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L'escalier de Pierre

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Yael Avraham

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Cet escalier l’attire comme un aimant depuis si longtemps déjà et à chaque fois que quelqu’un l’a surpris, dirigeant ses regards vers la porte du grenier, les pires catastrophes lui sont arrivées.

C’est vrai que tant de choses lui sont refusées dans cette maison, qu’il aurait dù, comme pour le reste, abandonner l’escalier, la porte et son mystère mais c’est plus fort que lui.
Tous les soirs, sur son lit de paille dans la grange, il rêve aux merveilles qui doivent se trouver derrière cette porte interdite. Ses pensées l’entrainent si loin qu’il fait de la mansarde un château féérique dont il est le roi. Les plus belles jeunes filles du royaume assistent aux somptueuses fêtes qu’il donne souvent et tout n’est alors que lumière et beauté.

Chaque fois, il se promet d’ouvrir le bal avec la plus jolie des princesses mais comme un fait exprès, le sommeil le prend toujours avant qu’il ait fait son choix.

Aujourd’hui, l’occasion unique de percer le mystère semble S’offrir car, fait rare, le père Mathurin est allé en ville et sa femme Blanche est au lavoir. Il dispose donc d’un long moment de tranquillité mais un doute l’empêche de monter quatre à quatre les quelques marches : « et si jamais derrière cette porte ne se trouvait qu’un bric à brac d’objets recouverts de poussière, pourrait-il encore en faire un château quand il le voudrait ? Les situations que son imagination invente sont ses seules sources de bonheur ! ne va-t-il pas tout gâcher ? « 

Il réalise alors, que pendant que sa tête bourdonnait d’idées folles, ses jambes l’ont porté tout près de la porte et que déjà, sa main est posée sur la poignée.

Son cœur bat très fort dans sa poitrine, sa respiration est à peine perceptible et alors que la porte, sans bruit, s’ouvre toute seule, Il pénètre, tel un automate, dans le lieu défendu.

Il lui faut quelques instants pour découvrir qu’il se trouve dans une chambre d’enfant coquette et propre. Un portrait est accroché sur le mur de gauche ; c’est celui d’un garçonnet du même âge que lui, de longues mèches blondes encadrent ce visage aux traits réguliers et les beaux yeux gris semblent saluer gentiment le visiteur.

Pierre cherche au fond de sa mémoire qui est ce garçon qu’il a déjà vu, il en est certain et tout à coup, il réalise que c’est lui-même qu’il reconnaît à travers ce portrait. Bien sûr ce n’est qu’une ressemblance, mais lui aussi a des boucles blondes, ou du moins les aurait si Blanche n’exigeait pas qu’elles soient coupées dès qu’elles commencent à pousser ; ses yeux, bien que verts ont la même forme mais lui ne peut regarder bien droit devant lui, sous peine d’être traité d’insolent.

Remettant à plus tard le choix d’une explication plausible sur cette ressemblance, il inspecte les lieux et son regard accroche un coffre en bois à côté duquel se trouve un magnifique cheval à bascule. Sa robe est blanche tachetée de noir ; une vraie crinière, couleur d’ébène, tombe élégamment de chaque côté de l’encolure, enfin, le harnais et la selle sont d’un rouge vif parsemés de clous d’or. Ce cheval merveilleux paraîtrait tout droit sorti du plus grand magasin de la ville, si on ne remarquait, là où deux petits genoux ont dû se presser bien des fois afin que le cavalier ne tombe pas, que les tâches noires sont devenues grises par suite de frottements répétés.

L e coffre à son tour attire son attention et lorsqu’il soulève le couvercle, il tombe à genoux devant ces merveilles : bien rangées dans une boîte, des billes énormes et transparentes à l’intérieur desquelles apparaissent des volutes bleues, vertes et rouges. A côté, un long tube multicolore. L’une des extrémités comporte une partie renflée tandis que l’autre ne comprend qu’un petit trou. Pierre approche l’appareil de son œil droit et il voit alors, à l’autre bout du tube un splendide vitrail qui se transforme, à peine a-t-il bougé, en un autre plus beau encore, à chaque mouvement, un nouveau dessin, géométrique cette fois puis, une rosace maintenant.....C’est féérique.

Un pierrot désarticulé occupe une partie du fond de la caisse et semble dormir bien que ses yeux soient grands ouverts, son costume blanc est immaculé et seuls, tranchent sur la veste, quatre boutons noirs.

Plus loin encore, une pile de livres : les contes de Perrault, Michel Strogoff, la case de l’oncle Tom, un cahier qui, plus encore que le reste, attire Pierre.
Il soulève la couverture et découvre une écriture fine et appliquée, parfois hésitante : »Je m’appelle Claude, j’ai 10 ans et je suis malade...... »
Sachant dès ce moment qu’il risque de découvrir un secret terrible, ses yeux se portent instinctivement sur le portrait accroché au mur. Les grands yeux gris de Claude le regardent avec bienveillance et il n’en faut pas plus à Pierre pour continuer sa lecture.

........ «  Je m’appelle Claude, j’ai 10 ans et je suis malade. Chaque jour, maman me dit que demain ça ira mieux mais le jour suivant, je suis toujours dans mon lit et les yeux de ma mère sont encore plus rouges que la veille, surtout quand le docteur est venu.

Il y a quelques temps je pouvais me lever, aller jusqu’à mon coffre et jouer avec mes billes ou avec ma lanterne magique mais maintenant, je ne peux plus marcher.

Papa vient souvent me voir. Il s’installe alors au pied de mon lit, bourre sa pipe et me parle de ce qu’il a fait, de qui il a vu. Il m’apporte des fruits qu’il vient de cueillir juste avant de rentrer. Aujourd’hui, il est allé en ville et m’a rapporté un beau livre : la Case de l’oncle Tom.

Mais même chez papa, quelque chose a changé : je ne l’entends plus jamais rire comme avant, de ce rire sonore qui remplissait toute la pièce et qui me faisait si peur quand j’étais petit.

Tante Marguerite est venue dimanche. Je n’ai pas compris grand chose à ce qu’elle racontait. Elle parlait des anges, d’un grand jardin de fleurs que je verrais bientôt si j’étais sage.

Quelquefois aussi, les copains de l’école viennent me dire bonjour mais quand je les vois partir,, j’ai le cœur qui se serre et je voudrais aller avec eux ».

Pendant plusieurs pages encore, Claude racontait tout ce qui lui passait par la tête et les souvenirs qu’il évoquait, entrecoupés de faits journaliers, permettaient à Pierre non seulement de mieux connaître celui qui aurait pu être son frère ou son ami, mais encore de suivre la lente agonie du petit garçon.

En même temps que Pierre poursuivait sa lecture, une foule de choses envahissait son cerveau. Aux questions qu’il se posait, se mêlaient ses propres souvenirs qu’il avait inconsciemment enfouis au fond de sa mémoire, n’osant pas lever le voile sur ses propres origines et ayant préféré, jusqu’ici, ne pas se poser trop de questions sur sa raison d’être dans cette maison inhospitalière.

Avoir découvert que Mathurin et surtout Blanche avaient pu aimer et chérir un fils dépassait son imagination. Rien en effet jusqu’à présent n’avait laissé supposer que ces gens-là pouvaient avoir un cœur. Il suffisait à Pierre de revoir Blanche dans ses attitudes de tous les jours pour se persuader du contraire.

Jamais elle n’avait eu un geste tendre pour lui, jamais une parole douce, seulement des ordres et des brimades et Mathurin assistait, sans mot dire, à tout cela, fuyant désespérément le regard de Pierre lorsque celui-ci levait les yeux sur lui, guettant son soutien dans les situations particulièrement injustes.

La propre vie de Pierre défilait à toute allure dans sa tête et à rebours :
La ferme.....l’hôpital........ la grande maison sale.


Mon D-ieu, comme c’était loin cette imposante bâtisse aux nombreuses fenêtres et pleine d’enfants de tous âges ! toutes ces blouses grises se rendant à heures fixes au réfectoire et aux dortoirs. Ces pèlerines et bérets bleus pour les jours de sortie. C’était en tous cas, les seules images qu’il gardait de ce temps lointain.
Il avait dû ensuite être malade puisque, de sa mémoire, surgissait maintenant la petite chambre blanche dans laquelle il avait fait connaissance de Sœur Rosalie. Sa grande cornette blanche cachait un visage emprunt d’une si grande douceur.....sa main fine et blanche était si fraîche sur le front brulant..... sa voix était si douce et berçait si bien.

C’est là aussi qu’il avait fait connaissance, quelques temps après, du Père Henri, ce vieux curé débonnaire qui racontait de si belles histoires.

Une fois guéri, le Père Henri était venu chercher Pierre. Il l’avait fait monter dans sa vieille carriole et ils avaient ensemble parcouru de nombreux kilomètres, l’un parlant sans cesse, l’autre écoutant et regardant, pour la première fois, toute cette nature qu’ils traversaient et qui s’ouvrait au printemps.
Au bout du voyage se trouvait la ferme de Mathurin et Blanche. Une fois descendus de la charrette et tandis que Pierre faisait connaissance avec les animaux qui peuplaient la cour, le curé, d’un pas rapide, avait rejoint les deux fermiers qui sortaient de la grange.

Pierre n’entendait rien de ce qui se disait mais il devinait, aux gestes des uns et des autres, que l’affaire pour laquelle le curé s’était déplacé ne se réglerait pas sans mal.

La femme surtout ne voulait rien entendre et aux grands gestes de Père Henri, elle opposait des refus systématiques, secouant la tête de droite à gauche ; elle faisait quelques pas puis revenait se planter devant le curé et, les mains sur les hanches, repartait de plus belle dans ses explications.

L’homme, lui, ne disait pas grand chose, il se contentait de mâchonner sa pipe, de hausser les épaules, de dodeliner de la tête, sans qu’on sache pour autant s’il manifestait par là son accord ou sa désapprobation.

Enfin, au bout d’un temps qui avait paru très long à Pierre, le curé était revenu vers lui et le prenant par la main, l’avait conduit devant l’homme et la femme.

« C’est un bon petit vous verrez, vous ne regretterez pas votre geste ».
Un lourd silence avait alors pesé sur l’assemblée, la femme, la première s’était dirigée sans un mot vers sa demeure, le curé avait serré la main de l’homme, embrassé Pierre et après un dernier geste de la main, avait disparu à sa vue.





Sa vie présente avait donc commencé là, dans le silence et continué dans le même silence, entrecoupée seulement de rappels à l’ordre et de réflexions dont Blanche n’était pas avare.

Pierre n’en revenait pas de sa découverte ; il était là, abasourdi, ne sachant par quel bout commencer pour reconstituer l’histoire de ce petit garçon et de ces gens.
Lui qui avait toujours été seul, sans parents, sans ami, commençait à percevoir que ces trois personnages avaient formé une famille, qu’ils avaient été heureux ensemble et qu’un jour, un drame avait anéanti tout ce qui composait leur bonheur.

Il se rappela alors avoir surpris plusieurs fois dans les yeux de Blanche un éclair de tendresse qui s’éteignait dès que Pierre la regardait et qui était suivi, à chaque fois de cris et de punitions sans qu’il eut jamais compris de quoi il était accusé.

Il se souvenait aussi de ce jour où, pour la seule fois, Mathurin avait posé sa main sur sa petite épaule et avec quelle vitesse il l’avait retirée lorsque Blanche avait surpris ce geste.

Et puis, il y avait ces gémissements qu’il avait entendus, dans les premiers temps de son arrivée, alors qu’on le croyait hors de la maison.

Son cœur devenait lourd dans sa poitrine, au fur et à mesure qu’il découvrait tant de choses tristes. A tout cela s’ajoutait sa propre tristesse qu’il portait en lui depuis si longtemps. S’il avait toujours refusé de penser à son sort, c’était avant tout un réflexe d’auto-défense, mais aujourd’hui, il ne pouvait plus l’utiliser et tout ce qu’il avait freiné en lui, venait l’envahir sans qu’il puisse arrêter cette mer déchainée.

Un bruit de porte venu d’en bas le rappelle à la réalité avec une telle force qu’il est un instant sur le point de s’évanouir. Il comprend que Blanche vient d’entrer, qu’elle va découvrir sa présence dans cette chambre et la peur le paralyse tout entier.
Son nom est hurlé du bas de l’escalier et, mû comme par un ressort, il sort et dévale les quelques marches, il ne voit plus rien, n’entend plus rien et sent qu’il tombe.

Pierre reprend conscience tout doucement, il est toujours au bas de l’escalier et s’il n’est pas tombé, c’est parce que deux bras l’ont retenu, les deux bras de Blanche qui se sont refermés sur lui, sans qu’elle réfléchisse une seconde à ce qu’elle faisait. Le geste a été machinal, le geste d’une femme qui retient un enfant, le geste d’une mère que protège son enfant.

Aucun des deux ne se demande ce qui arrive car à la même minute, à la même seconde, chacun d’eux a compris que le voile qui les rendait aveugles s’est déchiré. Pierre comprend que Blanche avait voulu fermer son cœur à jamais, ayant trop souffert à la mort de Claude. Blanche comprend que Pierre est seul à pouvoir combler le vide laissé par ce fils disparu . Elle réalise qu’elle le sait depuis le premier jour et lorsque Mathurin arrive et qu’il voit la scène, il n’a, comme d‘habitude, aucune réaction. Pourtant, dans cette poitrine aussi rude que des mains calleuses, un cœur s’est remis à battre et lorsqu’il ressort de la maison, Pierre, pour la première fois l’entend fredonner.Yaël

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