18
min

Les Voiles de Pélaque

Image de Simon Drillat

Simon Drillat

1770 lectures

256

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Cette nouvelle de fantasy nous emmène dans un univers totalement dépaysant ! Dans une atmosphère médiévale – et grâce à un schéma narratif ...

Lire la suite
— Entendez bien, braves gens, l’histoire que je m’en vais vous dire. C’est une histoire étrange, et on me traiterait de menteur si l’on ne savait pas que je ne dis que la pure vérité. Tout ce que vous entendrez s’est déroulé il y a peu, sur les eaux d’ammoniaque qui entourent la Cité, et j’y étais.
Ne croyez pas cependant que j’irai vous distraire pour rien, il faudra que je sois payé, et bien de surcroît. De l’eau fraîche et pure, deux jarres entières, voilà ce qu’il vous en coûtera pour entendre mon histoire. Que ceux qui préfèrent demeurer dans l’ignorance et ne pas dépenser un sou s’en aillent. Quant à vous autres, sachez qu’il faudra garder le silence sur cette affaire, car notre bon roi n’en est pas remis, il chassera et tuera quiconque répandra cette histoire. Je sais ce que je risque, et pourtant je prends cette peine car cela ne doit pas être tu, il en va de vos vies.

Sur les eaux du port flottait la galère de notre bon roi Herkus. Ses minions se pressaient tout autour du trône, d’où il chassait la saguepire. À chaque coup de feu, nous applaudissions avec enthousiasme, même si je me souviens qu’aucune fois le roi ne parvint à toucher l’une de ces abominations. Mais les cendres se mirent à tomber, et nous dûmes mettre un terme à la chasse.
C’est sur le chemin du retour que se déroula l’incident. Alors qu’on faisait fouetter les rameurs pour l’amusement, et aussi, je dois le dire, pour aller plus vite, on vit au loin la plus grosse et la plus laide saguepire qu’il m’ait été donné de voir. Je tremble encore à son souvenir, elle était si terrible que le roi lui-même en vint à craindre pour son navire. Les gardes-nus firent feu sur la bête, si abondamment que nous en restâmes tous sourds un long moment. Lorsqu’ils cessèrent, on crut la bête morte, mais nulle part ne se profilait sa dépouille hideuse.
Herkus, notre bon roi, en fut fort déçu, et cela se changea vite en colère. Vous avez tous entendu, braves gens, au cœur de la nuit, les cris d’un homme qui tombe dans les eaux d’ammoniaque. Mais avez-vous vu, en pleine lumière du jour, un enfant jeté dans ces eaux mortelles ? C’est une image que j’aimerais effacer de mon esprit, soyez-en sûrs, et le pire fut sans doute la supplique déchirante que nous adressa l’être condamné.
Cela s’est passé ainsi : comme les courtisans et moi-même constations le déplaisir du roi, nous nous écartâmes du trône pour éviter qu’il ne s’en prenne à nous. Vaine précaution en vérité ! Cherchant la saguepire du regard, nous priions tous pour passer inaperçu, une fois n’est pas coutume.
« Là ! Je la vois seigneur ! Elle flotte ! »
C’est ce qu’a dit un garçon, amené à la chasse car le roi aime à s’entourer de jeunes gens, ce que vous savez bien. Le pauvre ne devait pas avoir plus de quinze ans, et sans doute ne pouvait-il suffire au plaisir d’Herkus car il n’était pas très beau. Nous regardâmes donc ce qu’il pointait du doigt, et je vis aussitôt son erreur. C’était un simple tronc, pas encore complètement rongé par les acides, et sur lequel s’étaient piqués de nombreux débris et algues.
Notez qu’à cette distance, beaucoup d’entre vous auraient commis la même erreur, mais le roi ne s’y trompa pas. Il ordonna à ses gardes-nus de saisir le garçon, et l’envoya vérifier par lui-même. Vous connaissez la suite. Ou plutôt vous la devinez car ce qui arriva alors, nul n’aurait pu le prédire, ni même l’imaginer.
Mais je me dessèche, il est temps de payer, braves gens, ou vous ne saurez point le fin mot de cette histoire. Allons, allons ! Quelles raisons avez-vous de râler et maugréer, n’avez-vous pas été prévenus ? Ai-je fait quoi que ce soit de malhonnête ? Bien, voilà qui est mieux.

Comme je vous le disais, le garçon fut jeté à l’eau, et j’étais terrifié, mais aussi soulagé et reconnaissant que ce garçon ne fut pas moi. Aussitôt, ses chairs rougirent et se boursouflèrent, formant des cloques qui éclataient à son visage. Une fumée puante se dégageait de lui, et voyez-vous, nous nous détournâmes de ce spectacle effroyable ! Si les acides ne l’avaient pas encore tué, la douleur ne tarderait pas à le faire, et c’est là qu’arriva l’impensable.
Surgissant du fond des eaux, la saguepire géante s’empara du garçon, le gobant comme la grenouille le moucheron. Son bec de pierre se referma sur l’enfant, et elle s’en alla vers la berge, ondulant comme un serpent, battant de ses grandes mains palmées à la surface pour déséquilibrer les tireurs. Ce que je vous dis je l’ai vu, et je n’étais ce jour-là sous l’emprise d’aucun produit déformant, soyez-en assurés !
La saguepire s’en est allée cracher le garçon sur la berge, tout gluant de salive, et disparut. L’enfant, déformé mais vivant, s’est ressaisi et a disparu à son tour dans le quartier du port. Peut-être avez-vous remarqué les gardes-nus rôder en grand nombre dans la ville ces derniers jours ? Eh bien, vous savez pourquoi maintenant.
Il ne fait aucun doute que l’enfant, sauvé de la mort par un tel démon, doit être trouvé et abattu. Le roi Herkus ne saurait tolérer qu’on le défie, qu’on l’humilie si ouvertement.

Quant à moi je suis une bonne âme, car je sais de source sûre que dans le cas où l’enfant ne serait pas retrouvé, c’est vous qui paierez. Les gardes-nus viendront bientôt jusqu’ici, ils fouilleront vos baraques et vos bouges, mettront la main sur vos biens, s’empareront de vos garçons, et si par malheur vous avez un fils aussi laid que vous, un fils dont on pourrait dire qu’il a été nager dans les eaux d’ammoniaque, alors ils vous le tueront.
Il subira les pires tortures, sa mort sera lente et publique. Sa famille subira le même sort ou sera exilée de l’autre côté du Mur de béton, pour un destin plus funeste encore.
Je ne suis pas philanthrope, voyez-vous, et votre compagnie m’indispose au plus haut point. Mais je connais bien le roi, il déteste les jeunes gens comme il les aime, et il en fera tuer autant qu’il le faut pour qu’on soit certain que plus personne ne parle de cet incident à l’avenir. Cela je le redoute, alors cachez vos fils dans les jours à venir. Je ne saurai dire où, mais croyez bien que les rôdeurs des égouts leur feront meilleure compagnie que les gardes-nus.
Maintenant braves gens, libre à vous d’ignorer mon avertissement, de mettre en doute mes paroles. Je vais disparaître et vous ne me verrez plus jamais ; peut-être comprenez-vous l’utilité de mon masque à présent ; méfiez-vous de quiconque vous entendra répéter cette histoire.

* * *

— As-tu notre eau Pélaque ?
— Oui, la voici. À ce rythme, ce sera bientôt prêt.
— Parfait, rentrons au palais avant que quelqu’un ne s’aperçoive de notre absence.
— Tu t’inquiètes trop Achymée, ton commandant m’a à la bonne, je suis intouchable.
— Et toi tu es trop confiant. Si nos petites escapades venaient à être connues du roi, rien ne pourrait nous protéger.
— N’y pensons pas. Ouvre la voie Achymée, mon cristal est à plat.
Mon précieux compagnon tapota la pierre qui ornait son plastron de bronze, et s’ouvrit un passage vers les égouts. Je le suivis précautionneusement, évitant les débris coupants qui jonchaient le sol. La lumière verdâtre qui émanait de son armure n’éclairait qu’à quelques coudées en avant, et suffisait à peine à nous éviter un trou ou un piège posé par les rôdeurs des égouts. Notre petite entreprise marchait bien, car ce que le peuple désirait plus encore que de l’eau, c’était des nouvelles. Je les informais, sauvait peut-être quelques vies, et mettait de côté de précieuses jarres d’eau potable.
Le roi Herkus ignorait la misère de son peuple, et cela ne m’aurait pas troublé si je n’avais pas découvert la vérité. Le Mur de béton se fissurait peu à peu. Un jour, la Cité serait envahie par les flots de la mer qui recouvre le monde. Alors ils mourront tous. Plus important encore, je mourrai aussi ce jour-là, et je n’en ai aucune envie.

Le palais se tient haut perché sur les pentes du volcan. Il domine toute la Cité, et rappelle à chacun son infériorité. Le gigantesque édifice vit de l’eau pure, tirée du dernier glacier, tout en haut du volcan. C’est ainsi qu’Herkus peut contrôler son royaume, car il dispose de l’eau à sa guise, et s’assure l’obéissance de ses sujets en provoquant la pénurie.
Pour ma part, je compte parmi les privilégiés. Nous autres minions sommes choisis pour plaire au roi, le flatter et l’amuser. Vivent aussi au palais les courtisans issus des vieilles familles, qui fournissent leur lot de ministres et de militaires au royaume. Et enfin les gardes-nus ; à l’origine fantaisie lubrique du roi, devenus sa police personnelle. Obéissants et aveugles, entraînés à tuer et torturer, il n’est personne pour leur résister.
Achymée est mon ami de toujours. Il a été choisi pour intégrer les gardes-nus, et c’est un honneur qui ne se refuse pas. Mais il déteste sa fonction, et prendra la poudre d’escampette avec moi dès que tout sera fin prêt. Le problème d’Achymée est qu’il est amoureux, seul privilège qui lui soit interdit, car il est la propriété du roi. Son obstination à vouloir emmener cette apathique donzelle dans notre fuite met tout mon projet en péril, mais comme je suis trop tendre avec Achymée, je cède à son caprice.

— Dis Pélaque, comment était le royaume avant ?
— Il y avait de l’eau pour tout le monde, Achymée. Des rivières entières, qui se déversaient des montagnes en continu ; pauvres ou riches, tous avaient de l’eau. Les cendres et les nuages toxiques ne recouvraient pas le ciel, les pluies n’étaient pas d’acide et les eaux du port scintillaient des reflets de la lune sur les bancs de poissons innombrables.
— Comme j’aimerais te croire, penser qu’il pouvait y avoir autre chose que des saguepires avant cela. Elles ont tout corrompu désormais.
— Tu te trompes, nous sommes tous dans l’erreur mon ami. Je sais que les eaux ont été salies avant l’arrivée des saguepires. Tout est mort, elles sont arrivées ensuite, et elles seules peuvent survivre dans les eaux d’ammoniaque. Savais-tu que les saguepires ne se nourrissent que d’algues ?
— Tu mens !
— Pas du tout, et à vrai dire, a-t-on jamais vu une de ces bêtes manger quelqu’un ?
— Mon capitaine dit que...
— Ton capitaine est un idiot, il suit les ordres et ne pense pas. On blâme les saguepires pour tous nos malheurs parce qu’elles sont laides et parce que c’est bien commode. Cela nous fait un ennemi commun et détourne le regard de la plèbe des exactions du tyran Herkus.
— Tu ne devrais pas parler comme ça du roi.
— Depuis des mois, les architectes tentent de renforcer le Mur de béton. Des têtes tombent, des serfs meurent chaque jour. Mais leurs efforts sont vains car la mer est plus forte. Le glacier diminue à vue d’œil et bientôt, l’eau se fera plus rare encore. Il y aura des purges, et le royaume disparaîtra par notre folie. Nous sommes allés trop loin Achymée, il n’est pas de retour possible.
— Je sais... Le navire sera prêt dans deux jours, aura-t-on assez d’eau ?
— Si nous nous faisons payer quelques jarres demain encore, je pense que ce sera suffisant.
— J’espère que tu ne te trompes pas.

Si je me trompe, nous mourrons. Des années avant cela, pendant que tous les autres minions paradaient autour du roi, j’avais mis la main sur de vieux rouleaux, des parchemins anciens, frappés par l’interdit. J’y ai vu ce qu’était le royaume il y a fort longtemps, et j’ai constaté la ruine dans laquelle nous sommes. Plus important encore, j’ai compris les causes de cette ruine, et la faute qui nous en incombe, entièrement. Mais un des parchemins a tout changé ; il y est fait mention d’une autre terre, une terre sauvage mais immense et fort riche. Une terre qui n’aurait pas été corrompue par l’homme et où l’eau serait pure, abondante, en quantité suffisante pour tous et pour toujours.
Bien sûr je n’y ai pas cru. J’ai douté longtemps, mais mon instinct a été plus fort. Chaque parchemin qui faisait mention d’une autre terre, je l’ai lu. J’ai entendu des histoires et recoupé patiemment chaque information qui me soit parvenue. Pendant des années, ce fantasme s’est construit pour ne plus me donner qu’une certitude : si on navigue assez longtemps vers le levant – deux mois au moins, peut-être trois ou quatre –, alors on touche cette terre inconnue, bénie des dieux. Personne n’a entrepris un tel voyage depuis des siècles car cela aurait nécessité trop d’eau pour un équipage. Mais un petit groupe, trois personnes tout au plus, qui auraient constitué assez de réserves au fil des ans, ceux-là pourraient parvenir au but.
J’en ai assez de vendre mon âme au roi Herkus, cet imbécile dégénéré. Je mourrai pour réaliser mon rêve, cela vaut mieux que vivre pour le sien.

Dans mon appartement, les haut-parleurs se mirent à grésiller.
« Tous les membres de la cour sont conviés à se rassembler dans la salle d’audience immédiatement. Aucune exception ne sera faite. Je répète, aucune exception. »
Que se passe-t-il encore ? Ce genre d’annonce n’est jamais bonne. Par tous les dieux, faites qu’on ne nous ait pas dénoncés.
Achymée partit immédiatement rejoindre son régiment tandis que j’enfilais quelque chose de plus décent. Une fois sur place, le brouhaha généré par la foule était assourdissant. L’inquiétude se lisait sur tous les visages alors que chacun s’essayait à prédire ce qui allait se passer.
— Ils vont encore nous réduire les rations d’eau, vous verrez mon cher Pélaque.
— Qui sait madame, peut-être est-ce pour une exécution ?
— Oh ! Ce serait tellement mieux.
Je quittai la vieille duchesse pour essayer de mieux voir le trône. Au loin, j’aperçus les garde-nus fermer les portes afin que personne ne puisse s’en aller. Achymée devait être quelque part avec eux.

Hellisie, la courtisane dont s’était amouraché mon ami, se trouvait là elle aussi. Cette coquille vide, excessivement maquillée, avait tout l’air d’un papillon au milieu d’un nid de lézards. Tandis que je m’assurai de ne pas être vu d’elle, le roi fit son entrée et nous nous inclinâmes.
— Sujets, j’ai à vous faire part d’une grande traîtrise en ce jour, une ignominie qui sera punie sous vos yeux, afin que cela serve à rappeler nos lois.
Chacun observait autour de lui avec angoisse. Ce serait bien une exécution, restait à savoir qui et pourquoi. Le roi Herkus apparaissait, comme toujours, vêtu d’une cape pourpre, ceinte d’or sur son corps nu. À son cou, le plus beau et puissant cristal qui soit, il scintillait d’une lueur lunaire et sa puissance seule, disait-on, pourrait activer les canons des Anciens. Son visage était entièrement maquillé de façon à ce qu’on sache son humeur. Noir et vert sur les yeux pour la mort, comme aujourd’hui. Jaune et violet sur la bouche pour les festins ; rouge et blanc pour la guerre...
— Une fouille de routine a dévoilé une bien sombre affaire. Un de mes courtisans, que je traite comme ma propre famille, a détourné de l’eau à des fins crapuleuses. Amenez-le-moi !
Je tressaillis tout à coup face à l’urgence de disparaître, mais si je cherchais à fuir, je serai immédiatement capturé. Alors je restais immobile, suant à grosses gouttes et un air coupable embrasé sur ma face. Se peut-il que nous ayons été découverts ? Pourtant je viens d’ajouter l’eau du jour, l’appartement n’a pas été fouillé...

Un hurlement déchira l’assemblée. Face au roi, quatre gardes-nus encadraient un homme âgé ; somptueusement vêtu. Je ne le reconnus pas tout de suite, mais ce furent les cris et pleurs d’Hellisie qui me permirent de comprendre. C’était son père.
Cette petite idiote avait dû tenter de cacher une partie des rations d’eau dans les appartements de son père, et voilà qu’il avait été pris.
— Achymée ! Achymée je t’en prie fais quelque chose, mon père n’y est pour rien !
L’idiote ! Elle hurlait en cherchant mon ami parmi les gardes. Si elle dévoilait leur relation, elle nous condamnait à mort. Je parvins à bousculer mon passage jusqu’à elle, la pris dans mes bras comme pour la consoler, m’assurant que mon épaule contre sa petite bouche peinte l’empêcherait d’en dire plus.
— Hellisie, du calme, nous allons tout faire pour sauver ton père, mais tu ne dois pas dire un mot de plus, est-ce clair ?
J’insistais jusqu’à ce qu’elle opine du chef, et la libérai de mon étreinte. Bien sûr, c’était faux. Je ne ferai rien pour sauver son père, au contraire. Son exécution détournerait l’attention de toute la cour, me conférant la liberté nécessaire à notre départ en mer. En revanche, je reconsidérai le laxisme qui m’avait mené à accepter d’embarquer Hellisie. À tout moment, elle pouvait faire capoter des années de préparation, de risques encourus par Achymée et moi-même... Des années d’espoir.
De retour dans mon appartement, j’ôtai la fraise de dentelles qui m’entourait le cou et me laissais aller à quelques fumeries. Le curare mélangé aux fleurs des cimes calmerait mon angoisse pour un moment.

— Réveille-toi Pélaque !
— Quoi ? Qu’y a-t-il ?
— C’est moi, nous avons à parler, il faut établir un plan.
Achymée m’avait tiré d’une agréable torpeur pour me communiquer ses inquiétudes, une fois de plus. Je n’avais pas encore pris de décision quant à Hellisie, mais j’avais bien l’intention de sonder mon ami afin de déterminer la gravité de son attachement à cette volaille.
— Le plan est prêt mon ami. Pas d’inquiétude.
— Pas d’inquiétude ? Le père d’Hellisie sera exécuté demain, comment comptes-tu t’y prendre cette fois-ci ?
— Du calme, et n’use pas de ce ton avec moi, c’est ta stupide amante qui a commis l’erreur. Bien que je sois désolé pour son père, nous ne pouvons rien pour lui.
— J’en étais sûr. Tu pourrais laisser tout le monde crever derrière toi sans même sourciller.
— Oui Achymée, je le pourrais. Et tu sais pourquoi. Maintenant écoute bien : nous profiterons de la mise en scène qu’Herkus ne manquera pas d’organiser pour l’exécution, et partirons à la faveur de la marée, pendant que toute la Cité regardera ailleurs.
— Nous avons perdu les rations d’Hellisie, nous n’aurons jamais assez d’eau.
— Exact. C’est pourquoi elle restera ici. De toute façon, le roi la forcera à assister à l’exécution, elle ne pourra s’y soustraire.
À ces mots, je saisis mon erreur. Le regard que me lança Achymée était de pure fureur. J’avais outrepassé la confiance qu’il m’accordait aveuglément depuis notre enfance. En réalité, je n’avais pas compris qu’il puisse aimer une telle créature, et avais cru bon de lui expliquer que la raison était de mon côté.
Retenant son poing, mon ami de toujours s’en fut, sa haine m’était presque palpable. Je montrais mes limites : faible, égoïste, impassible. Tout allait sombrer, sans Achymée, je ne pouvais rien.
— Attends, attends je t’en supplie. Regarde, je me mets à genoux devant toi. Je trouverai une solution, fais-moi confiance mon ami. Elle viendra avec nous, ce soir j’irai en ville, je rapporterai deux fois plus d’eau. J’ai les nouvelles du jour, cela vaudra bien la peine. Nous pouvons y arriver Achymée, mais pas sans toi, je t’en conjure, reste avec moi.
Achymée me regarda avec dégoût, il savait que je ne le faisais que pour lui, pas pour Hellisie. Par bonheur, cela suffit. Bien qu’il ne dît mot et tourna les talons, je compris que le plan n’était pas compromis. Sans doute notre amitié en souffrirait-elle, mais plus rien ne m’était insurmontable désormais.

Le capitaine du régiment d’Achymée était une brute stupide, mais il m’aimait bien. En échange de quelques faveurs, il relaxait mon ami de son devoir. Ce jour-là, pendant que je le distrayais, Achymée put acheminer toutes nos réserves d’eau jusqu’au port, où mouillait le vieux vaisseau de pêche de mon père. L’uniforme aidant, personne ne fut assez curieux ou téméraire pour soulever la bâche qui recouvrait son lourd chariot.
L’exécution aurait lieu à la tombée du jour, en ville, pour distraire l’attention de la plèbe de ses réels problèmes. Herkus s’était montré inventif, il avait prévu de faire arracher toutes ses dents au « traître », et ensuite les ongles. Si cela ne suffisait pas, il serait écorché vif par les gardes-nus, puis sa dépouille serait jetée aux saguepires, sans sépulture.
Lors de mon expédition en ville la veille, j’ai aisément pu soudoyer une catin pour prendre la place d’Hellisie lors du spectacle. Vêtue et maquillée de la même manière, la ressemblance serait suffisante pour duper la cour, d’autant plus grâce au voile de deuil qui la recouvrira, circonstance oblige. La pauvresse croit que je l’aime et que je ferai d’elle mon amante, elle ne se rendra compte de mon mensonge que lorsque j’aurai mis les voiles.
Mon plan était parfait, mais le chagrin d’Hellisie compromettait son bon déroulement. Elle refusait de quitter sa famille en cet instant, elle disait vouloir expier sa faute en se dénonçant. Seul son amour pour Achymée pourrait empêcher une telle folie. Je la rejoignis dans ses appartements où elle pleurnichait, hystérique.
— Hellisie, je...
— Pélaque ! Oh par tous les dieux, que va-t-il nous arriver ? Tout ceci est de ta faute, tes projets sont complètement fous ! Tu vas tous nous condamner, démon !
— Bien, maintenant écoute-moi sombre idiote. J’ai trouvé à te remplacer pour ce soir, donne-moi des vêtements d’apparat pour le deuil, et un complet de maquillage.
— Jamais, vois où tes tromperies nous ont menés ! Je ne ferai plus rien pour toi.
— Réfléchis Hellisie, sans moi, tu n’auras jamais aucune chance de vivre ton amour pour Achymée. Si vos petites « rencontres » te suffisent, elles ne lui conviennent pas. Veux-tu que je lui parle de l’an passé, où tu servais de putain au chambellan du palais ? Veux-tu qu’en plus de perdre ton père, tu perdes ton homme ? Qu’as-tu à faire de cette vie d’esclave ? Nous sommes tous damnés ! Se peut-il que tu ne l’aies pas encore compris ? Cesse de geindre méprisable créature ! Fais ce que je te dis, tu auras de longs mois devant toi pour pleurer tout autant que tu veux.
Mais Hellisie ne cessa pas de pleurer ni de geindre. Elle restait effondrée sur le sol, son maquillage dégoulinait, déformant son visage de poupée. Elle hoquetait et des bulles de morve éclataient à ses narines.
Rien ne compromettra mon plan, rien n’empêchera mon triomphe. Il ne sera pas dit que moi, Pélaque d’Akros, je manque de ressource.
Ma petite mixture de curare et de fleurs des cimes tenait dans une fiole à ma ceinture. Je me jetais sur Hellisie, lui pinçais le nez, insensible à ses griffures, et penchais sa tête en arrière. Son cri fut étouffé par le poison que je versais dans sa gorge, et je maintins ma main sur sa bouche pour qu’elle ne le recrachât pas. Un instant plus tard, elle s’effondrait. Si cela ne la tuait pas, petite et frêle qu’elle était, elle resterait inanimée jusqu’au soir... jusqu’à la marée.

— Où est-elle Pélaque ? Ne joue pas avec moi.
— Là, dans le coffre Achymée. Elle s’est effondrée lorsque nous avons passé les portes du palais. C’est mieux qu’elle reste cachée.
— Ne te moque pas de moi ou tu le regretteras.
Achymée jeta un œil dans le grand coffre que j’avais emporté sur mon chariot. Il me lança un regard suspicieux mais ne dit rien. Sa rancune envers moi ne disparaîtrait pas aujourd’hui, mais je n’avais guère de temps pour cela.
— Emporte mon chariot jusqu’au navire. Je dois aller porter ses effets à la doublure d’Hellisie. Je serai de retour avant le coucher du soleil. Tout est prêt de ton côté ?
Il grogna négligemment tandis qu’il partit vers le port. Moi, je me précipitai jusqu’au bouge à l’autre bout de la ville, où j’avais trouvé mon actrice. Il ne me fut pas difficile de la vêtir et la maquiller comme Hellisie. Je lui expliquai que le voile de deuil était un jeu entre nous, qu’elle devrait prétendre être une autre. Je m’assurai sa loyauté par force de flatteries et de promesses, j’étais certain de mon effet. Une vie de vile soumission développe des ressources tout aussi viles, mais fort utiles. J’étais passé maître en ces choses.

Le voile de fumées toxiques assombrissait la Cité. Déjà, la ville entière se regroupait sur la place du Temple des Lueurs. Ma présence passait inaperçue, la cour avait tout loisir de se distraire en ville ce jour-là. Je restai avec mon actrice pour écarter les curieux, jusqu’à ce que l’exécution commence. Alors je m’éclipserai jusqu’au vaisseau.
Ni Achymée ni moi n’étions de grands marins, mais nous en savions suffisamment pour manœuvrer un petit bateau de pêche. La mer était tout pour nous, depuis que l’eau manquait, notre royaume avait dû abandonner ses cultures, ce qui restait était rongé par les pluies acides. La pêche permettait la survie de tous, mais déjà les bancs de poissons se faisaient trop rares et poussaient les pêcheurs toujours plus loin en mer. Certains ne revenaient pas.
Je m’approchais du but. Ce que tout le monde croyait pure folie était mon seul objectif. Les possibilités qu’offrirait la vie nouvelle qui m’attendait dépassaient de loin les rêves de gloire du roi Herkus. J’étais aux yeux de tous un parvenu ; ces ignorants ne pouvaient voir ma destinée, ils ne pouvaient soupçonner leur totale disparition à venir. Ils luttaient encore pour les faveurs royales comme des mendiants se disputent une carcasse empoisonnée. Tout est perdu pour eux ; et c’est tant mieux.
La foule se pressait, les cristaux illuminaient la place des Lueurs. L’exécution aurait lieu sur le parvis du Temple, déjà encombré de gardes-nus. Tout était en ordre, j’invoquai un besoin pressant, assurais mon actrice que je serai bientôt revenu, et partit vers le vieux port de pêche où j’avais grandi jusqu’à mes treize ans.

Un pied dépassait d’un tas d’ordures. Ce n’était pas chose rare dans les bas-fonds de la Cité, mais celui-ci m’intrigua. Bien que dépouillé de tous ses effets, le corps mutilé de nombreux coups de poignard gardait intact sur la poitrine un tatouage : la lance sur la lune. C’était un garde-nu qui avait été assassiné là, chose rarissime. La garde du roi avait tout pouvoir sur les petites gens, et ils en abusaient volontiers, mais si ceux-ci osaient riposter, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : la révolte était imminente.
Je me pressai jusqu’aux quais, où enfin je retrouvai Achymée qui chargeait les dernières provisions.
— Ah Achymée, tout est prêt ?
— Oui Pélaque. Mais toi, petit bâtard sournois, tu as empoisonné Hellisie, je le sais.
— Je l’ai seulement calmée, elle se réveillera bientôt ne t’en fais pas. Embarquons maintenant, les conditions sont bonnes.
— Je vais embarquer oui. Toi, tu restes là.
Un instant je crus qu’il se jouait de moi, qu’il voulait tester ma réaction. Mais j’étais loin du compte. Achymée sortit son fusil, et je vis le petit cristal scintiller vigoureusement au-dessus de la crosse ; il était chargé au maximum.
— Regarde Pélaque. Ton rêve s’achève ici. J’embarque seul avec Hellisie. Toi... toi tu es un poison. Trop longtemps tu m’as manipulé, tu m’as donné des ordres car tu te penses si supérieur à tout le monde. J’ai fait tout ce que tu m’as dit Pélaque, je t’ai aidé, j’ai pris les mêmes risques que toi. Mais c’est terminé maintenant. Si je te laissais embarquer, je craindrais une nouvelle trahison à chaque instant. Tu restes là.
— Qui ai-je trahi Achymée ? N’êtes-vous pas réunis, toi et cette petite sotte, sur le navire de mon père ? N’êtes-vous pas sur le point de vivre mon rêve, que j’ai orchestré depuis si longtemps ? Tu voudrais m’en empêcher ? J’ai agi pour toi, jamais je ne t’aurais laissé derrière et tu le sais. Il n’y a pas de mots pour ce que tu me fais Achymée, pas de sanction plus sévère pour moi qui t’ai aimé plus qu’un frère. C’est toi le traître, le lâche. Tu as profité de mon savoir, de mon audace, de ma vision. Et maintenant tu m’abandonnes ?

Je ne m’en croyais pas capable, et pourtant je fondis en larmes, à genoux sur les pavés, tel un déchet humain. Ces larmes étaient réelles, pour la première fois de ma vie. J’entrevis mon existence sombrer, inexorablement.
— Assez de tes mensonges Pélaque. Tu restes ici.
Et Achymée me tourna le dos, une fois de plus.
Une troupe de misérables sortit d’un vieil entrepôt en ruines, sans doute pour se rendre à l’exécution.
« Là, il y en a un ! » Je ne compris pas immédiatement, j’étais absent à moi-même. « PAW ! » Et entre mes larmes, comme l’ombre d’une chandelle qui vacille, je vis Achymée s’écrouler. Sa tête heurta le sol avec brutalité, tandis que ses mains se crispaient sur sa poitrine calcinée. Ses yeux brumeux me regardaient, et je n’y lis aucun pardon, aucun regret. Ainsi mourut mon meilleur ami, Achymée d’Akros, qui me détestait depuis tout ce temps. Il fut dépouillé par un jeune garçon au visage entièrement brûlé.
— La révolution commence, tu devrais nous rejoindre Pélaque.
Puis il s’en fut. Je reconnus le jeune minion qui avait été jeté dans les eaux d’ammoniaque par les gardes-nus, une semaine auparavant. J’éclatais. Un rire incontrôlable, un rire de dément. Je restais seul un long moment à me complaire dans cette hilarité avant de pleurer à nouveau. Les haut-parleurs annoncèrent le début de l’exécution. Le volcan gronda, crachant de nouvelles volutes empoisonnées.
Pas même toi, Achymée, n’aura pu réduire mon rêve à néant. Tout ceci n’a plus de sens, sans toi, je ne suis rien. Je t’ai aimé, mille fois plus que ce que quiconque est en droit d’espérer, mais tu ne l’as pas vu. Adieu mon ami, puisse ton sacrifice plaire aux dieux.
Du bout du pied, je roulais sa dépouille encore chaude jusque dans les eaux d’ammoniaque. Une saguepire ondula près de lui, comme ses chairs se consumaient, puis disparut sans y toucher.

Le vent fort gonflait mes voiles, et au loin disparaissait la Cité et son immense ceinture de béton. Alors que j’observais, les lueurs qui me parvinrent ne faisaient aucun doute, un incendie s’était déclaré. Était-ce la révolte ? Était-ce le roi qui brûlait un quartier en représailles des gardes-nus assassinés ? Je ne le saurai jamais.
Le volcan tonna une nouvelle fois, plus fort encore, expulsant sa noirceur toxique. Une telle quantité corromprait le glacier. Une violente vague me fit perdre pied quelques instants plus tard, elle ne venait pas du large mais de l’île. Stupéfait, je vis un immense bloc se détacher du Mur de béton. Puis un autre. Les secousses de l’éruption avaient dû finir de fissurer l’édifice.
L’eau s’infiltrait par la brèche dans le Mur, plus vorace encore que l’avidité humaine, détruisant tout sur son passage.
Adieu, terre autrefois bénie. Adieu Cité puante et dépravée. Adieu royaume perdu, puisses-tu sombrer dans la douleur et disparaître à jamais. Je tairai ton nom, ignorerai tes souvenirs et mépriserai ton héritage, archipel de l’Atlantide. Tu n’es plus, et jamais plus ne sera.
Hellisie sortit de la petite chambre dans laquelle Achymée l’avait installée, les mains sur le ventre. Elle m’était complètement sortie de l’esprit, et je fus tout étonné de la voir ainsi.
— Pélaque, où est Achymée ? J’ai une heureuse nouvelle à lui apprendre !
Une nouvelle fois, j’éclatais de rire.

PRIX

Image de Hiver 2018
256

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Naren Potentier
Naren Potentier · il y a
Félicitations! Je decouvre votre récit aujourdhui et j y ai pris beaucoup de plaisir a le lire. Votre vision de l'Atlantide et des causes de sa disparition est tout simplement génialissime, je ne peux qu éprouver des regrets sincères de ne pas avoir pu contribuer a votre victoire (je viens de decouvrir le site et je n ecris pas, je me contente de lire; et c est bien ce que je fais de mieux ;)).
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Quelle trouvaille, on peut écrire de l'Antiquité sur Short et faire sauter la barre des 20000 caractères! Énorme découverte pour moi, doublée du plaisir de la lecture. Bravo!
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Toutes mes félicitations, Zim ! Une nouvelle palpitante !
·
Image de Steph
Steph · il y a
Très heureuse que votre nouvelle soit lauréate. Bravo.
·
Image de Jean-Luc Ithié
Jean-Luc Ithié · il y a
Bravo, Zim, pour cette belle victoire !
Au plaisir de vous lire...

·
Image de Simon Drillat
Simon Drillat · il y a
Merci à toutes et tous pour votre soutien, et que vive l'écriture courte !
·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Félicitations ! je découvre cette œuvre, je vous souhaite le podium.
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Toutes mes félicitations Zim!
·
Image de Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
Félicitations non voilées pour votre récompense Zim !
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème