Les enfants, tu comprends

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Je passe le plus clair de mon temps à écrire lorsque je ne voyage pas. Et même si je voyage! J'ai été quatre fois finaliste du Prix Hemingway, publiée par les Editions du Diable Vauvert. J'ai  [+]

Le temps est à l’orage, c’est étouffant elle s’est dit, comme se parlant à elle -même en enfilant son imper.
-Soyez sages, les enfants, maman n’en a pas pour longtemps, je vous laisse la télé éclairée.
Elle a pris son cabas, se disant que l’épicier et le boucher n’étaient qu’à quelques minutes à pied, et avant que ça n’éclate, elle serait de retour. Elle ferait vite. Elle n’aimait pas les laisser seuls, non que ce soient des enfants tracassiers, mais avec tout ce qui arrivait en ce moment, toutes ces catastrophes, elle serait plus rassurée si elle était avec eux, surtout que son ainé s’inquiétait pour un rien depuis la fois où il avait eu si peur. Elle aurait pu le dire à Mercedes, sa voisine de palier, une gentille petite vieille, mais pour aussi peu de temps c’était la déranger pour pas grand chose. Elle a dévalé les marches quatre à quatre de la petite résidence de trois étages. Une fois dehors, elle a levé les yeux. Le ciel s’était soudain assombri. Elle a pressé le pas.
-Mélanie, mais où tu cours comme ça?!
Elle s’est retourné. Sa vieille copine de fac, cela faisait bien dix ans qu’elle ne l’avait pas vue- comment pouvait-on changer à ce point?- venait de lui sauter sur le paletot et, dans un feu roulant de questions, lui a claqué deux baisers sonores sur les joues. Elle a eu toutes les peines du monde à s’en dépêtrer et lui expliquer qu’elle n’avait pas le temps, des courses à faire, les enfants tu comprends?... Elle lui a promis qu’elle l’appellerait un de ces quatre pour un thé sur la terrasse de Carré d’Art. Pas plutôt achevée sa phrase, un éclair a zébré le ciel. Machinalement elle s’est mise à compter, comme elle le faisait dans son enfance, les secondes qui le séparait du tonnerre pour en apprécier la distance.
-Dix secondes, il est à dix kilomètres. Et en plus il roucoule plus qu’il ne jacasse. C’est pas méchant.
Elle a frissonné. Le zéphyr du matin avait forci. Elle est tombé à quelques mètres de là sur Mathilde Moulin, l’institutrice de son ainé. Surtout ne pas engager une conversation avec elle, elle n’en finirait plus.
Les premières gouttes, grosses comme des grosses bulles éclatées, se sont abattues sur elles détrempant en moins de deux le bitume en dégageant une forte odeur d’humus et de goudrons mêlés. Nouvel éclair, nouveau roulement sourd. Elles se sont misent à l’abri dans l’encoignure d’une porte cochère en scrutant le ciel qui se déchirait.
-J’y vais vite. Je n’aime pas laisser les enfants seuls trop longtemps, quand il y a de l’orage. Vous connaissez Arthur?!...
Arrivée devant le magasin, elle s’est mise dans la file, juste à l’entrée où elle se tînt à la porte en raison de l’affluence à l’intérieur. La pluie redoublait. Sa capuche déployée n’empêchait pas l’eau de dégouliner dans son cou.
Une onde lumineuse accompagnée d’un craquement quasi instantané a parcouru l’avenue, plongée dans une quasi obscurité. Juste à ce moment- là onze heures ont sonné à l’horloge. Elle a demandé poliment à pouvoir passer avant son tour, mes enfants sont seuls...vous comprenez... Elle voulait acheter quelques fruits, des oeufs, des pâtes.
-Je me dépêche, merci encore, je file.
Au moment où elle sortait elle a entendu une vieille femme en blouse noire dire à sa voisine de queue qu’on n’avait pas idée de laisser ses enfants seuls avec tout ce qui se passait actuellement. Les parents d’aujourd’hui, ah! ça oui! pour faire des gosses ils sont forts, mais pour bien s’en occuper ensuite c’est une une autre paire de manches... Dehors, il tombait des hallebardes. Les rues devenaient des torrents d’où l’on ne distinguait plus la chaussée des trottoirs. De rares voitures passaient tous phares allumés dans d’immenses gerbes d’eau. Elle s’est dit qu’elle devait ressembler à une serpillière au moment où elle pénétra dans la boucherie. Elle a insisté auprès de deux clientes pour leur passer devant, prétextant que ses enfants étaient seuls à la maison et qu’ils devaient s’inquiéter maintenant que cet orage subit prenait des allures d’ouragan. Le commis tout en bleu lui a tendu son paquet. Pour un adulte et deux petits, ça ira, dit-elle.
-Vous ne voulez pas attendre un peu que ça se calme? C’est imprudent avec tout ce qui tombe...
La plus âgée des deux acquiesça, en disant qu’après tout ses enfants étaient en sécurité et que s’il y avait quelque chose à craindre c’était à elle de le redouter, maintenant que les cieux étaient déchainés et qu’il faisait nuit en plein jour.
Elle a hésité. Mais pensa à Arthur. Son ainé si fragile. Il risquait de paniquer. Et de transmettre sa trouille à sa petite soeur de trois ans, comme la fois où il avait eu si peur quand il l’avait trouvée gisant sur le sol, les mains et les poignets, sa robe, son chemisier, pleins de sang.
-Non, je préfère y aller, ce ne sont pas quelques gouttes...
Le coup de tonnerre qui a retenti quelques instants après lui fit l’effet d’une bombe explosant à quelques mètres d’elle. Puis il y a eu comme un roulement de tambour dans sa tête. La boule de feu instantanée qui l’a accompagné, a semblé longer les façades, s’enrouler, se glisser sous le toit terrasse de son immeuble, là où donnait son appartement. Elle s’est mise à courir comme une folle, enjamber les flaques, perdre toutes ses courses, traverser la place et arriver dégoulinante de larmes et de pluie mêlée à l’entrée du pavillon. Elle a entendu la sirène d’une ambulance qui se rapprochait. Et la voix d’Arthur. C’était la voix de son enfant maintenant dans l’escalier.
-Maman dépêche-toi, ma petite soeur, elle saigne comme toi, avant... on dirait qu’elle va mourir.
Elle qui n’était pas croyante pria.
-Mon Dieu, prenez soin d’eux!

Arrivée sur le palier, époumonée, en nage, elle s’est figée. La porte était entrouverte. Aucun bruit. Elle l’a ouverte avec précaution. Les a appelé.
-Ils ne sont plus là. Oh, non! mes enfants, mes enfants! je veux les voir. Pleurant, hors d’haleine, elle a voulu repartir à leur recherche. Ses jambes se sont dérobées sous elle. Elle s’est affalée de tout son long. Une bave blanchâtre a coulé de sa bouche. Quand elle a rouvert les yeux, l’homme à la blouse blanche debout devant elle l’a prise précautionneusement par le bras. Il lui a murmuré d’une voix douce à l’oreille qu’ils étaient heureux maintenant là où ils étaient, que ce n’était pas de sa faute, et qu’un jour viendrait où tout s’apaiserait.
Il l’a ramenée dans sa chambre où elle s’est assise devant la fenêtre à regarder la pluie tomber. Infiniment.
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