Les yeux verts

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Lauréat
Jury

"Enfant, je rêvais d'étourdissantes aventures fourmillantes de dangers mais je n'arrivais pas à trouver la porte d'entrée vers un monde parallèle ! [...] Je me suis contenté d'un monde  [+]

Image de Harry Potter 2018
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« Nous y sommes, maître. C’était là... » Le petit elfe frissonna au souvenir de cette nuit douloureuse. Le jeune sorcier qui l’accompagnait releva la tête : malgré la pénombre, ses yeux verts ne perdirent rien de leur détermination.
« Allons-y. »
Il leva lentement son bras, sa baguette pointée ployant comme sous l’effet d’un immense effort. Un bouillonnement couronna son travail : une barque vermoulue fendit la surface de l’eau et s’arrêta devant lui.
L’elfe ne put retenir un gémissement. Il se passait exactement la même chose que lorsqu’il était venu avec Lui.
« Plus rien ne pourra m’en empêcher, maintenant, murmura le sorcier pour lui-même. »

Sirius était parti à Poudlard le dos tourné, sans aucun geste pour son petit frère. À force, il aurait dû s’habituer, mais Regulus espérait toujours un signe, ou même un regard de son aîné.
Maintenant, il avait ses parents pour lui tout seul. Pour une fois, il allait pouvoir parler avec Orion, son père, sans que son frère vienne les interrompre, l’air sarcastique, en criant :
« De toute façon, si on vous écoutait, il faudrait tuer tous les Moldus... »
Il déclenchait sans arrêt des disputes.
Mais là, Regulus serait le centre de l’attention. Cette pensée lui remonta le moral et un sourire hésitant naquit sur ses lèvres.

« Non, ce n’est pas possible ! Orion, comment se fait-il qu’on ait un fils aussi indigne ! Les Blacks ont toujours été à Serpentard !
— Je ne sais pas, Walburga... Mais je ne le considère plus comme un Black.
— Dès qu’il repose les pieds dans cette maison, je vais lui dire ce que je pense, moi... »
Regulus s’immobilisa sur la dernière marche de l’escalier. Ses parents venaient de recevoir une lettre de Sirius et, d’après leur réaction, ce n’était pas celle qu’ils attendaient. Déchaînés, ils hurlaient leur rage sur cet enfant anormal. Le jeune garçon ne comprenait pas tout, mais il était question d’honneur familial et de sang pur. Il s’avança prudemment jusqu’à la porte de la cuisine, qui s’entrouvrit en un long gémissement. Les adultes se turent aussitôt.
« Voilà notre fils adoré, un digne Black, lui ! s’exclama Walburga Black en s’avançant pour le prendre dans ses bras. »
Walburga était une femme au caractère fort, au regard perçant et aux cheveux d’ébène. Sa grande taille faisait paraître quiconque se trouvait à côté d’elle insignifiant, ce qu’elle s’empressait d’appuyer avec sa voix puissante. À la maison, toute son énergie passait à crier sur les uns et les autres, aussi Regulus s’étonna de cette soudaine marque d’affection de sa mère. Son père, visiblement, était également surpris, car il se passa une main sur son crâne dégarni sans ajouter quoi que ce soit.
« Regulus Arcturus Black, lui susurra sa mère en s’agenouillant pour être à sa hauteur. Tu es un sang pur, soit fier de l’être jusqu’à la fin de ta vie !
— Bien sûr, Mère, répondit l’enfant, se soumettant au désir impérieux de lui faire plaisir. J’ai de la magie en moi, ce qui est une supériorité sur ceux qui n’en ont pas ! »
Orion acquiesça et Walburga lui sourit :
« Très bien, Regulus. Tu es digne d’être Black ! »
Elle retourna à ses fourneaux, et son père disparut, sans doute pour ranger ses accessoires de potions que Sirius adorait mélanger. Regulus profita de ce moment de distraction pour récupérer la lettre de son frère.
Dans sa chambre, il sortit son trésor de dessous sa cape, et ouvrit précautionneusement l’enveloppe. Le jeune garçon reconnut immédiatement l’écriture de Sirius.
« Très chers parents,
J’ai le plaisir et la satisfaction de vous annoncer que, définitivement, nous ne devons pas être de la même famille : Aujourd’hui le Choixpeau m’a envoyé à Gryffondor.
Au plaisir !
Sirius »
Regulus ouvrit de grands yeux : Sirius n’était pas digne d’être Black à cause de sa Maison ?

La barque avançait sans le moindre remous, mais le sorcier craignait à tout instant un piège. C’était Son idée préférée : créer du soupçon de partout, afin que, même là où chacun aurait dû être en sécurité, tous se sentent au cœur du danger... Et dire qu’il L’avait accompagné ! Il était allé trop loin, et désormais le jeune homme avait changé de camp : ses yeux s’étaient ouverts.
« Maître... Il faut descendre... »
La chaloupe les avait conduits au but, un amas de rochers éclairés par une étrange lumière verte qui provenait d’une vasque posée au centre.
« Alors, c’est cela ? » L’elfe hocha la tête sans rien dire, terrifié.
« Maître... Il faut tout boire... » Son ton suppliant faillit convaincre le sorcier de renoncer, mais il se souvint de son frère. Ses doutes s’évanouirent et il s’avança jusqu’au bassin. Une coupe en argent apparut dans sa main droite. Il la plongea dans le liquide qui ne frémit même pas.
« Il le faut... »

« Regulus ! Il y a une lettre pour toi ! » cria Orion depuis le séjour. L’enfant bondit et descendit les marches au risque de se rompre le cou. Il récupéra l’enveloppe et remonta aussitôt, tout à sa joie. Il avait reconnu l’écriture fine du directeur de Poudlard qui avait marqué l’adresse :
Mr Regulus Arcturus Black
La chambre en haut des escaliers
12, square Grimmaurd
Londres
À peine l’eut-il ouvert qu’il poussa un hurlement de bonheur. Enfin, il allait pouvoir aller à Poudlard !
« Alors, Reg, c’est bon, t’es pas un Cracmol ? » lança Sirius, adossé à la porte. Il avait grandi pendant l’année et était revenu en se vantant d’être devenu ami avec tous les Gryffondors. Depuis début juillet, l’orage planait sans cesse sur la maison Black, car les rapports entre Sirius et ses parents ne faisaient que se compliquer. Regulus observait tous les changements dans sa vie avec une rancœur non dissimulée.
« Arrête de m’appeler comme ça ! Je déteste ce surnom, Sirius ! Laisse-moi tranquille, d’abord, retourne dans ta chambre rouge ! Moi, je serai à Serpentard !
— C’est ça, reste avec les Sang-purs, des fois que les autres osent ne serait-ce que t’approcher ! » répondit l’aîné, pas touché le moins du monde par l’accès de rage de son cadet.
« Laisse-moi ! » gronda Regulus. Sa fureur créa des éclairs rouges, et referma la porte au nez de son frère, qui haussa les épaules et retourna dans sa chambre.
« Maître, que se passe-t-il ? demanda l’elfe de maison, apparaissant avec un craquement.
« Kreattur ! Je suis admis à Poudlard, j’ai eu la lettre !
— Bien sûr, maître ! Vous êtes un Sang Pur, vous avez la magie en vous ! coassa Kreattur, le sourire aux lèvres. Et Kreattur est persuadé que vous serez un grand sorcier...
— Oh, tu penses ? s’écria le jeune garçon, rêveur. J’espère... »
Kreattur était le confident de l’enfant depuis son plus jeune âge. Constamment à l’écoute de ses malheurs, le protégeant des enfants Moldus comme de son frère, il était son seul ami. L’elfe, depuis le début des vacances, venait très souvent dans la chambre de Regulus, car bientôt le garçon partirait pour Poudlard. De plus, Sirius interdisait l’entrée de sa chambre à tous, ne voulant pas « salir la chambre d’un Gryffondor par des Serpentards ». Kreattur n’osait même pas regarder ce désastre.
« Sirius, honte de la famille, enfant indigne, qui salit la réputation des nobles Blacks, qui affiche les drapeaux rouges et or dans sa chambre, qui possède des photos de Moldues, qui a des amis Sang-de-Bourbe... marmonnait-il dans sa barbe à chaque fois qu’il passait devant la chambre proscrite. »

« C’est bon, tu es prêt, Regulus ? demanda son père. On va être en retard ! »
C’était le grand jour : la rentrée.
« Attends, ma baguette ! » s’écria l’enfant, honteux. Il remonta aussitôt la chercher. Elle était posée sur sa table de chevet, trônant au milieu d’un fouillis de vieux parchemins. Regulus s’en empara et, les doigts tremblants, la glissa dans un pli de sa cape.
Sirius lui jeta un regard narquois, mais ne fit aucune remarque. Il était prêt depuis longtemps et feignait la nonchalance, mais commençait à s’impatienter.
« On peut y aller, père ! »

« ... Et fais bien attention aux autres sorciers ! Ne parle pas aux Sang-de-Bourbe, choisis bien tes amis ! répétait pour la troisième fois au moins Walburga à Regulus. Et surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix, ne reste pas avec ton frère, il pourrait avoir une mauvaise influence sur toi ! »
Sirius, qui marchait quelques mètres devant, lança sans se retourner :
« Ne t’inquiète pas, mère ! Reg ne va surtout pas me traîner dans les pattes, n’est-ce pas, Reg ?
— Arrête de m’appeler comme ça ! » rugit son frère. L’aîné courut pour se protéger, puis passa le mur qui menait au quai 9 3/4.

« Serpentard ! »
Un tonnerre d’applaudissements jaillit de la table de droite. Regulus sourit fièrement et rejoint ses camarades sans un regard pour Sirius.
« Tu t’appelles comment ? Demanda un deuxième année au nez crochu et aux cheveux gras.
— Regulus Black. Et toi ?
— Black... Tu es le frère de Sirius ? éluda l’autre.
— Oui... Mais ce n’est pas un vrai Black. Il m’énerve.
— Ah... soupira de soulagement le garçon. Dans ce cas, tu es le bienvenu, Regulus. » Il lui serra la main et lui donna une accolade.
« Oh, et au fait, je m’appelle Severus Rogue. »


La coupe d’argent était pleine. Le jeune sorcier regardait sa main monter vers sa bouche, comme hypnotisé par ce lent mouvement. L’elfe ne cessait de trembler, mais gardait ses lèvres serrées.
Le garçon avala le liquide en une seule gorgée. Aussitôt, il laissa échapper un gémissement.
« Maître... » supplia l’elfe.
Le jeune homme le repoussa et se servit courageusement un deuxième verre.

« Nouveau meurtre : l’éminent professeur Aster Figgs a été retrouvé dans sa maison, sûrement touché par le sortilège de mort qu’affectionne Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Il enseignait à l’école de sorcellerie de Poudlard l’étude des Moldus. »
Regulus s’empressa de découper l’article et de l’afficher au côté des innombrables autres qui ornaient le mur de sa chambre. Le Seigneur des Ténèbres réussissait à sauver la race des Sorciers, il purifiait ce monde ! L’adolescent l’admirait : lui, au moins, avait réussi à montrer sa force, à affermir son autorité. Il ne passait plus derrière les autres.
Orion et Walburga observaient eux aussi les avancées du Lord avec satisfaction.
« Voilà un sorcier digne de ce nom !
— On peut être fier d’être Sang-Pur avec lui, au moins... »
Sirius ne parlait presque plus aux Black. Il ne rentrait qu’à la fin de l’année et s’enfermait de suite dans son antre, où il correspondait avec ses amis de Gryffondor. Son frère les avaient aperçus quelques fois. Il étaient assez étranges : un semblait toujours triste et sale, et un autre faisait penser à un chien qui suivait ses camarades avec empressement et dévotion...
Regulus, quant à lui, n’avait pas rencontré beaucoup d’amis. Les Serpentards étaient tous amicaux avec lui, mais personne n’avait voulu devenir plus proche. Cela ne le dérangeait pas outre mesure : il aimait bien la solitude.
Cependant, il était intégré à la vie de sa Maison. Au début de sa troisième année, un peu hésitant, il s’était présenté au recrutement pour l’équipe de Quidditch. Le Capitaine, un adolescent méprisant dans sa dernière année, l’avait considéré de haut en bas avant de lui lancer un balai pour lui demander de faire ses preuves. Chose étonnante, autant pour les autres que pour lui, Regulus avait une grande facilité à manier son Comète 180, prenant de l’aisance dans les virages et fusant à travers tout le terrain. Les autres l’avaient fixé bouche bée et, quand il fut posé, le Capitaine ne dit qu’une seule chose :
« Nous avons trouvé notre Attrapeur... »
Regulus allait aussi souvent aux réunions du professeur des potions, Horace Slughorn. Il faisait partie des Black, ce qui semblait satisfaire la recherche de relations du directeur de Serpentard. Il passait inaperçu, restant dans la moyenne des élèves, ni chahuteur, ni excellent.
La seule personne avec qui il s’entendait était Kreattur : à chaque fête, le jeune sorcier rentrait chez lui et passait des heures à discuter avec l’elfe. Ils partageaient les mêmes opinions, mais ne se lassaient jamais d’en débattre.

« Plus que... plus que trois... » haletait le jeune homme. À chaque gorgée, il criait, se déchirait la voix, puis continuait, mû par une force plus grande que sa volonté. Ses yeux verts étaient devenus fous : ils roulaient en tous sens dans ses orbites. Son elfe était tétanisé. Dans un suprême effort, il se secoua et prononça d’une voix chevrotante :
« Maître, cher maître... Courage ! Kreattur vous protège... »
La coupe, une fois de plus, apporta le liquide maudit aux lèvres du sorcier.

La porte claqua dans un bruit d’enfer. Walburga ne dit qu’une chose :
« Eh bien, au moins, nous ne sommes plus qu’entre vrais Black ! Nous sommes débarrassés de ce traître à son sang... »
Orion, lui, se dirigea vers l’arbre généalogique familial. D’un geste vif de sa baguette, il effaça le nom de Sirius. À sa place ne se trouvait désormais qu’un point noir.
Plus touché qu’il ne voulait le montrer, Regulus monta l’escalier quatre à quatre et se jeta sur son lit. Sirius, son frère, était parti...
Plus tôt dans la matinée, Sirius et sa mère s’étaient, une énième fois, violemment disputés. Walburga ne supportait plus que son fils corresponde avec son ami Potter, un traître à son sang. Sirius, fier comme un paon, avait déclaré ne plus avoir besoin de personne pour vivre. Il était parti chez James Potter qui, d’après lui, l’accueillerait comme un frère.
« Il ne m’a jamais considéré comme son frère, se rendit compte Regulus. Pour lui, je n’étais rien d’autre qu’un larbin des Black, destiné à appuyer tous leurs propos... »
Amer, il se releva brusquement et envoya un hibou à Severus, le seul qui l’avait considéré en tant que Regulus, sorcier à part entière.
« Je suis prêt, dis-moi où je dois venir pour Le retrouver. »


« Écoute... écoute, Kreattur... Il ne faudra pas le dire à Walburga, que je suis venu ici... D’accord ? » Le jeune homme semblait avoir pris dix ans : des cernes s’étaient dessinées sous ses prunelles anxieuses et des rides soulignaient sa fatigue. Il s’était écroulé contre le bassin de pierre, sa coupe ancrée dans sa main droite.
« Oui, Maître, Kreattur vous le promet. » L’elfe ne savait pas quoi faire pour soulager le sorcier, il ne se souvenait que trop de son impuissance quand il était venu avec Lui...
« Et... Kreattur... Récupère le médaillon... et détruis-le... » Puis son maître ferma les yeux.
Kreattur se frotta le crâne avec terreur, récupéra la médaille ronde au fond de la vasque vide, puis descendit sur la poitrine de l’adolescent évanoui et lui tapota les joues. Ses paupières se descellèrent difficilement, et un filet d’air à peine audible sortit de sa bouche :
« Kreattur... Vas-y, détruis-le... Ne t’occupe pas de moi... »
Poussant un long gémissement, l’elfe abandonna à regrets son jeune maître et claqua des doigts. Il disparut sur le coup ; le sorcier referma les yeux de soulagement.

Les Black se réjouissaient : depuis le temps que leur jeune fils, l’honneur exemplaire de la famille, vantait les bienfaits du Seigneur des Ténèbres... Et à présent, il le servait dans son idéal qui rendrait la gloire aux Sang-Purs !

« Black ! Le Seigneur des Ténèbres a besoin de toi ! » L’acerbe injonction lui lançant l’information ne toucha pas Regulus le moins du monde. Il se sentit ragaillardi, bien qu’un peu angoissé : pourquoi avait-Il besoin de lui ? Néanmoins, le jeune sorcier transplana auprès de son Maître.
« Regulus... Tu es venu... » souffla une voix qui n’avait rien d’humain. Le Lord était adossé dans un fauteuil imposant trônant au milieu d’une pièce froide et austère.
Regulus s’inclina avec raideur devant le Seigneur des Ténèbres.
« Vous m’avez appelé... Maître ?
— En effet, affirma le Mage noir, amusé par la peur qui se lisait dans les yeux de son Mangemort. Tu es un fidèle et loyal serviteur. J’aurai besoin que tu me rendes un service...
— Tout ce que vous voudrez, Seigneur, répondit avec empressement le novice.
— Il me faut ton elfe de maison, pour une tâche d’un haute importance.
—... Il sera tout aussi honoré que je le suis, Maître. »
Le puissant sorcier clôt la conversation en renvoyant l’adolescent d’un claquement de doigt. Le jeune homme disparut sans attendre.

« Kreattur, le Seigneur des Ténèbres demande tes services. Il faut que tu ailles avec lui. C’est un très grand honneur ! expliqua Regulus à son elfe d’un air convainquant.
— Bien, Maître, Kreattur y va, couina la créature.
— Après cela, reviens vite ! »

Il faisait nuit depuis longtemps dehors. Hormis les espèces nocturnes en quête de nourriture, chacun dormait.
Regulus somnolait, une bougie éclairant sa chambre d’une lueur blafarde. Il fut réveillé en sursaut par un craquement suivi d’un râle : Kreattur était de retour.
« Kreattur ! Que se passe-t-il ? » s’écria l’adolescent en récupérant l’elfe qui s’écroulait. Il le coucha sur son lit et lui apporta de l’eau. La créature assoiffée se jeta sur l’eau qu’elle but goulûment. Regulus attendait son récit, horrifié.
« Le Seigneur des Ténèbres a emmené Kreattur dans une grotte sombre, commença l’elfe en frémissant. Kreattur et Lui ont traversé un lac sombre et au milieu, il y avait un rocher plat sinistre. »
Kreattur s’arrêta, comme pétrifié par une vision. Son jeune maître l’encouragea d’un regard confiant.
« Au centre du rocher se trouvait un bassin en pierre, coassa le petit être. Il n’a rien expliqué à Kreattur. Il a juste montré le liquide dans le bassin, et Il a dit à Kreattur de boire... Kreattur a bu toute la potion, elle brûlait son ventre, il a supplié Mrs Black, pour qu’elle vienne, et vous aussi, Kreattur vous a appelé, mais le Seigneur des Ténèbres s’est moqué. Il a tenu Kreattur, Il l’a forcé à boire toute la potion. Il a posé un médaillon vert au fond. Et Il est parti dans le bateau en laissant Kreattur seul. »
Le pauvre elfe déversait toute l’histoire sans discontinuer, tellement soulagé de la fin de cette épreuve que des larmes coulaient de ses yeux sans qu’il s’arrête de parler. Regulus, une boule dans la gorge à l’idée des souffrances qu’avait endurées Kreattur, était accablé.
« Après, Kreattur avait soif, très soif... Il a rampé jusqu’à l’eau pour boire, mais des cadavres sont sortis et ont pris Kreattur dans leurs mains mortes... Mais M. Regulus avait dit à Kreattur de revenir, alors Kreattur est revenu. »
Sans rien ajouter, l’adolescent sortit et revint aussitôt avec un morceau de pain et du lait.
« Tiens, Kreattur, c’est pour toi. »
L’elfe recueillit le précieux présent et le dévora avidement, sous le regard inquiet de Regulus.
« Maintenant, Kreattur, il va falloir que tu restes à la maison, pour te cacher. D’accord ? » L’être difforme s’arrêta de laper son lait et leva sa tête. Il acquiesça gravement.

Après un moment qui lui parut infini, l’adolescent se releva avec beaucoup de peine, gémissant de tout son être. Son elfe l’observait, caché derrière un rocher. Il avait trahi l’ordre, mais c’était plus fort que lui, il voulait protéger ce sorcier si gentil avec lui. Il l’avait entendu crier sous l’effet de la potion :
« Sirius, Sirius ! Je suis ton frère ! Mère, reconnais-moi ! Père ! »
À présent, le jeune homme sortait avec difficulté de sa poche un médaillon en tout point semblable à son jumeau maudit. Il le déposa dans la vasque qui se remplit à nouveau du liquide. Un pas après l’autre, les jambes chancelantes, le sorcier s’avança vers l’onde sombre qui entourait l’île. Il se pencha pour boire, mais l’elfe sortit de sa cachette et cria :
« Non, maître, non ! Il ne faut pas ! Il y a des mains mortes qui vont vous enlever ! Kreattur va vous sauver... »
Le garçon se retourna et, avec toute l’énergie qui lui restait, il expliqua :
« Kreattur, j’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu détruises ce médaillon. Maintenant, va. »
L’elfe, la mort dans l’âme, se résigna et disparut dans un crac ! sonore.

Regulus avançait dans la nuit déserte, invisible dans sa cape d’encre. Il s’arrêta devant une porte, et, d’un geste incertain, vint frapper sur le bois clair. On lui ouvrit, et il entra rapidement.
Un homme sans âge, à la longue barbe et aux cheveux d’argent, lui présenta un fauteuil et lui sourit par-dessus ses lunettes en demi-lune :
« Alors, Regulus, qu’est-ce qui t’amène chez moi ? Voldemort veut me parler ? »
Le jeune garçon tressaillit à l’énonciation du nom interdit, puis répondit du bout des lèvres :
« Non, professeur. En fait... je viens de mon propre chef. »
Dumbledore inclina légèrement la tête, intéressé.
« Lors de mes... « études » sur la magie noire, j’ai entendu parler des Horcruxes. Est-ce que vous pourriez m’en apprendre plus ?
— Bien sûr, répondit lentement le vieil homme en choisissant ses mots. Ta connaissance est purement théorique, n’est-ce pas ?
— Oui. Je... je crois qu’Il... qu’Il s’y intéresse... bafouilla l’adolescent, terrorisé.
— Un Horcruxe est un objet dans lequel un homme a caché une partie de son âme, qu’il a « découpée » auparavant. »
Regulus ne put retenir un frémissement d’horreur :
« Vous voulez dire, professeur, qu’il doit « découper » son âme ? C’est...
— Abject, oui, je te l’accorde.
— Et si le sorcier meurt ?
— Il ne mourra pas vraiment tant que son Horcruxe restera intact. La partie de son âme qui habitait son corps errera à la recherche d’une nouvelle enveloppe, expliqua Dumbledore. Du moins, c’est ce que je suppose, je n’ai jamais essayé.
—... et il y a une formule pour réaliser cela ? demanda le jeune sorcier, déjà effrayé à l’idée de la réponse.
— Il faut commettre un meurtre. C’est le seul moyen. »

Regulus resta plusieurs minutes recroquevillé dans l’immense fauteuil de velours rouge. Son visage trahissait l’intense combat qui tiraillait sa raison : il semblait avoir vieilli soudainement, et ses mains se tordaient sur ses genoux osseux. Dumbledore le couvait d’un regard bienveillant.
« Regulus ? » L’adolescent releva brusquement la tête.
« Puis-je t’être utile à quelque chose d’autre ?
— Non, non, professeur, bredouilla le jeune garçon.
— S’il y a quelque chose qui te tracasse dont tu voudrais me faire part, n’hésite pas, ajouta le directeur, un léger sourire flottant sur sa bouche.
— Non, professeur, il n’y a rien. Merci beaucoup, professeur. »
Sur ces mots, Regulus se releva et marcha jusqu’à l’entrée. Son hôte l’accompagna et lui ouvrit la porte.
Avant de disparaître dans la nuit froide, le garçon se retourna et implora :
« Si vous voyez Sirius, passez-lui le bonjour de ma part... »

Le jeune sorcier souffrait atrocement, tout son corps le brûlait. Malgré cela, et malgré le fait qu’il savait que sa vie finirait bientôt, il étira les muscles endoloris de ses joues pour former un sourire victorieux : Voldemort ne réussirait pas son plan, grâce à lui. Il avait enfin accompli quelque chose. Il examina son choix. Était-ce le dégoût que créait le Mage noir en lui par ses actes, ce qu’il avait infligé à Kreattur, ou la lutte de son frère qui l’avait fait se retourner contre son Maître ? Il n’en saurait jamais rien.
Dans un soupir, il abandonna son enveloppe de douleur et se laissa glisser dans les flots noirs. Des bras décharnés l’agrippèrent et l’entraînèrent au fond du lac.

« Vite, Kreattur, prépare-toi ! » appela Regulus dans la cuisine.
« Nous devons partir immédiatement. »
L’elfe sortit de son trou, l’air ensommeillé. Il n’avait pas vu son maître depuis huit jours et voilà qu’il venait le réveiller au beau milieu de la nuit. Pourtant, il ne dit rien et suivit le garçon.
« Kreattur, tu dois m’emmener là où Il t’a emmené. »
Le petit être, soudain alerte, fronça les sourcils.
« Maître, c’est dangereux... croassa-t-il dans une tentative de dissuasion désespérée.
— Kreattur, répliqua Regulus en s’agenouillant, c’est très important. Je te le demande, en plus de maître, en tant qu’ami. »
Le pauvre elfe en eut les larmes aux yeux : c’était la première fois qu’un sorcier se nommait son ami. Il tendit sa main minuscule qu’il glissa dans celle de l’adolescent, et ils s’évanouirent.
Seul le feu crépitant dans le foyer avait été témoin de ce dernier passage de Regulus Arcturus Black à sa maison.

Il ne restait de sa venue que le médaillon, brillant au milieu de la substance verdâtre qui l’entourait. À l’intérieur, seul un mot gardait en mémoire l’acte de bravoure du jeune sorcier : plus tard, bien plus tard, un autre adolescent viendrait ici, accompagné d’un vieil homme au regard vif par-dessus ses lunettes en demi-lune.
Mais, en attendant, le lac et son île avaient retrouvé une paix souveraine.

Au Seigneur des Ténèbres,
Je sais que je ne serai plus de ce monde
bien avant que vous ne lisiez ceci
mais je veux que vous sachiez que c’est moi
qui ai découvert votre secret.
J’ai volé le véritable Horcruxe
et j’ai l’intention de le détruire dès que je le pourrai.
J’affronte la mort dans l’espoir
que lorsque vous rencontrerez un adversaire de votre taille,
vous serez redevenu mortel.
R.A.B.
304

Un petit mot pour l'auteur ? 86 commentaires

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Pour poster des commentaires,
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Ananas L · il y a
Félicitations et bonne continuation !
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Sylvie · il y a
Je viens de lire la fanfiction et je voulais dire merci! Merci d'avoir éclairé ce passage sur RAB! Je suis vraiment contente parce que c'était quelque chose qui n'était pas forcément clair dans mon esprit! Merci de nous avoir fait ressentir de la compassion pour un personnage si mal compris! :)
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Feuille ambrée · il y a
Merci beaucoup !!
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Maour · il y a
Toutes mes félicitations ;)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !!
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Fred Panassac · il y a
Une très belle fanfiction aux couleurs sombres et très prenantes. J’étais passée à côté, j’en suis désolée.
Le jury vous a très judicieusement distinguée, bravo pour ce beau Prix, Feuille ambrée.

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Feuille ambrée · il y a
Merci beaucoup !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce prix, Feuille ambrée !
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Feuille ambrée · il y a
Merci !
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Camille Dubois · il y a
Félicitation! :D
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Hermeline · il y a
re-voté ! ;)
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Ananas L · il y a
On peut voter plusieurs fois ?
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Feuille ambrée · il y a
Oui, après avoir été sélectionnée en Finale, les votes de l’œuvre sont remis à 0 !
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Ananas L · il y a
Merci d'avoir éclairé ma lanterne ^^... Je le saurai pour la prochaine fois !
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Marie Gauvin · il y a
chapeau ! génial... mes voix pour vous.
si jamais vous souhaitez encourager mon oiseau... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/loiseau-6

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Utilisateur désactivé · il y a
Je renouvelle mon soutien avec grand plaisir ! :)