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M-B

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Être quelconque n’a pas d’importance, au final personne n’est quelconque, nous avons tous ce petit quelque chose qui nous rend différent d’un autre.
Moi Yann, je ne suis pas quelconque et pourtant la terre entière le pense. Grenoble tout entière le pense.
Pire, ils pensent que je suis un ivrogne quelconque. Ivrogne je veux bien, mais quelconque j’ai encore du mal.
Je ne crie pas, je ne saoule personne à part moi même, je ne fais même pas la manche. Enfaite, j’ai un chez moi, modeste, insalubre certes mais j’ai un chez moi.
Je préfère la rue, je préfère le tram. Chez moi je suis seul et je n’identifie pas les voix que j’entends, dehors je suis encore plus seul mais les gens me voient. Ils m’ignorent ou font semblant mais je sais qu’ils me considèrent : peu ou mal mais ils me considèrent.

Lundi 24 Avril

Il fait beau mais Dieu qu’il fait froid. Le vent me glace le sang. Moi qui ai troqué mon manteau contre une veste légère, je n’aurais pas dû.
Je vais rester toute la journée dans ce tram. Peut être en changerai-je à midi je ne sais pas.
J’habitais dans un squat du centre ville depuis cinq ans. Il n’y avait que moi et tant mieux.
Mon appartement n’était qu’à cinq minutes du premier arrêt de Tram. Je connaissais chaque pavé par coeur, chaque ligne de tram ou de bus sur le bout des doigts.
Les gens me connaissaient dans la ville et à force bien qu’ils ne s’en doutent absolument pas, j’avais fini par les connaître.

« Ah tient voilà le clodo, il a meilleure mine qu’hier, tant mieux » Voilà ce qu’avait pensé un homme que je croisais de loin tous les matins.
Il lit dans les pensées vous demandez vous ? Et bien oui, disons que je ne lis pas, j’écoute. Je n’ai pas le choix, je dois tout entendre.
Une femme était montée puis s’était assise non loin « Si je ne change pas de place de suite il ne m’embêtera pas c’est sûr et certain, pitié qu’il ne remarque pas ma présence ».
Je me demandais ce que je pouvais avoir en commun avec ces hommes qu’elle craignait tant. Rien sûrement. J’avais en plus ma marginalité.
Un enfant avait pensé « Il pue, pourquoi le monsieur ne se lave pas ? »
Fidèle à son titre d’enfant, il avait prononcé ces exactes paroles en même temps qu’il les avait pensées.
Je faisais mine de n’avoir rien entendu. Parfois les gens devaient se demander si je comprenais le français.
Même les contrôleurs du Tram m’ignoraient, je n’avais rien, je ne faisais rien.
Je croisais d’autres « marginaux » mais je ne leur parlais pas. En soit moi j’avais un chez moi, pas eux. Souvent ils pensaient à parler de tout et de rien. Ils ruminaient des conflits de rue sur fond de cigarettes et même parfois d’amour.
Après quelques minutes je m’arrêtais devant une petite supérette pour acheter comme à mon habitude mes deux canettes de Maximator. Je ne serai pas ivre, j’aurai simplement un peu plus chaud, un peu moins faim.
Ma solitude se noiera dans les vapeurs de mon alcool, les gens me jugeront.
« Comment on en arrive là ? » s’était interrogé un vieil homme fier de sa propre vie pavée de difficultés mais toujours surmontées.
Je ne répondais pas, je n’avais aucune justification. J’en étais là point barre. Je le regardais l’air de dire, non je ne vaux pas rien monsieur.
Il m’avait donné deux euros. Je pourrai m’acheter des gâteaux et de l’eau. Il fallait bien que je vive pour pouvoir continuer à boire. J’avais même cet humour noir pensais je.
Je n’étais pas alcoolique j’étais juste seul. Certains se consolent en mangeant, d’autre en sortant moi je n’ai ni argent pour manger ni argent pour sortir mais bien trente centimes pour oublier ma solitude.
« Ils m’énervent tant à le juger ces cons » pensa une jolie jeune femme. Malgré tout, il restait des personnes qui passaient et me souriaient seulement, réellement.

J’avais déambulé dans la ville toute la journée, restant dans le tram marchant dans les galeries marchandes.

Sur le retour à mon modeste chez moi mais sans ingratitude « sauveur de chez moi », je marchais derrière un jeune homme qui avaient des idées d’un noir plus terrible que la crasse qui recouvre le visage du monde.
« Pourquoi ? » répétait il en boucle, ses pensées était tellement brouillon que je n’arrivais pas à distinguer les origines de tout ce brouhaha.
Je le suivais de loin, intrigué. Arrivé devant chez moi, je décidais de continuer pour élucider tout ça.
J’avais pour une rare fois l’impression d’être en proie à une curiosité malsaine.
Il ne m’avait pas remarqué, il y avait du monde, personne ne l’avait remarqué.
Ce jeune déprimé écoutait de la musique sans vraiment l’écouter. Il arriva devant un banc.
Je connaissais ce banc, il était aussi seul que moi. Rien devant, rien derrière, juste l’immensité d’une rare plaine et le silence pour allié.
Il s’assit et certain d’être seul, laissa exploser la peine qui était la sienne.
Là je ne me sentais pas bien, j’avais honte d’avoir voulu savoir -pourquoi?- moi aussi.
Que faire ? Ma voix intérieure me suppliait d’aller le voir, mon aspect extérieur me criait de m’en aller.
J’avançais penaud, encouragé par mon expérience des voix. C’était un peu le moment pour moi de pouvoir rassurer, parler et non pas écouter et me cacher.
Je m’assis à ses côtés.
Il me vit
« Putain on ne peut pas être tranquille » pensa t il
-Jamais dis je de ma voix rauque qui n’avait pas retentit depuis très longtemps
-Pardon dit il en reniflant, les larmes désormais sèches sur son visage rougit par la peine et la honte.
-On n’est jamais tranquille jeune homme dis je en regardant au loin, j’adore ce banc et ce banc adore la peine.
-Il nous aime bien alors dit le jeune homme.
Le fait que j’aie vu jaillir sa peine peu avant avait mis de côté sa pudeur.
« Je ne le reverrai jamais de toute façon » pensa t-il
-Pourquoi tu pleures ? Demandais je brut de pomme
Il ne réfléchit pas.
Il me raconta ses malheurs qui n’étaient pas du tout de petits malheurs. Sa voix se nouait au fur et à mesure que ses pensées se faisaient lourdes. J’étais moi même ému. Ses pensées à lui je les écoutais et je les ressentais un peu.
Je l’avais rassuré, m’inventant de faux cas similaires pour qu’il n’aille pas dans la mauvaise direction.
Pour une seule et unique fois je ne voulais plus me contenter de n’être que spectateur.
J’étais persuadé que parfois certaines rencontres pouvaient tout changer, peut être qu’humblement, ma personne pouvait être autre chose qu’un poids pour la société.
-Ne fais pas de bêtise hein dis je en me levant, rentre chez toi et reconstruis toi. Ca prendra du temps mais ça va aller mon petit dis je en souriant.
Je n’avais pas souris depuis si longtemps, je n’avais pas parlé depuis si longtemps.
Moi qui détestais les voix, le fait de parler me faisait un bien fou.
Je préférais les voix qui caressaient mon tympan à celles qui flagellaient mon coeur.
Il se répétait sans cesse mon « Ca va aller ». J’en étais heureux. J’avais servi au moins une fois dans ma vie.
Pour ma part, je rentrais dans mon chez moi, et m’endormis heureux pour la première fois en quinze ans de misère sociale et affective.
Ce jeune homme m’avait insufflé un sentiment nouveau, je n’arrivais pas à y mettre de mot mais il était là bien réel.

Mardi 25 Avril

Visiblement, c’était lui qui m’avait suivi cette fois ci. Le jeune homme était là devant la porte de chez moi, des sacs remplis de provisions à la main.
-Ce n’était pas obligé dis je ne sachant pas où me mettre.
-Je sais mais je veux vous aider, comme vous m’avez aidé. Vous avez sauvé ma vie, je veux sauver la votre.
Encore une fois je ne savais pas quoi dire.
Il ne m’avait pas seulement laissé les sacs, il était resté.
Nous avions parlé toute la matinée, il n’allait pas en cours, ne travaillait pas pour la semaine.
Il était seul, moi aussi.
Je ne lui demandais pas pourquoi il souhaitait rester avec moi et m’aider, je le savais, ça m’allait.
C’était à peu de choses près la même raison que celle qui m’avait faite aller vers lui.
Je l’acceptais comme il m’avait accepté.
Il y avait aussi une veste, un rasoir, du gel douche, tout le nécessaire pour faire de moi un homme digne extérieurement.
Il s’était occupé de moi et en même temps s’occupait de lui. Je ne notais aucune négativité dans ses pensées.
Il avait voulu savoir mon histoire et en toute honnêteté je la lui contais.
Ne finis jamais comme moi, lui dis je toujours aussi étonné de ma propre voix.
-Je préfère finir comme vous que commencer comme eux conclut-il simplement.
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