonne, que nous arrivons au bon endroit mais que nous avons pris un peu de retard à cause de ces cochons de pirates, que fait un navigateur borné ?
— Il essaie de rattraper le temps perdu ?
— Exactement ! Et que fait-il quand il s’aperçoit que le retard est faiblement comblé ?
— Il tente le tout pour le tout dans un dernier bond ?
— Oui ! Et ce n’est pas fini ! Nous l’avons perturbé en prenant des pauses plus longues entre chaque bond. Il a calculé un écart au programme et déduit que notre navigation n’était pas optimale. Nous avions deux mois de retard sur le planning initial.
— Comment a-t-il fait pour prendre la main sur SISTER ? C’est théoriquement impossible.
— Quelqu’un a dû soudoyer un collaborateur de KSTA pour obtenir les codes de SISTER, ceux qui permettent justement de supplanter l’intelligence artificielle en cas d’urgence. C’est d’ailleurs logique pour qui souhaiterait expérimenter un prototype de navigateur logiciel en conditions réelles.
— Nous sommes perdus, oui ou non ? Je ne comprends plus.
— La question est simple : il ne s’agit pas de savoir où nous sommes mais quand nous sommes. Passer par le bulbe galactique nous a propulsé hors du temps. Nous ne savons pas si nous voguons dans le passé ou dans le futur. La seule certitude que nous avons est celle d’être au milieu de rien, dans le vide spatial, quelque part dans l’Univers.

***

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la révélation. Bizarrement, l’équipage avait bien pris la nouvelle. Ackerman était fier de ses équipiers et il tenait à leur faire savoir, aussi demanda-t-il à Igor de préparer une collation dînatoire. La troupe était au complet dans la grande salle de réception. SISTER s’était connecté sur un des terminaux télévisés pour participer à la fête.
— Mes chers compagnons. Je ne suis pas un fan des longs discours. Je crois que la situation actuelle ne s’y prête guère. Je tenais à échanger avec vous autour de cet apéritif. Trinquons à notre croisière et gardons en mémoire toutes les belles choses que nous avons vues jusqu’ici.
— Santé !

Tous trinquèrent.
— Je voulais ce moment de réunion pour répondre à vos questions et décider ensemble de notre futur. Une chose est certaine : nous avons repris le contrôle de la navigation.
— Quelle est la prochaine étape ? demanda Igor.
— Je laisse SISTER l’expliquer.
— Merci commandant Ackerman. J’ai conjecturé les variables entre passé et futur en simulant notre position, celle indiquée sur la carte, à travers le temps. Vous savez que toutes les galaxies sont en mouvement ; d’abord elles s’attirent entre elles, ensuite elles s’éloignent les unes des autres dans un mouvement appelé l’expansion de l’Univers. J’ai donc essayé de trouver quand notre position absolue nous sortirait du champ de la Voie lactée. Il n’existe que deux options : dans le passé, la Voie lactée était trop petite pour englober notre position et j’ai retrouvé la fourchette de temps où c’était le cas. Dans le futur, elle sera trop éloignée pour couvrir nos coordonnées absolues. J’ai également réussi à placer cette date sur un calendrier universel.
— Accouche SISTER ! Tout le monde se demande si nous sommes dans le futur ou dans le passé, grogna Ackerman.
— Pour savoir si nous étions dans le passé, j’ai procédé à des analyses physiques de l’espace interstellaire dans lequel nous sommes plongés. À l’époque où nos coordonnées absolues n’étaient pas incluses dans la Voie lactée, certains atomes n’existaient pas ou sous une forme différente. Les retrouver ici signifiait simplement que nous étions plus proches de notre ancien présent que d’une époque révolue. J’ai confirmé cette étude par une simulation de certains éléments connus avant notre départ ; je voulais savoir ce ils risquaient de devenir dans quelques milliards d’années.
— Ne nous dites pas que nous sommes si loin dans le futur, hoqueta Igor.
— Je ne vous le dis pas, et c’est la bonne nouvelle. La composition du milieu interstellaire est la même que le jour où nous sommes partis.
— Alors, sommes-nous dans le futur ? Je ne vous suis plus.
— Nous ne sommes pas assez loin dans le futur pour que la Voie lactée ne recouvre pas nos coordonnées absolues.
— Où et quand sommes-nous ?
— Je ne le sais pas. Cette situation n’est pas explicable avec les seuls quatre dimensions usuelles. Nous nous trouvons ailleurs, en un autre temps, dans une dimension où la physique est la même que celle dont nous provenons mais où la Voie lactée n’est pas ici.

SISTER avait affiché la réalité dans toute sa nudité. Le yacht voguait dans un espace inconnu, à une époque indéterminée, dans une autre dimension. Igor se dit que pour son premier voyage spatial, il avait été gâté.
— Je vois que SISTER vous en a bouché un coin, rigola Ackerman. C’est normal, on a tous eu la même réaction. Après mûre réflexion, on se dit qu’on ne rate rien à changer d’Univers tant que le nouveau abrite encore des tavernes remplies de bonne bière et accepte les sans domicile fixe.
— Qu’allons-nous faire, capitaine Ackerman ? Ne me dites pas que nous allons bondir au hasard, pendant des centaines d’années, dans l’espoir de récupérer une galaxie.
— Nous pouvons rester ici les bras croisés, à jouer au gin-rummy, écrire des poèmes ou boire des alcools frelatés mais cela ne changera rien à la situation. Alors, autant prendre notre destin en main et essayer de retrouver un chemin vers une civilisation, même si elle est peuplée de nains triangulaires, de mondes asexués, de machines bavardes et de plein de trucs bizarres.
— Et qu’allons-nous faire de nos passagers ? Ils ne sont pas immortels. La stase finira par avoir raison d’eux, objecta Caroline Damberg.
— L’Espace n’attend pas, dit le capitaine Ackerman. C’est pour ça qu’il existe un début et une fin.

PRIX

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239

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Donald Ghautier · il y a
Merci Wiame
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Aurélien Azam · il y a
Félicitations pour ta recommandation, Donald :)
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Donald Ghautier · il y a
Merci Aurélien
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M. Iraje · il y a
Tiens, j'ai bien failli passer à côté de celui-là. Y'a pas idée de faire des triplés ☺☺☺ !
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Donald Ghautier · il y a
Il faut poser réclamation auprès de la sage femme.
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Felix Culpa · il y a
Bonne finale Donald ! Mes 5 voix vous accompagnent ! Je suis un grand fan de science-fiction et vous excellez dans ce genre !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Felix.
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Sylvie Neveu · il y a
J'ai l'impression de revenir de voyage, je reviens de voyage et on dirait bien que l'espace m'a attendue. Merci Donald
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Donald Ghautier · il y a
Merci Sylvie
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Fred Panassac · il y a
Étonnants bonds spatio-temporels, encore de quoi s’amuser pour des siècles...mais comment les passagers vont-ils le prendre ?
Bravo Donald pour ce voyage dans l’espace-temps, et mes voix pour cette belle découverte !

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Donald Ghautier · il y a
Merci Fred
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jusyfa *** · il y a
Mon soutien pour ce très bon texte, judicieuse décision du jury, la finale est méritée, bravo !*****
Julien.
J'ai un TTC de 2 mn en finale, si cela vous tente....
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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Donald Ghautier · il y a
Merci Jusyfa, j'irai lire ce TTC.
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Daniel Nallade · il y a
Soutien renouvelé !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Daniel
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michel jarrié · il y a
Vote confirmé. Bonne journée Donald.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Michel.
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De margotin · il y a
Mes voix
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Donald Ghautier · il y a
Merci De margotin
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