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FlorianeG

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Et VLAN ! Sylvie n'y est pas allée de main morte. La gifle a claqué avec une violence inouïe. Faut dire que je l'ai bien méritée.

Ce matin, c'était le départ en vacances. Deux semaines au bord de l'océan, à Lacanau où nous avons une maison de vacances depuis cinq ans. Cette année, la nouveauté, c'est qu'en plus de Mathias et Lucie, nos ados désormais réfractaires à partir avec leurs « vieux », je vais devoir me farcir Monique, ma belle-mère. Je sens, depuis plusieurs semaines, que ces vacances s'annoncent mémorables. Et insupportables. Quand Sylvie m'a annoncé qu'elle voulait emmener sa mère avec nous, je n'ai pas pu me retenir :
— Oh non, Sylvie, de grâce, pas ta mère !
Elle s'est vexée et offusquée de mon manque cruel d'empathie pour celle qui avait perdu son mari deux mois plus tôt.
— Jean-Pierre, m'a-t-elle asséné, comment peux-tu être aussi insensible ?! Maman a besoin de se changer les idées, de reprendre goût à la vie, de sortir de chez elle. Et avant tout, elle a besoin de nous, de passer du temps avec ses petits-enfants. Et j'ai besoin d'être là pour elle. Je veux qu'elle sache qu'elle peut compter sur moi. C'est une belle occasion de passer du temps ensemble.
J'ai très bien compris ce qu'elle fait. Elle voudrait rattraper « le temps perdu », celui à se chamailler pour un oui ou pour un non depuis que Gérard était entré dans la vie de sa mère, ce qu'elle n'a jamais supporté. Mais moi, je n'avais aucune envie de me taper la belle-doche pendant deux semaines, quand bien même celle-ci était en plein deuil. Enfin, officiellement. Parce que, si vous voulez mon avis, le décès prématuré du beau-père ne l'a pas traumatisée la vieille – pas si vieille, certes, puisqu'elle n'a que dix ans de plus que moi. Elle continue de voir ses amis, organise des dîners et reçoit, dans le cadre de son club de lecture, tous les jeudis. Elle n'a rien de la veuve éplorée, loin s'en faut. Je la soupçonne d'avoir joué avec la corde sensible de Sylvie, qui culpabilise totalement d'avoir « abandonné » sa mère pendant près de dix ans et qui est trop heureuse de pouvoir se rattraper, pour s'incruster dans nos vacances et me les pourrir par la même occasion. Et, comme je sais que je n'ai aucun moyen d'y échapper, je finis pas accepter, après avoir râlé pour la forme. Ça s'annonce terrible.

Nous voilà donc tous les cinq dans le SUV Mercedes rutilant que je me suis offert pour mes quarante-huit ans au printemps. Nous ne sommes partis que depuis vingt minutes mais en sommes déjà à la deuxième crise. La première a été provoquée par Sylvie qui n'a rien trouvé de mieux que de m'accabler de reproches parce que je ne suis sorti du véhicule ni pour accueillir ma belle-mère, ni pour l'aider à charger son énorme valise dans le coffre. Mathias avait déjà bondi de la voiture pour le faire... J'ai salué Monique par la vitre, attendant devant mon volant que tout le monde soit installé. Monique m'a servi son sourire hypocrite habituel, agrémenté, cette fois, d'une note perverse, dents blanches sur rouge à lèvres carmin. Brushing parfait, maquillage impeccable. Sans oublier son parfum capiteux intense : « cocottage » assuré. J'ai donc décidé de rouler vitre ouverte pour alléger l'atmosphère suffocante mais, à la demande générale, et celle de Monique en particulier que l'air décoiffait, j'ai dû renoncer et mettre l'air conditionné.
Lucie se plaint depuis le départ d'être installée au milieu à l'arrière, entre sa grand-mère et Mathias, parce qu'elle n'a pas son propre écran pour visionner un film. Je lève les yeux au ciel mais ne dis rien, essayant de garder mon calme face à ses plaintes d'enfant gâtée, tellement à l'image de sa génération hyper-connectée. Elle a tablette et smartphone sur les genoux et dans la main, mais la pauvre petite chérie n'a pas son écran devant les yeux pour regarder son film. Elle se plaint d'autant plus qu'elle sait que Monique, malade pendant les longs trajets, a pris un cachet qui ne tardera pas à l’assommer et qu'elle ne se servira pas de celui qui est placé derrière mon appui-tête. Sylvie fait preuve de beaucoup de patience et réexplique à notre fille de quinze ans que, par respect pour sa grand-mère, celle-ci peut bien faire l'effort, pour cette fois, de renoncer à son écran. Au retour, son frère s'installera au milieu, pour équilibrer.

Nous roulons maintenant depuis deux heures. Les ados ont le nez sur leurs gadgets divers et variés. Silencieux. Sylvie est plongée dans ses pensées, un magazine posé sur les genoux. Monique somnole ou roupille carrément derrière moi, la bouche entrouverte, les lunettes de soleil Gucci inclinées sur le nez. Je repense à ma dernière incartade, le soir de l'enterrement de Gérard. Sylvie ne trouvait plus ses lunettes de vue. Elle les a cherchées partout en rentrant chez nous. Sa mère l'avait assurée qu'elle n'avait pas besoin de rester. Monique voulait être seule pour la soirée, épuisée après le tourbillon de cette journée si particulière, le passage à la chambre funéraire, les obsèques à l'église suivies de l'inhumation au cimetière, puis l'après-midi chez elle. Elle y avait convié les nombreux amis, collègues et connaissances de Gérard ainsi que les membres de la famille qui sont restés pour le buffet ouvert à tous. Sylvie m'a demandé si je pouvais faire un saut chez sa mère. Par message, celle-ci venait de lui confirmer qu'elle les avait vues sur le buffet du salon. En arrivant chez Monique, j'ai été étonné de voir la voiture d'Angélique garée dans l'allée. Je pensais qu'elle serait seule. Je n'avais pas très envie de croiser la fille de Gérard qui n'a d'Angélique que le nom. Cette jeune femme est redoutablement aguicheuse – et attirante – toujours juchée sur des escarpins aux talons de dix centimètres, portant robes moulantes ou mini jupes. C'est une bombe au corps de rêve, fine et tonique. Cette fille à papa, toujours trop maquillée, est affolante. J'avais déjà eu affaire à elle par le passé et eu beaucoup de mal à repousser ses élans pour moi qui me suis fixé comme règle de ne jamais coucher avec quiconque issu du cercle amical ou familial. Je choisis en général des femmes croisées dans le cadre professionnel, la plupart du temps lors de mes déplacements en province, ou des femmes rencontrées par hasard, ceci afin d'éviter tout risque que ma femme les rencontre. Je respecte Sylvie. Je serais embarrassé qu'elle côtoie l'une de mes conquêtes d'un ou plusieurs soirs, sans le savoir. Ce soir-là, je ne sais pas ce qui m'a pris. Les conséquences de la tension de la journée sans doute...
Je suis entré et j'ai trouvé Angélique assise sur le canapé. Effondrée. Mal à l'aise, je me suis enquis de Monique.
— Elle prépare des infusions à la cuisine, m'a répondu la jeune femme en pleurs.
Je me suis avancé et j'ai posé la main sur les lunettes. Je voulais m'éclipser le plus vite possible. J'avais eu ma dose de larmoiements pour la journée. J'ai bredouillé que je faisais simplement l'aller-retour. J'allais sortir de la pièce quand Angélique s'est levée et s'est avancée vers moi pour se jeter littéralement dans mes bras. Confus et surpris, je suis resté planté là, ne sachant que faire. Elle hoquetait violemment, mouillant le col de ma chemise de ses larmes. Et Monique qui n'en finissait plus de préparer ses infusions... La demoiselle a relevé la tête et planté ses yeux rougis auréolés de mascara dégoulinant dans les miens.
— J'ai envie de toi ! a-t-elle lancé sans hésiter.
Et elle a collé ses lèvres trempées sur les miennes. Je n'ai pas bougé. Je l'ai laissée faire. Mais, sentant un début d'érection, je me suis détaché d'elle. Je ne voulais pas qu'elle s'aperçoive du trouble qu'elle provoquait en moi, cela l'aurait incitée à prolonger son baiser. J'ai pris sur moi, m'obligeant à ne pas céder au désir naissant. Vexée, elle m'a giflé. J'allais lui expliquer mon refus lorsque Monique est arrivée dans le salon avec son plateau et deux mugs fumants, étonnée de me voir là. Elle n’avait pas entendu la porte d'entrée. Angélique, confuse et passablement excédée, s'est excusée auprès de Monique, prétextant avoir reçu un texto d'une amie qui lui proposait de passer chez elle lui tenir compagnie. Elle s'est éclipsée. Je l'ai regardée sortir à la hâte et j'ai planté Monique dans le salon avec ses deux infusions. Je voulais rattraper Angélique pour qu'on s'explique. Elle était déjà dans sa voiture lorsque je suis sorti. J'ai couru pour m'interposer devant son véhicule. Cette fille n'était pas en état de conduire. Elle a freiné d'un coup sec. Monique est arrivée sur le perron, interdite. J'ai ouvert la porte à Angélique et lui ai intimé l'ordre de sortir.
— Je vais te ramener chez toi. Ce n'est pas conseillé que tu prennes le volant dans cet état, lui ai-je énoncé.
Monique, voyant sa belle-fille en larmes, est allée dans mon sens. Celle-ci a protesté mais nous ne lui avons pas laissé le choix. À contrecœur, elle est montée dans mon SUV et nous sommes partis. En cours de route, j'ai réalisé que j'avais oublié les lunettes de Sylvie sur le buffet après qu'Angélique m'ait sauté dessus. Comme on dit, « jamais deux sans trois ». Ce jour-là, je n'étais que le deuxième à oublier quelque chose. Mais jusqu'à cet instant, je ne le savais pas.

Je m'étire doucement. Sylvie somnole légèrement maintenant. Mes jambes sont engourdies. Je les replie sous mon siège puis les déplie à nouveau. Mon pied a touché quelque chose. Je me baisse pour l'attraper. À son contact, j'identifie immédiatement l'objet. J'en frémis. L'escarpin ! Je n'ai pas besoin de le voir, je sais très bien de quoi il s'agit. Et je sais d'où il vient, de qui surtout. Panique à bord. Il ne faut absolument pas que Sylvie le voie. Ce serait la catastrophe. Elle comprendrait instantanément ce qu'il s'est passé dans cette voiture. Je n'aurais jamais dû enfreindre la règle que je m'étais fixée. Le plus terrible, c'est que cet escarpin est la preuve tangible de l'une de mes meilleures parties de baise. L'état de deuil peut décupler l'énergie sexuelle d'une femme. En y repensant, j'en bande encore ! Elle était déchaînée. J'étais particulièrement excité. Nous avons remis ça trois fois. Avec la chaleur de la nuit de juin, j'avais ouvert le toit ouvrant. Un coup c'était elle, un coup c'était moi qui en dépassait. Nous avons baisé à l'avant, à l'arrière, sur les sièges inclinables. C'était torride. Moi qui la croyais épuisée après cette fameuse journée d'enterrement et les verres qu'elle s'était enfilé, elle avait fait preuve d'un regain d'énergie insoupçonné. Je l'avais d'abord laissée faire. Pour prendre ensuite les choses en main. Et plutôt deux – ou trois – fois qu'une ! Cependant, dès le lendemain, j'avais amèrement regretté. Depuis, elle ne cesse de me harceler. Je ne trouve pas la parade pour mettre fin à ses élans diaboliques.

Il faut que je me débarrasse de cet escarpin ! Je décide de m'arrêter à la prochaine aire d'autoroute. Tout le monde sortira se dégourdir les jambes, ira se chercher un café ou passera aux toilettes et j'en profiterai pour jeter l'objet indésirable dans une poubelle. Ni vu ni connu.
Je décélère en prenant l'embranchement à droite. Sylvie lève la tête, l'air ensommeillé. Elle me demande pourquoi je m'arrête déjà. Je réplique que cela fait plus de deux heures que nous roulons et qu'il est temps de faire une pause. Une fois sur le parking, Lucie et Mathias se précipitent dehors. Ils veulent s'acheter quelque chose à grignoter. Sylvie fait mine de ne pas bouger. Je l'enjoins à sortir se dégourdir les jambes, nous ne ferons probablement pas d'autre pause avant d'arriver.
— Et Maman ? Je ne vais pas la laisser là toute seule ! m'interpelle-t-elle.
Elle m'agace !
— Arrête avec ta mère ! Elle dort ! Que veux-tu qu'il lui arrive ? Nous sommes sur une aire d'autoroute, pas au milieu d'une banlieue mal famée !
Je veux qu'elle déguerpisse. Pour me débarrasser d'elle, je lui dis que je reste près de la voiture le temps qu'elle revienne. J'irai pisser après. Non sans me reprendre pour mon vocabulaire, elle accepte de s'éloigner de sa mère. J'attends qu'elle ait pénétré dans la station avant de me pencher pour attraper l'escarpin sous mon siège. À ce moment-là, Monique gémit, porte la main à ses lunettes qu'elle fait mine de vouloir enlever. Ses gestes lents et maladroits prouvent qu'elle n'est pas vraiment réveillée, mais dans le doute, je repose rapidement la chaussure là où je l'ai trouvée. Elle pourrait faire foirer mon plan. J'ouvre sa portière et soulève ses lunettes pour vérifier qu'elle a les yeux fermés. Elle sursaute. Je m'excuse et l'invite à se rendormir. Elle me sourit et referme les yeux sans tarder. Je me précipite sur l'escarpin, le saisis et me dirige droit sur la première poubelle venue. Je l'enfouis sous un tas d'ordures. À ce moment-là, Lucie arrive dans ma direction, l'air interrogateur. Elle m'apostrophe :
— Tu fouilles les poubelles maintenant ? On aura tout vu !
— Occupe-toi de tes affaires ! Je...
— Te fatigue pas Pap's. M'en fous !
— Tu me parles sur un autre ton jeune fille ! On n'a pas élevé les cochons ensemble.
— ... Non, c'est sûr ! On a pas fouillé les poubelles ensemble non plus, me rétorque-t-elle.
Sylvie, qui est revenue des toilettes, intercepte les paroles de sa fille. Surprise, elle me demande :
— C'est quoi cette histoire de poubelle ?
Il ne manquait plus que ça ! Lucie renchérit :
— Papa fouille les poubelles apparemment. C'est la nouveauté.
— Notre fille est pleine d'imagination ! Je jetais quelque chose à la poubelle.
Devant l'air surpris de sa mère, Lucie insiste :
— Non, je l'ai clairement vu les deux mains dans la poubelle M'man. Il ne jetait rien, il fouillait.
Je m'énerve franchement.
— Mais tu vas te taire oui ?! Monte dans la voiture. Et arrête de débiter des conneries ! Je te dis que je jetais un truc dans la poubelle. Basta ! On y va !
Elle s'éloigne en haussant les épaules. Sylvie me fait remarquer que je ne suis pas « allé pisser ».
— J'ai plus envie ! On y va, je lui rétorque énervé.
Elle insiste. D'un air très sérieux, elle m'enjoint à aller aux toilettes. Je cède. Je ne voudrais pas éveiller ses soupçons. À mon retour, chacun a retrouvé sa place dans la voiture. Nous repartons. Après plusieurs minutes, le temps que nos enfants aient remis leurs écouteurs sur les oreilles, alors que je souffle intérieurement de m'être débarrassé de l'escarpin dangereux, Sylvie me demande :
— C'était quoi cette histoire de fouiller dans les poubelles ?
— ... Comment ça c'était quoi ? je demande, véritablement excédé. Cette histoire ne va pas prendre d'importance ? Rien ! Notre fille de quinze ans a cru me voir fouiller dans une poubelle alors que j'y jetais quelque chose. Stop. On passe à autre chose.
— Tu jetais quoi dans la poubelle Jean-Pierre ? renchérit ma femme.
— Tu vas arrêter avec ça ? Comment ça je jetais quoi ?! On s'en fout de ce que je jetais ! Merde à la fin !
— Je ne vois pas pourquoi tu t'énerves comme ça. Dis-moi simplement ce que tu jetais et l'incident est clos.
L'incident est clos ? Non mais ça tourne au psychodrame là. Je décide de ne pas répondre. Je regarde Sylvie dans les yeux, et je souffle profondément. Puis, je repose mon regard sur la route.
Elle reprend :
— Tu jetais quelque chose ou tu cachais quelque chose ?
— Mais enfin Sylvie arrête ! Qu'est-ce que tu cherches à la fin ?
— Je ne cherche rien Jean-Pierre, j'ai trouvé.
Et là, elle brandit l'escarpin sorti d'en-dessous son siège. Il est passablement sale, elle le tient du bout des doigts par le talon. Je suis scotché. Que faire ? Que dire ? Elle me regarde fixement. J'essaie de garder mon sang froid et les yeux sur la route. Elle attend.
Je finis par lâcher :
— Je t'expliquerai en arrivant si tu veux. Pas maintenant.
J'espère gagner du temps afin de trouver une version acceptable. Mais elle ne m'en laisse pas l'occasion. Elle poursuit :
— Maintenant, Jean-Pierre. Sinon je hurle et tu devras trouver une explication pour les enfants et pour Maman.
Me voilà au pied du mur.
— D'accord. D'accord. Je vais t'expliquer. C'est pas ce que tu crois. Je ne voulais pas que tu voies cet escarpin pour que tu ne te fasses pas de films du genre de ceux que tu es en train de te faire. C'est une longue histoire...
— Nous avons plusieurs heures devant nous Jean-Pierre, me coupe-t-elle. Je t'écoute.
— OK..., je me racle la gorge. Tu te souviens que, le soir de l'enterrement de Gérard, je suis retourné chercher tes lunettes chez ta mère ?
Elle acquiesce.
— Eh bien, ce soir-là, je n'ai pas fait que boire une infusion avec elle, comme je te l'ai dit dans le texto que je t'ai envoyé. Quand je suis arrivé, Angélique était là, en pleurs. Monique lui préparait une infusion mais soudainement, elle a voulu partir. Elle était très mal et absolument pas en état de conduire. Alors, j'ai proposé de la raccompagner chez elle. Ta mère a approuvé. Sur le trajet, apercevant un bar qu'elle connaît, Angélique m'a demandé de m'arrêter. Elle avait besoin d'un truc fort, pas d'une infusion de Monique. J'étais claqué, je voulais rentrer mais elle a insisté, et j'ai cédé. Je lui ai offert un verre qu'elle a bu cul sec. Elle en a commandé un autre, puis un troisième. Je sirotais un whisky en l'écoutant parler. Tu sais que je ne l'apprécie pas plus que ça, mais là, elle me faisait de la peine. L'alcool aidant, la fatigue et le chagrin accumulés, elle était plus pathétique qu'autre chose. Elle s'affaissait progressivement sur la banquette en skaï sur laquelle elle était installée. À la fin de son troisième verre, je l'ai attrapée par le bras et l'ai aidée à remonter dans la voiture. Elle titubait. À peine installée, elle s'est endormie. Arrivé devant chez elle, je n'ai pas réussi à la réveiller. Comme je ne connais pas le digicode de sa porte d'entrée, j'ai été obligé de faire demi-tour, en pestant. Cette journée n'en finissait pas ! Il était plus de minuit, j'étais épuisé. Je suis retourné chez ta mère pour déposer Angélique sur le canapé. Monique nous a entendus arriver. Elle m'a aidé à transporter Angélique tout endormie. C'est sûrement à ce moment-là qu'elle a perdu son escarpin. Je n'y ai pas prêté attention. Voilà, c'est tout. Ensuite, j'ai effectivement bu une infusion avec ta mère qui n'arrivait pas à trouver le sommeil.
— ... Tu veux me faire croire que tu as passé un moment en tête à tête avec Angélique, cette bombasse redoutablement aguicheuse qui ne sait pas garder les seins dans son corsage et qui allume tous les hommes en âge d'être son père, sans rien faire ? Toi qui ne peux pas garder ta queue derrière ta braguette dès qu'une jolie fille s'approche de toi ! Et tu voudrais en plus me faire gober que tu as bu une infusion avec ma mère que tu ne peux pas saquer ? Jean-Pierre, je ne suis pas dupe de tes coucheries répétées, de tes infidélités compulsives, et jusqu'à présent je ne disais rien, je n'avais pas de preuves. Mais ne me raconte pas de conneries, je t'ai pris la main dans le sac, ou plutôt dans la poubelle, en train de cacher l'escarpin d'une nana que je connais ! On est, pour ainsi dire, de la même famille. Et elle a vingt ans de moins que toi bordel ! Arrête, ne me prends pas pour une conne !
Nous y voilà... ma femme a découvert le pot aux roses. Enfin, elle a cessé de feindre l'ignorance. Je savais qu'elle savait. Et elle savait que je savais qu'elle savait. Mais le silence sur mes infidélités nous a toujours arrangés. Le fait qu'elle avoue qu'elle sait me met mal à l'aise. J'aime ma femme. Je ne veux pas la blesser. Je m'en veux terriblement de cette dernière tromperie. Mais je ne peux pas avouer. Ce serait atroce. Je voudrais ne pas lui mentir à ce sujet, mais je ne peux pas, c'est plus fort que moi. Reconnaître, les yeux dans ses yeux, ce que j'ai fait ce soir-là est au-dessus de mes forces.
— Sylvie, je t'assure que ce soir-là Angélique n'avait rien de la prédatrice redoutable que tu imagines. Vraiment. Oui, c'est une jeune femme provocante et pas vraiment distinguée. Elle peut-être aguicheuse aussi, entreprenante, mais je n'ai rien fait avec elle ce soir-là. Tu as ma parole.
— Je ne te crois pas Jean-Pierre.
— ... Alors... demande à ta mère !
Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça, c'est venu tout seul. Plutôt stupide.
— ... Que je demande à ma mère ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? Elle n'était pas avec toi quand tu te « promenais » avec Angélique que je sache !
— Non, c'est vrai, mais elle nous a vus revenir chez elle. Elle aurait remarqué s'il s'était passé quelque chose. Elle est aussi perspicace que toi là-dessus...
Je m'aventure sur un terrain glissant. Mais tant pis. Je vois Sylvie réfléchir. Silencieuse. Après de longues minutes, elle conclut :
— Soit. Je demanderai à Maman en arrivant. Je ne vais pas la réveiller maintenant.
Ouf ! Le trajet se poursuit dans un silence mutique. J'ai du mal à rester calme. Quoi qu'il arrive, je dois tenir le cap et m'en tenir à ma version des faits.

Nous approchons de Lacanau. Lucie se charge de réveiller sa grand-mère qui peine à sortir de son état comateux. Je suis éreinté par le trajet, à cran à l'idée que mon salut dépende de Monique. J'ouvre le portail automatique et gare le SUV devant l'entrée principale de notre maison, à l'ombre du grand pin. En ouvrant les portières, la chaleur suffocante s'engouffre immédiatement dans l'habitacle. Nous nous empressons de sortir. Tous sauf Monique. Alors que nous commençons à décharger le coffre, Sylvie l'interpelle :
— Maman, ça va ? Tu ne sors pas ? Tu n'es pas bien réveillée ?
— Si, mais je ne comprends pas, je ne retrouve plus ma chaussure...

PRIX

Image de Hiver 2019
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FlorianeG  Commentaire de l'auteur · il y a
Dans d'autres registres, vous pouvez découvrir Le rêve de Lutin: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-reve-de-lutin-1 et Comme un appel: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/comme-un-appel
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JACB · il y a
J'ai éclaté de rire! C'est vraiment un gag de film , la chute et le scénario. Oserais-j'ajouter"c'est le pied !"? Ben! oui, c'est fait !*****
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci et bonne chance.

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FlorianeG · il y a
Osez osez. Et merci de votre passage. J'irai jeter un œil à votre DUDH et votre cavale. La mienne est Comme un appel, si vous souhaitez y répondre.
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JACB · il y a
Je viens de filer sous la yourte, charmée.
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Cathy Grejacz · il y a
Et vlan... j’aime
Super chute
Bravo

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FlorianeG · il y a
Oh! Merci Cathy d'être passée par ici et d'avoir laissé votre commentaire.
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Cathy Grejacz · il y a
Quand on aime c’est normal
Au p’aisir De vous recevoir chez moi

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LilieBlue · il y a
Magnifique! Excellente chute, je ne m’y attendais pas du tout!! Bravo!
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Virgo34 · il y a
Un texte plein d'action jusqu'à la chute.
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FlorianeG · il y a
Merci d'être passée Virgo34!
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue, charmante, adorable et agréable à lire !
Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE
pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu !
Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Romane González · il y a
J'ai beaucoup aimé Floriane! C'est un très, très bon texte! Vous avez un bon coup de stylo pour croquer vos personnages ;-) et la chute fait tout le charme de votre texte! Tout mon soutien pour ce bon moment de lecture et de rires!
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FlorianeG · il y a
Merci Romane. Votre message me va droit au cœur.
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Zouzou · il y a
Il faut en passer par la des fois...pour retrouver calme et sérénité ! Mes voix
En lice Poésie avec' Au cœur de l'hiver, si vous aimez...

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FlorianeG · il y a
Merci Zouzou!
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Marie · il y a
Bravo pour ce texte que j'ai adoré avec une chute, particulièrement réussie. Mes voix. J'irai vous lire sur d'autres textes. Promis
Si le coeur vous en dit, je vous invite à soutenir mon dernier texte intitulé La Vieille
D'avance merci

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FlorianeG · il y a
Merci beaucoup Marie pour cette lecture. Je n'avais pas vu votre commentaire ici et votre invitation et suis allée spontanément découvrir votre écrit que j'ai apprécié.
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Marie · il y a
Merci beaucoup
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Artvic · il y a
Ahhh, la colère !!!
Sublime sensibilité et très beau texte ! +5
Je vous invite à venir dans mon jardin où dans mon rêve impromptu ailleurs même.. sur ma page ;)

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FlorianeG · il y a
La colère peut être salvatrice… Merci beaucoup Artvic pour vos compliments.
Je vais accepter l'invitation et aller faire un tour sur votre page.

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Artvic · il y a
Tout à fait !
Merci Floriane

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Samia.mbodong · il y a
Bien vu pour la chute, on dirait une histoire de la cinquième dimension. Le personnage de Jean pierre est très bien narré je trouve en homme moderne salaud et opportuniste.Finalement ce sont ses propres doutes qui vont entrainer son naufrage, une belle nouvelle. Bravo.
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FlorianeG · il y a
Merci Samia. J'ai essayé de ne pas juger Jean-Pierre, de le décrire comme un personnage ayant certes ses défauts, mais pas forcément salaud. Et puis Sylvie s'accommode bien de ce mari volage qui lui apporte, on le comprend, une aisance financière à laquelle elle n'est pas forcément prête à renoncer. Il faut être deux pour former un couple, et deux pour se séparer. Ce n'est pas que la faute de l'autre…
Si la nouvelle vous a plu, je vous invite à lui donner vos voix.

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