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Les vieux noctambules

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Agnès Froment

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33

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Élise regardait droit devant elle, s'efforçant de maîtriser les traits de son visage et de donner à sa physionomie une apparente tranquillité. Sa fille qui conduisait la voiture ne pouvait heureusement apercevoir que son profil gauche : du côté droit, la paupière d’Élise tressautait depuis l'instant où elle avait bouclé sa ceinture de sécurité, comme si le clic métallique avait scellé son destin pour les années qui lui restaient à vivre. Elles avaient roulé pendant près d'une heure, silencieuses. Puis, la voiture avait quitté la route à la sortie d'un village. Tournant à droite, elle s'était engagée dans une allée bordée de platanes au bout de laquelle une grosse bâtisse recouverte d'un crépis gris sale semblait glisser vers les deux femmes, pareille à un vieux vaisseau flottant sur une ondoyante mer verte.
— Hum ! marmonna Anne, j'ai l'impression que le parc n'est pas très bien entretenu ! Il n'y avait pas autant de végétation quand nous sommes venues pour les visites !
Élise aurait voulu sauter sur l'occasion et répondre : « C'est vrai ça, une pelouse qui n'est pas tondue, c'est un signe de négligence qui ne peut tromper et tout est à l'avenant ! Partons tant qu'il en est encore temps ! » Mais elle s'entendit répondre d'un ton léger :
— C'est normal, nous étions encore en hiver et nous sommes au printemps maintenant, tout pousse à tout va !
Sa fille lui lança un regard dubitatif et gara la voiture sur le parking réservé aux visiteurs. Comme Anne saisissait dans le coffre l'antique valise recouverte de toile écossaise, elle grimaça.
— Ma chérie ! s'écria Élise en se précipitant vers elle. Tu sais bien que tu ne peux pas la porter !
— Eh bien ! répondit Anne avec humeur, je la porte du bras gauche, voilà tout.
Et elle changea la valise de main :
— De quoi j'aurais l'air si je laissais ma mère de soixante-seize ans porter sa valise. Allons !

Comme elles se dirigeaient vers l'entrée, Élise sentit une vive douleur lui enserrer le cœur. Un instant étourdie, elle faillit manquer une marche.
Sa fille resta l'après-midi avec elle, l'aidant à ranger ses vêtements dans la petite armoire en contreplaqué blanc. Elles disposèrent les quelques photos encadrées qu’Élise avait glissées dans la valise. Il y en avait une de son mari prise lors de leurs dernières vacances dans le sud de la France. On le voyait, adossé nonchalamment à un parapet, avec en arrière-plan le scintillement bleu de la mer. Il regardait l'objectif d'un air lointain, absent, comme si la mort qui devait l'emporter quelques mois plus tard l'avait déjà désigné du doigt. La vieille femme posa à côté une joyeuse photo de famille : son grand fils Marc entouré de sa femme et de leurs deux enfants adolescents. Sa femme était américaine et ils vivaient aux États-Unis : elle ne les voyait qu'une fois par an. Cependant, régulièrement, Anne et son frère se donnaient rendez-vous sur Internet et grâce à la webcam, Élise pouvait parler et voir en même temps son fils et ses petits-enfants. La dernière photo en était une d'Anne, qu'elle posa sur une table basse. Anne la regarda furtivement et se passa la main dans les cheveux avant de détourner le regard. Elle les avait fait couper très courts : c'est moins vilain et moins dur à encaisser quand ils tombent. Puis Anne étreignit sa mère, plus petite et plus frêle qu'elle, et Élise serra sa fille dans ses bras, chacune essayant de réconforter l'autre.

La soirée était bien avancée. Élise, accoudée à sa fenêtre, se disait qu'elle avait de la chance car sa chambre donnait sur le parc et non du côté de l'entrée de la bâtisse. L’étendue boisée glissait maintenant doucement dans l'ombre : elle voyait les nuages filer sur le reflet argenté de l'étang et le vent du soir lui portait par bouffées les senteurs fraîches des sous-bois. La vieille femme resta longtemps à respirer la nuit. Lorsqu’elle se sentit suffisamment apaisée, Élise laissa affluer les images de ce qui allait désormais devenir sa vie. Après le départ d'Anne, on était venu la chercher pour le dîner, pris dans la salle à manger : « Hein mamie... » lui avait hurlé une jeune fille peu soignée revêtue d'une blouse rayée rose et blanc – apparemment, l'uniforme de la résidence – « ... Comme ça, vous pourrez faire connaissance avec les autres mamies et papis ! » Élise l'avait regardée avec des yeux ronds : ce qu'elle appréhendait le plus était arrivé : on appelait les résidents « papis et mamies » ! Élise avait pris un air mi-affligé, mi-résigné, mais avait juste osé faire remarquer à l'employée qu'elle entendait encore très bien. La fille lui avait jeté un regard torve et lui avait hurlé de la suivre. « Après-tout, s'était dit Élise, peut-être les autres résidents sont-ils tous sourds comme des pots et elle ne sait plus parler qu'en hurlant. »
La jeune femme, dont le badge sur sa blouse indiquait qu'elle s'appelait Fabienne, l'avait conduite à travers les couloirs aux peintures vert d'eau un peu défraîchies jusqu'à l'ascenseur. La salle à manger était au rez-de-chaussée dans un bâtiment préfabriqué qui avait été accolé au flanc droit de la vieille bâtisse. Élise avait pénétré dans le réfectoire : si cela n'avait été pour sa fille, elle se serait sauvée en courant aussi rapidement que ses pauvres jambes auraient pu la porter. Mais comment courir avec une hanche en plastique qui, même quand elle marchait doucement, lui rappelait douloureusement sa mauvaise chute ? Elle était dans les derniers arrivés apparemment ; les places étaient presque toutes occupées.
« Ah, Mme Giraud ! » C'était la responsable de l'établissement qui surveillait le bon déroulement du repas et qui s'était précipitée à l'arrivée d’Élise. Elle ne portait pas la blouse rose et blanc réglementaire, mais un chemisier marron avec une jupe droite dans les tons gris, des cheveux relevés en chignon et un air efficace : tout ce que l'on était en droit d'attendre d'une directrice de maison de retraite. « Mes amis ! avait-elle lancé, un moment d'attention, s'il vous plaît ! »
Élise, soudain intimidée et gênée, avait cru voir quelques visages se tourner vers elle, mais il lui avait semblé que la plupart n'avaient pas levé la tête de leur assiette et avaient continué à manger plus ou moins proprement ; elle s'était sentie vaguement écœurée par ses futurs compagnons. Non loin d'elle, une très vieille femme dodelinait de la tête et l'employée avait bien du mal à viser sa bouche : une grande part de la nourriture se répandait sur l'immense serviette que l'on avait enroulée autour de son cou décharné et qui lui couvrait le torse et une partie des genoux. La directrice avait continué : « ... Alors bienvenue à vous, Élise ! », et, prise d'enthousiasme, avait applaudi de ses petites mains sèches. En dépit de son état d’hébétement, Élise avait pu apercevoir quelques visages souriants et point trop avachis, puis on lui avait désigné une place et elle s'était mise à table. Elle s'était forcée à avaler un repas mou et sans goût. Épuisée, elle avait rapidement regagné sa chambre après le dîner, sans avoir cherché à lier la conversation avec ses voisins.

La nuit était maintenant complètement tombée et du parc, elle n'apercevait plus que la masse sombre des grands peupliers. Élise sentit des larmes couler le long de ses joues et ne chercha pas à les retenir ; elle se prit à espérer qu'elle ne vivrait plus très longtemps étant donné son âge. Et puis, elle avait lu quelque part que lorsque les vieux allaient en maison de retraite leur espérance de vie diminuait, ils vieillissaient plus vite et donc mouraient également plus tôt. « Alors qu'on en finisse rapidement ! », pria Élise. « Non ! », cria-t-elle presque aussitôt… et elle eut peur que son cri ait été entendu dans la maison silencieuse. « Non », dit-elle plus bas, quand elle fut certaine que seuls quelques animaux nocturnes avaient été surpris. Sa fille, sa toute petite de quarante-deux ans qui était malade, il fallait que sa maman soit là pour elle.
Élise aspira goulûment l'air frais du dehors et se sentit réconfortée. Elle endurerait les « Mamie » et les « Elle a bien mangé ! », les « Elle va bien ? » et autres petites humiliations. Qu'était-ce après tout au regard de la santé de sa fille, sa fille qui ne pouvait plus s'occuper d’une maman trop âgée ne pouvant plus vivre seule ?

Élise se réveilla le lendemain fourbue, avec l'impression d'avoir été roulée dans un torrent. Elle ne se souvenait pas d'avoir tant pleuré, mais ce « bain » de larmes l'avait comme régénérée. On frappa un coup sec à la porte. Une petite femme aux cheveux très courts et très noirs, aux traits durs, entra dans sa chambre sans attendre d'y être invitée : « Bonjour Mamie », lui dit sèchement le badge Christelle, sans égard pour la vieille dame en chemise de nuit, et en laissant la porte grande ouverte sur le couloir. Il s'avançait dans la pièce quand, brusquement, il se tourna vers Élise qui, pudiquement, s'enroulait dans sa robe de chambre : « Elle n'a pas fermé ses volets et sa fenêtre cette nuit ? », lui lança la femme d'un ton accusateur. « Qu'elle ne se plaigne pas ensuite si elle est malade. On a autre chose à faire que de soigner les rhumes et les maux de gorges, nous ! » Élise sentit le rouge affluer à son visage : « Mamie aime dormir la fenêtre ouverte ! Mamie aime beaucoup la nature ! Et maintenant, elle veut que vous sortiez de sa chambre : elle est ici chez elle ! » Élise, tremblante de colère, entendit alors traversant le couloir un rire puissant, chaud, vigoureux, vivant. Aussitôt, le badge Christelle saisit l'occasion pour battre en retraite d'un air courroucé, il se précipita dans le couloir afin de morigéner le papi qui osait ainsi troubler le calme matinal.

Les journées s'étiraient, les heures semblaient compter plus de minutes et les minutes plus de secondes entre les murs de la maison de retraite. Les actes les plus simples de la vie quotidienne prenaient pour nombre de pensionnaires des allures de défi : se lever de sa chaise, ou pire, de son fauteuil, nécessitait de nombreuses et laborieuses tentatives, et quand enfin on avait réussi à se mettre debout et à s'assurer un équilibre suffisant, on se mouvait, qui en traînant prudemment des pieds, qui en s'agrippant comme un noyé à la salvatrice rambarde dont tous les murs des couloirs étaient obligeamment équipés, qui en poussant devant soi un appareil barbare nommé déambulateur. Les plus rapides étaient en fait ceux qui ne marchaient pas du tout : ils doublaient les malheureux valides de toute la vitesse de leurs quatre roues, une lueur de revanche dans le regard.
Une importante partie de la journée se déroulait à table. Aux repas interminables s'ajoutait le goûter à seize heures, qui permettait de comprimer le temps entre le déjeuner et le dîner. La vie s'écoulait comme un film au ralenti. Élise, de nature réservée, ne s'était vraiment rapprochée que d'une seule personne, Gisèle : une dame de son âge dont les doigts étaient constamment occupés par ses aiguilles à tricoter, qu'elle ne lâchait que pour les remplacer pas ses couverts, le temps des repas. Depuis environ un mois qu'Élise était entrée dans la maison de retraite, Gisèle travaillait sur le même ouvrage, une layette rose pâle pour sa dernière petite-fille. À l'allure où avançait son travail, l'enfant risquait de ne jamais pouvoir la porter.
« Cette pauvre Gisèle l'aura terminé non pas pour sa petite-fille, mais pour son arrière-petite-fille ! », gloussa-t-elle gentiment alors que sa fille lui rendait visite. Anne avait encore maigri et un foulard cachait la pelade de son crâne. Alors Élise se montrait gaie, parlait de ses nouveaux « amis » quand elle n'avait en fait que quelques échanges avec Gisèle. Celle-ci, de temps en temps, ralentissait le mouvement de ses aiguilles et lui lançait de longs regards appuyés et interrogateurs dont Elise ne savait trop que penser.
Élise s'était également liée avec une aide-soignante très sympathique, Nadia, une des rares employées de la maison de retraite à ne pas appeler les pensionnaires « papis » ou « mamies » et à s'adresser à eux à la deuxième personne du pluriel. Elle était jeune, dynamique, et dans ses yeux, Élise se voyait autrement qu’en « vieille qui va bientôt y passer » : elle était une femme avec son histoire, sa vie présente et un futur qui se prolongeait au-delà du prochain repas.
Alors, Anne repartait rassurée par l'apparente gaieté de sa mère : il lui fallait toutes ses forces pour lutter contre la maladie.

En fait, depuis son arrivée à la maison de retraite, Élise avait l'étrange sentiment de se sentir observée. Elle avait bien remarqué dès les premiers jours un petit groupe de personnes, hommes et femmes : ils se retrouvaient souvent à la même table, jouaient aux cartes après la sieste qu’ils prolongeaient volontiers, manquant alors le goûter. De temps en temps, un rire puissant, chaud, vivant, montait du petit groupe, faisant tourner la tête d’Élise qui, immanquablement, rencontrait les profonds yeux bruns posés sur elle. Gisèle, agrippée à ses aiguilles, semblait ne rien voir ni ne rien entendre, tandis qu’Élise, troublée, et surtout stupéfaite de l'être encore à son âge, baissait les paupières, le cœur battant. Ces têtes qui se tournaient sur elle lui donnaient le désagréable sentiment d’être l’objet d’un étrange examen.

Ce soir-là, une lune ronde et blanche éclairait le parc presque comme en plein jour. La vieille femme, comme à son habitude, était accoudée à sa fenêtre, ne pouvant trouver le sommeil. Elle respirait une dernière bouffée de parfums nocturnes et s'apprêtait à se coucher quand elle perçut un léger grattement à sa porte. Il était très tard et elle crut s'être trompée. Elle tirait le couvre-lit quand un nouveau grattement plus insistant retentit. Intriguée, elle alla ouvrir : quelle étonnante vision, dans la lumière blafarde du couloir, que cette vielle dame vêtue d'une robe de chambre jaune serin, d'où émergeait un petit visage poudré, aux lèvres maladroitement dessinées de rouge carmin et aux cheveux vaporeux soigneusement coiffés, pomponnée comme si elle se rendait à un dîner.
— Venez ! Suivez-moi ! lui chuchota la vieille dame avec un air de conspiratrice.
— Mais... protesta Élise.
— Chut ! fit l'autre femme en mettant un doigt sur sa bouche.
Et d'autorité, elle lui empoigna le bras et l'entraîna dans le couloir dont les néons, laissés allumés toute la nuit, jetaient des reflets dans les cheveux bleutés des vieilles femmes. Elles traversèrent l'étage endormi. Seuls les frottements de leurs pantoufles venaient troubler le silence. Lorsqu’au bout du couloir, elles atteignirent l'issue de secours, la vieille dame poussa la porte doucement mais sans hésitation, sous le regard paniqué d’Élise. À son grand soulagement, aucune alarme ne retentit : elles se retrouvèrent ainsi dehors, sur le palier de l'escalier extérieur.
— Mais où m'emmenez-vous ? interrogea Élise, comme si elle prenait soudain conscience de l'incongruité de cette escapade nocturne.
— Suivez-moi... Élise, lui répondit gentiment, mais très fermement, la vielle femme.
Élise, troublée, intriguée et vaguement inquiète, entama prudemment à sa suite la descente des escaliers en ciment. Arrivée en bas, elle se laissa docilement mener le long d'une allée du parc. L'air était si doux et la nuit si claire ! Un vent léger faisait palpiter les feuilles des grands arbres, les graviers crissaient sous leurs pas. Cette promenade en robe de chambre au cœur de la nuit ne manquait pas de charme. Seuls les yeux brillants des animaux nocturnes observaient, intrigués, les deux silhouettes fantomatiques. Elles suivirent ensuite un sentier assez large mais bordé d'une épaisse végétation. Élise ne reconnaissait pas l'endroit ; elle ne se souvenait pas s'y être jamais promenée. Puis, elles débouchèrent sur une petite clairière que la lune semblait baigner de sa lumière. Le cœur d’Élise se mit à battre très vite quand elle aperçut les nombreuses silhouettes :
— Mesdames, nous n'attendions plus que vous !
Élise reconnut sa voix.
— Bonsoir Élise, soyez la bienvenue ! reprit la voix de l'homme.
— Bienvenue Elise ! dit en cœur le groupe de personnes.
Alors, chacun et chacune s'approcha et se présenta. Le clair de la pleine lune faisait briller les visages et, par la grâce de sa nébuleuse lumière, adoucissait les traits, lissait les rides, comblait les creux, les faisant paraître plus jeunes.
Élise, effarée, vit défiler devant elle tous les pensionnaires de la maison de retraite, dont un certain nombre étaient venus poussés dans leur fauteuil roulant. Il ne manquait en fait que les grabataires, ceux qui avaient perdu la tête, ceux qui étaient incapables de se déplacer. Gisèle était là également, mais sans son tricot. Élise luttait contre une envie furieuse d'éclater de rire : tous ces vieux en pyjama et chemise dans le parc en plein milieu de la nuit !
— Qu'avons-nous ce soir pour accueillir notre nouveau membre ? lança un homme en se frottant les mains ; Élise se souvint qu'il se nommait Henri.
— Ma fille m'a apporté des croquets à l'anis dont ses enfants ne voulaient pas, annonça Chantal.
C'était la femme en jaune serin qui était venue la chercher :
— Ils ont l'air très bons, pourtant ! continua-t-elle d'un ton de reproche en extirpant de dessous sa robe de chambre un sachet de biscuits.
— Mon neveu préféré m'a livré en carburant ! claironna triomphalement un autre, dénommé Louis. Et il sortit deux bouteilles de vin qu'il transportait dans un sac.
— Moi aussi, j'ai du vin ! dit un vieux qui avait calé plusieurs bouteilles sous ses bras, de part et d'autre de son fauteuil roulant.
Elise, saisie, les écoutait faire l'inventaire de ce qu'ils avaient apporté.
— Eh, eh, chantonna presque une vieille dame boudinée dans un déshabillé fatigué et qui agitait de magnifiques saucissons, j'ai eu la visite de ma fille et de mon gendre !
— Ah ! s'exclama l'assistance.
— Sa fille a épousé un charcutier, expliqua Charles qui s'était rapproché d’Élise.
— J'ai les gobelets, dit une toute petite femme du nom d'Amélie, en se levant à regret des genoux d'un vieux en fauteuil roulant ; elle paraissait presque plus grande assise que debout.
— Parfait, conclut Henri, toujours en se frottant les mains, la prochaine fois, je vous apporterai un bon vieux whisky, j'en ai fait la commande expresse à mon fils, quitte à passer pour un poivrot.
— Allons, allons !
C'était Charles qui tapotait gentiment l'épaule d'un vieux monsieur gémissant. Celui-ci semblait perdu dans un pyjama trop grand – don sans doute d’une âme charitable – ; on voyait également bien, même à la simple lueur de la lune, que sa robe de chambre était aussi âgée que lui :
— On t'a déjà dit, Léon, que cela n'avait aucune importance. Ceux qui reçoivent partagent avec les autres, tu le sais !
— Sa famille ne lui rend jamais visite, murmura Gisèle, la voix tremblante de colère.
Élise sentit son cœur se serrer. Gisèle s'approcha alors de Léon et sans façon lui entoura les épaules, puis elle laissa une main glisser le long des bras du vieil homme. Tous, excepté celles qui préféraient comme Amélie les genoux d'un partenaire, s'installèrent sur de vieilles chaises en bois aussi naturellement que s'ils s'étaient trouvés dans un salon. On distribua les gobelets. Charles ouvrit une des bouteilles à l'aide de son couteau suisse, puis coupa de fines tranches de saucisson. Quand la petite assemblée fut servie, chacun se tut pour déguster. Les mille bruissements de la nuit, un moment assourdis par les voix, couvrirent à leur tour le son des mastications. Soudain, on entendit le hululement tout proche d'une chouette.
— Ursula ! lança Henri en levant son verre en direction d'un grand chêne.
— C'est notre chouette domestique, dit Charles en se penchant plus que nécessaire sur Élise, assise à côté de lui.
Celle-ci buvait son vin à petites gorgées et mâchait son saucisson sans vraiment réaliser ce qu'elle faisait là ! Mais le vin était bon et lui tournait légèrement la tête, et le saucisson bien meilleur que tout ce qu'elle avait mangé depuis qu'elle vivait à la maison de retraite.
— On vous quitte un moment, susurra alors coquettement Amélie qui s'était levée et poussait le fauteuil d'Augustin derrière un buisson.
— À tout à l'heure, dirent à leur tour Chantal et Louis. Ils s'éloignèrent dans l'obscurité de la nuit ; Élise remarqua qu'ils se tenaient par la main.
— Où vont-ils ? demanda-t-elle ingénument.
— S'aimer, lui répondit doucement Charles.
Henri et une femme, Jacqueline, s'étaient rapprochés l'un de l'autre et échangeaient des propos indistincts, ponctués de rires : régulièrement, Henri remplissait leur gobelet. Charles proposa du vin à Élise qui refusa.
— Tout cela est si étrange, murmura-t-elle.
Il l'intimidait.
— En quoi est-ce étrange ?
Élise préféra poser une autre question :
— Et vous vous retrouvez toutes les nuits ?
Elle sentit le sourire de Charles plus qu'elle ne le vit.
— On aimerait bien, mais on ne tiendrait pas le coup, on est trop vieux... Dommage, dit-il avec un soupir comique.
Il reprit :
— On se retrouve évidemment lorsque les nuits sont douces. Alors, oui l'été nous avons un bon rythme !
Il riait franchement, maintenant :
— On s'est surnommés les vieux noctambules. Mais la nuit on ne se sent plus vieux... ni jeunes d'ailleurs, on est vivants, tout simplement.

La lune était maintenant masquée par les grands arbres : elle ne dispensait plus qu'une faible lumière qui dessinait les cimes sur le ciel noir. Les couples disparus un moment réapparurent les uns après les autres. Il était temps de rentrer. Chacun regagna sa chambre. On aida ceux qui étaient en fauteuil, puis on se dispersa dans le plus parfait silence entre le premier et le deuxième étage. Le lendemain, Élise dormit tard. Elle avait bien entendu cogner à sa porte, sa poignée secouée sans aucune considération – il devait être sept heures trente –, mais elle avait eu la bonne idée de s'enfermer à clé en rentrant dans la nuit ; après avoir émis dans un grognement un « Je dors ! », elle s'était voluptueusement rendormie.
Il était plus de dix heures et demie lorsque Élise descendit dans le hall d'accueil de la maison de retraite pour se prendre un café à la machine automatique, car bien entendu, il était trop tard pour un petit déjeuner à la salle à manger. Elle le but, confortablement installée dans un des fauteuils, heureuse, riant comme une petite fille, se moquant complètement des coups d'œil soupçonneux que lui lançait l'employée par-dessus sa banque d'accueil. Élise éprouvait même comme un délicieux sentiment de rébellion. Cependant, elle se demandait si elle n'avait pas rêvé cette nuit dans le parc, car l'apathie habituelle semblait régner parmi les pensionnaires : c'étaient les mêmes visages usés, les mêmes silhouettes voûtées, les mêmes regards perdus. Toutefois, lorsqu'elle croisa dans un couloir la toute petite Amélie, celle-ci la gratifia d'un coup d'œil où luisait une telle friponnerie qu'elle eut la certitude de n'avoir rien imaginé.
Dans la journée, d'autres pensionnaires lui adressèrent discrètement de petits sourires complices. Après une longue sieste, elle retrouva Gisèle assise sur un banc, les mains occupées par ses incontournables aiguilles. Élise remarqua que son amie avait troqué la laine rose pâle contre une bleu marine.
— Un reste de laine, dit-elle d'un ton détaché, alors Élise fut immédiatement convaincue que ce bleu marine était destiné au vieux Léon dont elle avait discrètement pris les mesures cette nuit !
Au dîner, Charles se plaça à ses côtés : il se penchait sur elle, effleurait sa main. Avant de la quitter, il lui glissa qu'ils se donnaient rendez-vous la nuit du lendemain, il fallait profiter du beau temps et de la douceur des températures ! Chantal l'attendrait au bout du couloir, au niveau de l’issue de secours.

Comme cette nuit-là était magnifique ! La lune ronde avait tout juste commencé à décroître. Élise marchait les yeux levés vers le ciel et il lui sembla que les étoiles scintillantes se penchaient sur elle avec une infinie bienveillance. Elle avait un peu peur, il y avait si longtemps… mais son désir était si fort. Des silhouettes débouchèrent dans la clairière :
— J'ai dû laisser trois bouteilles d'un très bon vin au gardien ! dit Louis d'un ton écœuré. Son silence coûte de plus en plus cher !
Il soupira :
— Avant, il se contentait d'une seule bouteille !
Tous étaient maintenant arrivés. Henri avait apporté sa bouteille de whisky. Il but une gorgée au goulot et passa le whisky à son voisin qui fit de même ; la bouteille passa de main en main. L'alcool leur brûla délicieusement la gorge. Une vielle femme fut prise d'un fou-rire qui provoqua un mouvement de panique autour d'eux : on entendit les froissements d'ailes désordonnés des oiseaux affolés, les buissons alentour furent agités par leurs habitants dérangés qui détalaient.
— En avant la musique ! lança alors Henri en attrapant la taille de Chantal, qui gloussa de plaisir. Une musique entraînante qui provenait d'un petit transistor emplit la clairière. Les couples se formèrent. Amélie, assise sur les genoux d'Augustin, battait la mesure en fredonnant. Un autre agitait sa canne en rythme. La grosse dame aux saucissons commença à se dandiner avec une étonnante souplesse. Charles s'approcha d’Élise et lui tendit la main. « Si ma fille me voyait ! », pensa Élise, et « Je suis complètement folle », quand le visage de Charles se pencha vers le sien.

Elle se réveilla le lendemain vers onze heures avec une légère migraine. Cette fois-ci, elle n'avait que vaguement entendu cogner à sa porte. Quand sa fille vint lui rendre visite cette après-midi-là, elle trouva à sa mère une mine magnifique :
— Eh bien ! commença-t-elle en scrutant son visage, on dirait que tu as rajeuni !
Et maladroitement :
— J'aurais pourtant cru que dans ce genre d'endroit... Enfin...
— On décrépissait plus rapidement ? dit Élise en éclatant de rire.
Elles devisèrent joyeusement comme elles ne l'avaient pas fait depuis des mois. Anne réagissait favorablement à son traitement et pouvait espérer entrevoir une rémission. Elles se quittèrent, non sans qu’Élise lui ait fait promettre de lui apporter rapidement des bouteilles de vin, des gâteaux et de la charcuterie.
— Des gâteaux, bien sûr maman ! De la charcuterie... passe, j'imagine que l'ordinaire ici n'est pas terrible, mais du vin ! s’était exclamée Anne en fixant sa mère d'un air vaguement soupçonneux. Mais elle avait promis.

Le temps passa et avec lui, l'été. « Les vieux noctambules » se retrouvaient régulièrement, profitant de la douceur des nuits. Ils dormaient beaucoup pendant la journée, provoquant l'inquiétude de la directrice et du personnel. Élise buvait du vin au clair de lune, dansait sous les étoiles et aimait Charles. Cela faisait des années qu'elle ne s'était pas aussi bien portée.
Et puis, il y eut ce jour, au tout début de l'automne, où se rendant à la salle à manger pour le dîner, Charles s'écroula, victime d'une attaque. Il resta plus de quinze jours à l'hôpital, quinze terribles jours pour Élise et ses compagnons noctambules. Quand il revint à la maison de retraite, il était très amaigri et paraissait exténué. Seul son regard était le même, comme si tout ce qui lui restait de force et de vigueur s'était concentré dans ses yeux.

Elle trouvait l'idée complètement folle et dangereuse, mais Charles en avait extorqué la promesse à Henri. Alors Élise cacha un fauteuil roulant dans sa salle de bains et la nuit venue, elle se rendit, accompagnée d'Henri, Chantal et Louis, dans la chambre de Charles. Ils le hissèrent dans le fauteuil roulant et prirent l'ascenseur jusqu'au rez-de-chaussée où les attendaient les autres « vieux noctambules ». Tout dormait dans la maison : c'était en partie grâce au sommeil de plomb et à l'indifférence du personnel de nuit qu'ils pouvaient ainsi se retrouver pour leurs sorties nocturnes. L'étrange cortège avançait en silence. Élise poussait Charles, fendant la nuit sombre car privée d'étoiles. Arrivés à la clairière, ils s'assirent et Henri déboucha une bonne bouteille. On passa les verres en silence. Élise, trop émue, ne lâchait pas le fauteuil de Charles : tous levèrent leur verre solennellement : « Aux vieux noctambules ! » et burent. La main de Charles tremblait et Élise l'aida à porter son verre à sa bouche. Charles se saisit ensuite de la main d’Élise et la tint serrée dans la sienne. Ils restèrent un bon moment à boire en silence, à écouter ces bruits nocturnes qui leur étaient si familiers. Ursula, jamais loin d'eux, hulula à plusieurs reprises. Les ultimes stridulations de l’été finissant remplissaient la nuit.

Au matin, une employée trouva Charles mort dans son sommeil. Dans la chambre régnait un froid glacial, car les fenêtres avaient été laissées ouvertes durant la nuit. Le cœur du vieil homme s'était arrêté dans son sommeil, il n'avait pas souffert ; il paraît même qu'il souriait, son beau regard brun accroché à la cime des grands arbres.



PRIX

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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Cest sublime, très émouvant.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte superbe ! J'en avais la larme à l'œil ! Merci !!
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Françou · il y a
magnifique, j'adore. Que d'émotion dans ce texte.
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Marie-Pierre Delaigue · il y a
Absolument magnifique! Quelle belle leçon de vie!
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Michèle Lila Harmand · il y a
Un regard juste sur la vieillesse et ses aléas. Et un très bon moment passé avec ces seniors adulescents, qui font de la résistance...
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Marie-Pierre Delaigue · il y a
Magnifique, émouvant, ... une belle leçon de ... vie !
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Marie-alix Fachinetti · il y a
Pourvu que je sois comme ces seniors !
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Maryvonnick Chevalier · il y a
nouvelle pleine de tendresse. malgré les cheveux blancs, la vie est est toujours source de surprises...
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chouette récit...
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Jean-louis Aubert · il y a
Une belle histoire.... à la fin vous pouvez voter.
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Pascale Delaporte · il y a
Fait !
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Pascale Delaporte · il y a
J'adore ! C'est ma soeur qui l'a écrite et je suis fière d'elle. C'est une jolie histoire qui mérite d'être lue ( et il ne faut pas oublier de voter !)
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Agnès Froment · il y a
C'est vraiment sympa ... merci my sister ...
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