Les Voiles de Chine

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Image de Été 2020

Ils se prénommaient Jacques, Régis et Clara. Ils étaient amis de longue date et colocataires d’un quatre pièces au cinquième étage d’un petit immeuble tranquille et coquet, entouré d’arbres centenaires.
Par un bel après-midi de juillet, Clara ayant décrété que leur salon manquait singulièrement de verdure, ils s’étaient rendus ensemble dans l’une de ces jardineries qui fleurissent, telles d’immenses oasis, au milieu de nos banlieues étouffées par le béton. Avant de rejoindre la serre où étaient entreposées les plantes vertes, ils s’étaient arrêtés quelques instants devant le rayon des aquariums, captivés par les couleurs des différentes espèces qui agrémentaient les vitrines. Un peu à l’écart sur une table, trois Voiles de Chine partageaient une prison de verre aux dimensions modestes. Clara tomba immédiatement sous le charme de ces ravissants poissons à la robe sombre et vaporeuse. Jacques aurait préféré des Guppies, mais les Voiles de Chine, d’après Clara, nécessitaient moins de soins, ce qui acheva de convaincre les deux garçons. Régis appela un vendeur afin de demander le prix de l’aquarium et de ses occupants. On leur expliqua qu’il avait été découvert abandonné devant l’entrée du magasin le matin même. Le vendeur ajouta qu’il était prêt à leur consentir une remise s’ils achetaient les trois poissons et leur contenant, ce qui les décida.
Clara était aussi heureuse qu’un enfant, Jacques et Régis un peu inquiets à l’idée de partager la lourde responsabilité de ces fragiles petits êtres, d’autant plus qu’ils ne connaissaient pas grand-chose à l’aquariophilie. Mais voir évoluer dans l’eau ces trois charmantes créatures était un si ravissant spectacle.
L’aquarium fut installé sur la table de la cuisine, distrayant presque aussi efficacement qu’un téléviseur le petit déjeuner, le déjeuner puis le dîner de chacun tout au long de la journée. Très vite ils cherchèrent un nom pour leurs colocataires à nageoires, sans parvenir à se mettre d’accord. Après plusieurs jours de réflexion, Clara eut l’idée de donner leurs trois prénoms aux poissons. Sa proposition fut accueillie avec enthousiasme par ses camarades. Le Voile de Chine le plus imposant du trio fut baptisé Jacques, le poisson le plus fragile et gracieux Clara, et celui qui semblait le moins à l’aise se vit attribuer le prénom de Régis, qui était de loin le plus timide de la colocation.
La vie s’écoulait, paisible, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’aquarium, celui-ci remplaçant avantageusement le vieux téléviseur prêté par les parents de Régis.
Un soir qu’il était de retour plus tôt qu’à l’ordinaire, Jacques remarqua que le Voile de Chine répondant au prénom de Clara était prisonnier de l’algue en plastique qui décorait le centre de l’aquarium. Le pauvre animal livrait des efforts désespérés pour tenter de se libérer. Jacques le sauva de justesse. À partir de ce jour, le poisson, fragilisé, manifesta des signes évidents de faiblesse. Clara non plus n’allait pas très bien depuis quelque temps, trop de travail au bureau, trop de stress et pas assez d’heures de sommeil. Chaque soir, elle revenait de plus en plus lasse et semblait avoir perdu l’appétit, tout comme le Voile de Chine qui portait son prénom. Un jour qu’il était rentré déjeuner à l’appartement, Jacques découvrit le fragile animal qui flottait sans vie sur l’onde liquide. Le même jour, Clara rentra du travail encore plus fatiguée que les jours précédents. Elle alla se coucher sans avoir dîné, précisant aux garçons que si elle n’allait pas mieux le lendemain, elle prendrait rendez-vous avec son généraliste. À son réveil, elle était si faible que Régis jugea préférable d’appeler une ambulance. L’hôpital le rappela dans l’après-midi à son travail : la jeune femme était décédée.
Les deux colocataires se retrouvèrent seuls, privés de la présence réconfortante de leur amie. L’appartement était devenu immense et triste. Avec la disparation de Clara, un peu de leur belle amitié sans nuages s’était enfuie. Au fil des jours, leur relation se dégrada, la moindre broutille devenant prétexte à des disputes : un café trop chaud, un plat qui ne l’était pas assez, la vaisselle sale au fond de l’évier, la cuisine pas balayée. Dans l’aquarium, le moral non plus n’était pas au beau fixe, Régis ne quittait pratiquement plus son abri sous une grosse pierre. Dès qu’il essayait d’en sortir, Jacques se précipitait sur lui pour l’agresser, ou le poursuivait, des heures durant, comme s’il était devenu à ses yeux un intrus. Régis était le dominé, Jacques le dominant, Régis était malingre et Jacques semblait de jour en jour gagné par l’obésité, tant il s’empiffrait à chaque distribution de flocons pour poissons.
Au bord de la dépression, Régis commençait à se demander si l’aquarium n’avait pas une influence sur sa vie et celle de Jacques, devenu méconnaissable tant il avait pris du poids. De plus en plus oisif, Régis passait des heures devant l’aquarium et le spectacle des deux poissons se faisant la guerre l’attristait chaque jour un peu plus. Il avait remarqué, mais peut-être était-il victime de son imagination, que si une querelle éclatait entre les Voiles de Chine, une dispute avec Jacques survenait immanquablement quelques minutes ou quelques heures plus tard. Un matin, et là il se demanda sérieusement s’il ne devenait pas fou, il remarqua que Jacques avait blessé cruellement Régis au cours d’une bagarre plus virulente que les précédentes. Le soir même une querelle éclata entre Jacques et lui. Son ami devenu son adversaire le projeta violemment contre la table de la cuisine et Régis fut blessé au côté gauche, comme le poisson qui portait son prénom. Un autre jour, le Voile de Chine s’égratigna en frôlant de trop près l’algue centrale, en plastique. Régis s’écorcha le bras, dans les heures qui suivirent, alors qu’il longeait une clôture grillagée. Une autre fois, il faillit perdre un œil, à cause d’un coup de poing d’une rare violence. Le poisson, ce jour-là, était lui aussi blessé à l’œil.
Régis se dit qu’il se devait d’agir afin de contrecarrer le destin. Un après-midi où il était seul, il plongea la main dans l’aquarium et attrapa Jacques. Le poisson solidement enfermé à l’intérieur de sa paume, Régis le tint hors de l’eau pendant quelques minutes, juste le temps nécessaire à l’asphyxie. Son forfait accompli, il reposa l’animal sans vie au fond de l’aquarium, puis comme si de rien n’était, il sortit faire quelques courses. Il était un peu tendu car la perspective des évènements à venir le réjouissait presque autant qu’elle l’effrayait.
Il préparait le repas du soir lorsque le téléphone sonna. C’était le directeur de la piscine. D’une voix embarrassée, il expliqua que Jacques venait de se noyer, que personne n’avait rien pu faire pour le ranimer. Régis se sentit soulagé, mais en même temps terrorisé. De victime, il devenait assassin, par poisson interposé.
Ce soir-là il mangea peu, traîna devant la télé, se coucha tard et dormit mal. Le lendemain matin il se réveilla très déprimé, prenant brusquement conscience de l’étrangeté des évènements passés. Il attendit longtemps avant de se décider à quitter son lit, cocon rassurant et douillet pour affronter le silence pesant de l’appartement, un silence qui, quelques heures plus tôt, était pour lui synonyme d’une tranquillité enfin retrouvée. L’euphorie de la veille lui avait presque fait oublier le Voile de Chine, seul survivant du récipient de verre. Il prit la direction de la cuisine, mais stoppa net sur le pas de la porte : Régis gisait sans vie au beau milieu de la table. Pendant la nuit il avait sauté hors de l’aquarium…


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Mathieu Kissa · il y a
Il va quand même pas sauter par la fenêtre ? Le récit est captivant, bien mené.
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Danielle GODARD · il y a
La question reste posée... Merci pour votre commentaire.
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Lyshinyr Wos · il y a
Hallucinant... Intriguant, intéressant... Stressant et Oppressant ... Je peux me tromper, mais j'ai eu l'impression de lire la maîtrise d'un chef d'oeuvre d'Horreur digne du Maître lui même en la matière : Stephen King ! Très intéressant ce parallélisme, cette ambiance et surtout ... Cette tournure ! Une atmosphère étrange qui nous fait angoisser jusqu'à la dernière ligne !
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Danielle GODARD · il y a
Oui, je ne sais plus comment l'idée m'est venue de faire le parallèle entre les 3 colocataires et cet aquarium et ces occupants. En plus, j'ai écrit cette nouvelle il y a 20 ans, mais elle n'a pas pris une ride... Merci pour ce commentaire plein d'enthousiasme. Etre comparée à Stephen King, ce n'est pas rien. J'aimerais avoir plus de temps pour écrire autant de romans que lui...
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Youri Billet · il y a
Un parallélisme qui ne donne plus envie d'avoir des poissons en aquarium... Destins danimaux croisés. Belle fluidité dans l'intrigue.

Que penserez-vous de cet autre parallélisme ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
Youri

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Lenny Ellipse · il y a
Une histoire d'épouvante fort bien écrite ma foi, cette fin ouverte, mon dieu ! ^^
Je voulais demander si je pourrais l'utiliser pour en faire une version audio, pour faire découvrir au plus grand nombre cette histoire prenante. ^^

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Danielle GODARD · il y a
Merci pour votre commentaire, Lenny. Une amie à laquelle j'avais fait lire cette nouvelle l''avait trouvée très sombre, preuve qu'elle ne laisse pas le lecteur indifférent. Pour son utilisation en version audio, je pense qu'il faut voir avec Shortédition, puisque si j'ai bien compris le fonctionnement, ils bénéficient d'une exclusivité sur la diffusion de ma nouvelle pendant 18 mois.
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Lenny Ellipse · il y a
Merci pour votre réponse, je vais essayer de me renseigner pour cette version audio. ^^
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Nelson Monge · il y a
Une intrigue originale qui emporte le lecteur jusqu'à l'issue finale.
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Danielle GODARD · il y a
Merci Nelson pour votre commentaire. Voilà qui m'encourage à continuer d'écrire, même si je manque parfois de temps, et à proposer d'autres nouvelles.
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire fantastique bien menée.
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Danielle GODARD · il y a
Merci Lyne. Votre commentaire prouve que cette nouvelle méritait d'être partagée.
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Christian CUSSET · il y a
Intrication mystérieuse entre ces voiles de Chine et ces malheureux colocataires. Il faut se méfier ce ces présents orientaux chargé de millénaires d’occultisme ! Je conseillerais volontiers à Régis de s’éloigner des balcons !
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Danielle GODARD · il y a
Oui, je ne sais même plus comment l'idée m'est venue de faire ce parallèle improbable entre les occupants d'un aquarium et ces 3 colocataires d'un appartement, mais l'histoire fonctionne plutôt bien. Effectivement, Régis doit se montrer prudent, mais je ne suis pas certaine que cela serve à grand-chose.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo ! Originale à souhait. J’aime votre style très narratif presque détaché. Il va à merveille à votre texte. Très rapidement on a tout compris bien sûr il n’y a qu’un suspens de convention mais ça fonctionne encore mieux comme ça. Bref une belle réussite !
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Danielle GODARD · il y a
Merci Charles, votre commentaire me prouve que j'ai bien fait de partager cette nouvelle avec les lecteurs de Shortédition.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour l'originalité de cette œuvre fantastique, Danielle ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Danielle GODARD · il y a
Merci Keith pour votre soutien. Cette nouvelle dormait au fond d'un tiroir, il aurait été dommage de ne pas lui donner la chance d'être partagée. Je ne manquerai pas d'aller me dépayser "au royaume des animaux". Bonne chance à vous pour le Prix Short Paysages.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Danielle ! A bientôt !
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Jennifer Marquié · il y a
Original à souhait ! Et cette fin ouverte... Régis survivra-t-il à la fin dramatique de son double aquatique ?
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Danielle GODARD · il y a
Merci Jennifer, je croyais au potentiel de cette nouvelle, je l'ai écrite il y a quelques années, mais je ne l'avais jamais proposée à l'édition. Je suis heureuse de découvrir les réactions et les commentaires qu'elle provoque. Pour Régis, je suis moins optimiste que vous...

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