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Swann

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Je fais mes valises, il se fait tard. L’appartement est sombre, j’en fais le tour une dernière fois pour vérifier qu’il ne me manque rien. Il semble que non, et de toute façon le temps est compté. Je soulève mes valises et grimace sous leur poids, elles ne seront pas faciles à transporter jusqu’à la gare. Ce sont de vieilles valises en cuir marron souple, techniquement je suppose que ça les rapproche plutôt du sac mais ma mère les a toujours appelées “les valises” et cette appellation est restée. Je jette un dernier regard à l’appartement vide, il ne me manquera pas. Toutes ces petites marches inutilement fatigantes qui relient les pièces entre elles, l’isolation sonore exécrable, le grand salon impossible à chauffer en hiver... c’avait toujours été le foyer d'Éric, et uniquement le sien. Mes clefs vont rester sur la console de l’entrée, je me contente de claquer la porte d’entrée. Le quartier est tranquille, la télé HD ne craint rien. 


L’air est piquant dehors, je pose les valises pour fermer mon manteau et mieux m’emmitoufler dans mon écharpe. J'ai oublié ma paire de gants sur la table de la salle à manger et j’hésitais à retourner les chercher. Si je ne le fais pas mes doigts seront totalement gourds le temps d’arriver à la gare mais d’un autre côté je ne sais pas quand il rentrera... tant pis, une fois à destination je m’en offrirai une nouvelle paire !Je reprends mes valises et ma marche dans les rues désertes de mon quartier. Je ne croise aucun voisin, même si je devine du coin de l’œil quelques mouvements de rideau sur mon passage. Qu’ils regardent, ça leur fera des potins à raconter pour meubler leurs longues soirées d’hiver ! Je continue mon chemin la tête haute, le regard fixé droit devant moi. J'ai toujours détesté les commères, qui constitue malheureusement la grande majorité de la population de cette rue. Tous les âges, les genres et les sexes réunis dans un seul but : cancaner sur qui fait quoi de sa vie, quand, comment et avec qui. J'ai en horreur les ragots et tous ceux qui les propagent mais Éric trouvait ça divertissant. Eh bien, j’espère que ça l’amusera toujours autant maintenant qu’il va en être la cible... 


Je continue d’un bon pas, notre rue s’éloigne lentement mais sûrement à présent. Je sens un poids quitter progressivement ma poitrine, je respire mieux et je sens un sourire effleuré mes lèvres. Je ne m‘étais jamais rendue compte à quel point cette petite rue calme et paisible, aux fenêtres fleuries et aux rideaux coquets, m’étouffait en réalité. Trop de silence, de visages connus, d’amabilité hypocrite, de doucereuse gentillesse... comme c’est bon de s’enfuir ! J’approche du carrefour, la circulation y est toujours compliquée à cette heure. Je profite d’un feu rouge pour poser les valises et reposer mes bras quelques secondes. Je pensais n’avoir pris que le strict minimum mais mes bras commencent à me tirer et mes doigts sont déjà douloureux. Je souffle dessus pour les réchauffer, j’aurais peut-être quand même dû faire demi-tour pour récupérer mes gants... non ! A partir de maintenant je ne vais plus que de l’avant et tant pis si cette phrase sonne comme une mauvaise accroche de roman de développement personnel ou si je dois perdre mes dix doigts à cause d’atroces engelures. En avant ! Le feu est repassé au vert, ce qui ne change de toute façon rien pour personne vu que tout le monde est à l’arrêt. Je soulève mes valises d’une main ferme et je me mets à slalomer entre les voitures. Je n’ai jamais compris pourquoi Éric avait tant tenu à s’installer près d’un axe aussi fréquenté... certes le bruit n’arrivait jamais jusque chez nous (rien n’arrivait jamais jusque chez nous) mais c’était toujours l’enfer pour rentrer à partir d’une certaine heure. Sans compter la pollution et le danger représenté par les chauffards du samedi soir. Je n’ai jamais compris non plus comment Éric pouvait penser que faire un enfant ici serait une bonne idée. C'était devenu une obsession à la fin, cette volonté de transformer mon bureau en chambre de bébé alors que rien autour de nous n’était propice à l’arrivée d’un enfant. Ni en nous d’ailleurs. 


La gare se rapproche, sa façade de verre ultramoderne brille comme un vaisseau spatial écrasé en pleine ville. J'accélère le pas, les valises se font de plus en plus lourdes et j’ai hâte de les poser quelque part. Mes mains ont également besoin de la chaleur d’une bonne tasse de café pour se réchauffer. Éric ne jure que par le thé vert et il n’y a même pas de cafetière dans l’appartement, mais malgré toutes ses tentatives je n’ai jamais voulu vaincre mon addiction à la caféine. Je hâte encore le pas.


Les alentours de la gare sont déserts, novembre est vraiment le mois le plus triste partout dans le monde. Je dépasse des hommes d’affaire peu pressés de rentrer chez eux, des étudiants fatigués, des mères de famille débordées par leur marmaille piaillante... en pensant que j’aurais pu être l’une d’entre elles je frissonne. Je pose les valises devant le tableau d’affichage des départs. Je n’ai jamais réfléchi à “où”, juste à “quand” (et la réponse a été “le plus vite possible”). J'espérais qu’une destination me taperait dans l’œil le moment venu mais je suis déçue. Haguenau, Saverne, Limoges, Amiens... aucun endroit dans lequel je me projette et je soupire. Tant pis. Ce qui compte c’est de partir. Je me dirigerai vers les quais et je prendrai le premier train qui se présentera. Puis un autre. Et encore un autre. Jusqu’à ce que j’arrive là où... là où il y aura du bruit, une lumière chaude, des couleurs, de l’agitation, du soleil, des gens rieurs et détendus, des maisons de plein pied et pas d’enfant. Ou très peu. Qui vivraient cachés dans de grandes pièces insonorisées. De toute façon, tant que je n’aurais pas trouvé cet endroit je continuerais de chercher. Je souffle une dernière fois sur mes doigts qui se sont un peu réchauffés, prends les valises et m’en vais.

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