L'espace du ventre

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Image de Été 2018
« Et m’dam, une petite pièce pour manger s’il vous plait ? Ou une cigarette. » Elle pourrait se retourner quand même, la prochaine ce sera une bonne pioche. J’étais pourtant sûre de mon coup : la quarantaine, la tête haute mais pas trop, un petit carré blond, le panier rempli de légumes, et une petite croix autour du cou, c’est le Jackpot d’habitude ! En rentrant du marché, il leur reste toujours un peu de monnaie. Bon, pas pour la clope, mais pour la gamelle elles sont généreuses normalement les rombières.
Ah ! Voilà le Franck ! Il va encore me faire de la mauvaise publicité celui-là. Je l’aime bien mais Il est toujours bourré comme un coing, ça n’attire pas les foules. Avant, il picolait juste le soir, histoire de se réchauffer et d’oublier qu’il enfonce un peu plus chaque jour son corps dans le bitume en s’endormant. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui. Il dit chaque soir, avant de se retrouver dans les bras de Morphée – je crois que c’est devenu un rituel d’ailleurs, un peu comme compter les moutons –, qu’un jour, dans des milliers d’années, on pourra voir au musée du Louvre, sa trace avec un descriptif : « Fossile d’un sauvage des années 2000 ». Il part souvent dans ses délires, mais grâce à lui, je m’endors toujours avec un petit rictus. Je m’imagine la scène, le fossile de Franck en position fœtus, en haut d’une estrade, avec une pancarte « Ne pas toucher, fragile ». Vous imaginez la scène !
« Florina, viens on bouge, j’ai la dalle, on va faire un tour sur le marché. » Il est 13h30, les marchands vont commencer à remballer leurs cageots dans les camions. On fait un peu pécari sur les bords, à manger les restes, mais au moins, cinq fruits et légumes par jour, nous, on respecte, enfin le samedi ! Tiens, ils ont laissé une cagette entière de pommes, les trois quarts doivent être pourris mais c’est toujours plus facile que de chercher une épingle dans une botte de foin. A l’abordage camarade ! Me voilà en train de galoper tout droit vers notre trésor ! (Bon, OK, ce n’est pas l’aventure du siècle, mais ça nous fait marrer de nous la jouer un peu « Aventurier urbain », on a l’impression d’être des héros, enfin du moins des personnages un peu fantasques). Butin du jour, quatre pommes dans l’estomac et une bonne dizaine écrasée sur un tronc d’arbre, il fallait bien que l’on combatte les autres malotrus de pirates. Ce n’est pas plus ridicule que de prendre des moulins à vent pour des géants, Cervantès n’avait pas qu’à commencer avec son Don Quichotte, ça aurait peut-être atténué notre imaginaire. Le bide bien rempli, une sieste s’impose pour nous, valeureux corsaires. Et ne me demandez pas pour qui on combat, notre lettre de marque à nous, elle est au nom de notre estomac.
Franck, je ne sais pas si je l’aime bien, mais j’ai besoin de lui, et je crois qu’il a besoin de moi. Je n’ai pas grand-chose à lui dire, on parle peu. Mais à midi, on a faim, quand la nuit tombe, on a envie de dormir, et de temps en temps, on a nos hormones qui s’activent alors on se rend service. Ça fait un peu primitif comme quotidien, mais ça me convient. C’est supportable. Ce que je n’ai jamais supporté moi, c’est qu’on me dise quoi faire, comment le faire, ça m’a toujours hérissé le poil. Je me sentais oppressée et je devenais colérique. Je n’ai jamais compris pourquoi une manière de vivre était mieux qu’une autre. Je n’ai pas envie d’être avec eux ou comme eux, avec ceux-là, là-bas, ici, partout. Tu sais tous les autres, ceux pour qui tout a marché. Je ne me retrouve pas là-dedans, je n’ai pas envie d’être un animal domestiqué de plus. Je n’ai jamais cessé de marcher. Je ne vais pas faire l’éloge d’une vie de clochard, mais je ne ferai pas non plus, l’éloge d’un quotidien pantouflard. Et si je voulais vivre comme une bête sauvage ? Je n’ai pas envie moi, d’être une vache qu’on va bien caresser dans le sens du poil toute sa vie, pour finalement l’envoyer à l’abattoir, et finir dans un burger entre trois feuilles de salade ! Non merci ! Je m’arrête là, pour la philosophie de comptoir.
Les lampadaires de la ville s’allument, il va bientôt faire nuit. On compte nos sous avec Franck, enfin je compte. Franck est encore perdu dans ces cendriers en canette. Il passe sa journée à en fabriquer. Parfois il fait des variantes, un banc, un petit bonhomme, un sac à dos (chacun son inspiration). Le seul bémol c’est que je pense qu’il m’a pris pour une galerie d’art ou une quincaillerie, je commence à avoir le sac rempli de ces merdes. Il est un peu comme ta grand-mère à qui tu as dit une fois que son bœuf bourguignon était bon et du coup, chaque dimanche tu ne peux plus y couper. Je me retrouve le sac à dos plein de babioles inutiles. Je ne dis rien, je ne veux pas le décourager. Il faut bien qu’il s’occupe les mains, ça lui évite de s’enfiler une dizaine de bouteilles par jour.
On va devoir se trouver un endroit pour dormir. J’ai abandonné l’idée d’aller dans leur logement public, c’est œil pour œil dent pour dent là-bas, enfin la rue c’est la même chose, mais en moins concentrée. Je préfère me trouver un endroit tranquille, et puis il ne fait pas encore trop froid. On se battra pour notre nid en hiver plus tard. « Chaque chose en son temps » dit la météo.
En ce moment, on se pose au lavomatique au coin de la rue Gambetta, c’est ouvert H24, 7 jours sur 7. Le soir, personne ne vient faire ses machines, l’endroit est désert. On est un peu les gardiens nocturnes de cette laverie en libre service. On ne lave pas nos couvertures certes, niveau odeur, on prône plutôt le coté naturel. En même temps, le prix d’un lavage, ce n’est pas donné ! 4,70 euros pour 3 kg, sans compter le sèche linge, qui d’ailleurs, je tiens à le faire remarquer, est un peu un attrape-couillon ! Parfois, on arrive un peu plus tôt que d’habitude, aux alentours de 20h00, il reste encore deux ou trois personnes dans la salle, souvent des étudiants, qui doivent relancer le sèche-linge au moins 4 ou 5 fois. Ils mettent 50 centimes pour 5 minutes, toi tu penses qu’en 5 minutes, l’affaire est close, mais non, il te faut au moins 20 minutes avant que ton linge soit sec, soit 2 euros (oui, je ne me débrouille pas trop mal en calcul mental !). Enfin, pour certains, c’est peu, mais pour d’autres, comme moi par exemple, deux euros c’est ma baguette de pain avec une tranche de jambon, soit mon casse-croute du soir. J’aime bien cet endroit. La première fois que je suis venue, j’ai tout de suite été emportée dans mon enfance par l’odeur, la même que chez ma mère le dimanche quand elle faisait les lessives pour mes frères et moi. Il doit y en avoir un qui utilise la Soupline à la lavande comme adoucissant, c’est obligé. C’est un peu ma madeleine de Proust comme dirait un de mes anciens profs. L’odeur me rassure, malgré la dureté du banc sur lequel je m’allonge, je dors toujours comme un bébé ici. Avant de m’endormir, c’est bizarre, mais je reste longuement stoïque. Je regarde les cercles des sèche-linges, ils sont assez grands pour mettre une personne entière. J’imagine Franck et moi, transposés en position fœtus là-dedans, doux comme des agneaux, complètement dociles. Je pense à nos mères, ce qu’elles pensaient quand on était dans la même position dans leur ventre. Et je me dis qu’elles ne doivent certainement pas être fières de nous.
Je ne donne plus de nouvelles à la mienne depuis que j’ai décampé. J’ai honte. Je ne me vois pas l’appeler (de toute façon j’ai pas assez de thunes pour passer un coup de fil). Je lui dirais quoi ? « Salut Maman je suis à la rue, je vis comme un enfant sauvage mais pas à poil je te rassure, je suis couverte de linges sales ». Elle m’avait tout donné pour avoir une vie confortable, mais j’en ai fait qu’à ma tête. Je suis partie le jour de mes 18 ans avec mon petit ami de l’époque, Sam. Je rêvais de liberté, du grand air tu vois ! Mais à la campagne, il n’y a pas un chat, à qui veux-tu que je demande des thunes là-bas ? Alors on zonait de ville en ville. J’aspirais à autre chose, je voulais inspirer et respirer autre chose. Jackpot. C’est gagné, je respire autre chose ça c’est certain. Je me retrouve assise, par terre, la tête presque dans le cul des voitures qui nous pètent leur gasoil dans la gueule. Mon intérieur doit être aussi dégueulasse que mon linge. Ne nettoyez pas votre linge sale en public qu’ils disaient. De toute façon, même avec de l’eau de javel, je ne pourrais plus le noircir maintenant. Il est trop taché ou fâché. Tu sais, c’est comme quand tu laisses trop longtemps une tâche de vin rouge sur un fringue, après un certain temps, elle ne part plus. Je sais ce que vous allez dire « la javel ça blanchit ». Bravo Einstein. Je voulais juste être un peu poétique et tenter une petite figure de style.
Pour en revenir à Sam. Les premiers mois c’était le pied. On marchait beaucoup. Et puis le mauvais temps est arrivé. Pourtant on n’était pas en hiver. Je me suis réveillée un matin il n’était plus là. Comme moi un matin il n’a plus été là. Je n’ai plus été là mais je ne saurais dire de manière exhaustive et avec certitude pour qui. Et puis, ce serait un peu présomptueux de prétendre ne plus avoir été là pour quelqu’un comme si on avait eu une place. Une présence qui à la capacité de former une absence. J’ai été dans le ventre de ma mère, mais au vu de son sourire à ma sortie (sur la petite photographie de la page 1 de mon premier album si mes souvenirs sont bons), elle n’avait pas l’air mécontente de mon absence de son bidon. Un jour je trouverai ma place. Mes souvenirs commencent à me bercer. Dans quelques minutes les ronflements de Franck m’empêcheront de dormir.
Je suis réveillée par les cris d’un bébé. Une famille est en train de fourrer la machine de son linge. Une fillette de 4 ou 5 ans à peine me regarde fixement. Elle commence à s’approcher de moi. Je vois ses narines se plisser pour éviter mon odeur. Elle se précipite vers sa mère qui était à quelque pas et lui demande :
— Pourquoi la dame elle ne se lave pas dans la machine pour le linge ?
— Ma chérie, pour les êtres humains, on appelle cela des douches.
— Oui, mais ici, il n’y a pas de douche et elle pue. Ça rentre normalement un corps là-dedans non ?
— On ne parle pas des gens comme cela, allez viens maintenant, on s’en va.
La mère se retourne vers moi, le regard désolé.
Dans le ventre des mères on ne peut plus y rentrer après en être sorti dans tous les cas. Tu as déjà vu un bébé sortir du ventre de sa mère et puis finalement décider de faire demi-tour pour retourner faire une sieste au calme ? Moi jamais. Alors c’est ça. Ce sera toujours ça. Quand on sort on ne revient jamais. On ne peut pas faire demi-tour. Mais ça, on ne nous l’apprend pas, on le vit. Personne ne peut nous prévenir que si on se casse, c’est pour de bon, que le demi-tour est impossible. Parce qu’il y a la honte. Seulement, je ne saurais dire si elle est de moi ou d’eux. J’ai vidé son ventre. Le mien est vide. Je mange une pomme. J’ai encore faim.

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Eric Lelabousse · il y a
Beaucoup de" délicatesse, de talent et de justesse dans votre récit. Bravo.
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Michaël Artvic · il y a
C'est un texte bien écrit qui aborde le thème avec délicatesse, bravo à vous 😉💚
Puis-je vous inviter à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs pour la finale.

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Jennyfer Miara · il y a
Votre histoire est bien écrite et le sujet interpelle :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Elena Hristova · il y a
+5 et bonne chance pour la suite!
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Muirgheal James · il y a
Très délicat
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Aurélie Beutin · il y a
Un très joli texte. Un thème pas évident abordé avec justesse.
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Martine-MARIE marie · il y a
+5.bonne chance
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François Duvernois · il y a
Il y a eu beaucoup de textes écrits sur les "Sans logis", vous avez su trouver le ton juste, les situations et l'écriture. Toutes mes voix.
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François Duvernois · il y a
Si cela vous dit, je vous propose un autre univers : "Maréchal nous voilà".
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Virgo34 · il y a
Un texte qui dérange un peu... Une belle plume. +5
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Cordélia · il y a
Un regard extérieur sur notre société. Mais aussi sur un choix de vie avec sa liberté et ses difficultés. Intéressant point de vue qui plonge le lecteur de l autre côté du miroir.

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