Les vacances d'un séducteur

il y a
6 min
2
lectures
0

Ecrire par nécessité, par tristesse, par bonheur. Chaque jour, au jour-le-jour. Ecrire à s'oublier, pour retrouver l'intime de soi même. Ecrire de certitudes, de doutes, d'espérance et pa  [+]

Qu'étais-je donc allé faire dans cette station balnéaire italienne ? Pourquoi donc m'étais-je exilé au milieu du mois de Mai  sur cette côte adriatique froide et déserte?Je l'ignore encore. Peut-être me perdre, oublier par un dépaysement que je voulais exotique mes derniers revers sentimentaux, croire au mythe du voyage ???? Ou que sais-je encore !
L'hôtel que j'avais choisi sur internet -évidemment!- n'avait qu'une vague ressemblance avec les photographies chargées d'en révéler le caractère luxueux et l'ambiance discrète qui en faisait tout le caractère ainsi que le prétendait une plaquette flamboyante. En fait la façade avait besoin d'être ravalée, la moquette d'être rafraîchie, l'éclairage d'être amélioré et tout le reste à l'avenant. Reste que sous cet aspect plutôt aléatoire, ce lieu n'était pas dénué d'un certain charme que je qualifierais de désuet. Les fantômes d’Hemingway ou de Malaparte semblaient hanter cette bâtisse qui avait dû connaître ses heures de fastes au milieu du siècle précédent. Les fauteuils au cuir usé, la monumentale rampe d'escalier cent fois polie par d'innombrables mains, déposaient comme la signature de ces augustes voyageurs, tandis que de haut tabourets attendaient pleins de lassitude devant un bar déserté depuis longtemps. Sur une fresque délavée, une bergère à la Watteau se faisait compter fleurette. En retrait de l'entrée et comme dissimulée sur l'aile gauche, la salle de restaurant aux fenêtres occluses par de lourdes tentures de velours bleu marine, affichait sa décadence. Que de plats somptueux avaient dus y êtres servis, que de royales agapes avaient pu se dérouler sous ces lambris jadis dorés ! Ma petite valise à la main, je me sentis immédiatement transporté dans une autre époque. Alors que m'importait ce qui aurait pu être comme une déception : l'éloignement de la ville autant que le dépaysement me procureront cette tranquillité à laquelle j'aspirais !
La réception était assurée par une jeune femme de vingt ans tout au plus, dont le visage qu'on aurait pu dire disgracieux n'était pas dénué de charme, en fait celui que donne l'intelligence pétillant dans une prunelle aux aguets. Rosetta, puisque tel était son nom ainsi que je l'appris un peu plus tard, m'accueillit avec un large sourire dont j'eus la faiblesse de croire qu'il n'était pas que commercial. Erreur de ma part ou intuition justifiée, le fait est que je me sentis immédiatement comme reçu avec une considération qui n'était pas due qu'à ma fonction de simple client ! Il me semblait y avoir un quelque-chose de plus sur la raison duquel j'évitais de m'interroger par une sorte de paresse intellectuelle. Je n'avais aucune envie de me pencher sur ma vie présente, passée ou future.  Arrivé dans la chambre, je m'affalais les bras en croix sur une literie qui avait bien vécu, tandis que Rosetta ouvrait grand les volets. La jeune femme s'éclipsa en me jetant un gracieux « vous demandez si une chose a besoin. Je suis là ». Et la porte marquetée se referma en couinant de tous ses gongs usés une sorte de à bientôt ! Je me levais: la vaste pièce était conforme à ce que j'avais déjà pu comprendre de cet établissement et du faste qui, jadis, avait été le sien: les plinthes en bois précieux, les moulures au plafond, les marbres recouvrant la commode et l'armoire toutes deux vraisemblablement d'époque, confirmaientt le luxe dont cet hôtel s'était prévalu et dont il semblait encore pouvoir tirer gloire. Je fis quelques pas jusqu'à la fenêtre. La vue donnait sur un jardin,ou plutôt ce qui avait été un jardin, tant les ronces et les herbes folles qui avaient envahi cet espace en dissimulaient l'initiale fonction d'agrément. Abandonné à sa luxuriance, cette closerie ne ressemblait plus à rien, sauf à l'ensemble de cet établissement vraiment de plus en plus irréaliste ! Mais cela n'était pas pour me déplaire. Au fond j'avais souhaité prendre du recul par rapport à une existence qui m'échappait, faire le point sur une vie qui m'emportait dans le tourbillon de ses nécessités et voilà que je me trouvais projeté dans un avant-après-guerre des plus dépaysants. Kessel, Bodard ou Malraux, m'attendraient au bar, tandis que Frida Kahlo et Martha Gellhorn* me feraient les yeux doux. ( Enfin à ce que je m'imagine! ). De fait, et quoique surpris par l'étrangeté de l'endroit, je me sentais ragaillardi: c'était comme si, transporté en un autre temps, j'en oubliais la personne que je suis au profit d'une autre qu'alors je fantasmerais pour mieux m'affranchir de la réalité. Cette mise à distance d'un quotidien honni semblait s'affirmer avec une incongruité délicieuse.
Le dîner sera servi un peu plus tard, le temps pour moi de défaire ma valise, ranger mes affaires dans l'armoire et prendre une douche d'autant plus inespérée que je m'étais demandé pendant quelques instants, et non sans effroi, si la salle de bain était bien en fonction ! Le débit de l'eau était certes minimaliste, la température à peine tiède, mais tout cela fut quand même suffisant pour que je puisse mettre en ordre mon corps malmené par des heures de train:  l'immense baignoire aux robinets de bronze, les mosaïques murales, les lavabos de marbre imposaient comme une touche de luxe suranné.
La salle de restaurant était occupée seulement pas un vieux couple d'Allemands et par moi. C'est Rosetta qui faisait le service ayant revêtu pour la circonstance l'uniforme de la parfaite soubrette, uniforme qui s'harmonisait avec ce cadre d'un autre âge : tablier, chemisier et bonnette blancs, jupe noire. Le repas était simple, mais goûteux et de bonne qualité. A la fin du repas, Rosetta me dit : « la collation du matin vient servie de le huit heures à le dix heures ».J'appréciais les efforts que faisait cette jeune femme pour s'exprimer en français, et les fréquents barbarismes qui émaillaient ses propos n'étaient pas sans me toucher. Il y avait une certaine grâce dans ce parler approximatif. Rosetta traduisait en mot à mot, et cela donnait une impression de fragilité à sa personne ; et moi, un peu perdu dans tout ça, je me laissais aller à une position de tendresse, plus apte cependant à me renvoyer dans le monde banal des humains qu'à susciter en moi un sentiment particulier envers cette jeune personne : je n'oubliais pas que deux décennies nous séparaient !
Je passais les premiers jours à visiter de la ville. A mon retour, Rosetta m'interrogeait sur mes pérégrinations, les commentant, me suggérant d'autres lieux ou monuments à reconnaître. Le quatrième jour elle me proposa même de m'accompagner afin de me conduire dans des endroits authentiques inconnus des guides touristiques. « C'est mon jour libre » me dit-elle. Elle semblait joyeuse comme tout. J'acceptais sans difficulté tant l'offre me parut spontanée. Et bien m'en a pris. Rosetta me balada dans les rues méconnues de la vieille ville, commentant pour moi seul l'histoire des ces pierres, de ces statues perchées aux angles de rues, de ces places d'où partirent tant de révoltes populaires et où celles-ci, aussi, finirent dans le sang et les flammes.... Quelques églises nous offrirent la tiédeur de leur intimité, et sous les sévères voûtes romanes la voix claire de ma guide résonnait comme une invitation à la quiétude. Que dire également du régal que fut la dégustation improvisée des cicchetti aux légumes et des fritelles à la crème ! Je rentrais à l'hôtel le soir dans un état de pleine euphorie. Tout ce qu'il me fallait pour me réconcilier avec la vie et avec moi-même, aussi. Un peu saturé d'archéologie urbaine, je passais les deux jours suivants dans ma chambre à lire et envoyer quelques mails en réponse à des correspondants professionnels inquiets -pour eux et leurs propres affaires plus que pour moi !- de ma soudaine disparition. Comme leurs préoccupations me paraissaient lointaines et vaines, alors que je reprenais pied dans une existence de vérité...
Le Samedi matin, lors du petit-déjeuner, Rosetta approcha une chaise, et s'asseyant à mon côté, me dit d'une voix gourmande: « Ce soir, je aller danser avec une amie de moi. Vous voulez venir avec nous ? » . Évidemment, j'acceptais avec bonheur. Partie vers dix-sept heures de l'hôtel, Rosetta vint me prendre en voiture aux alentours de vingt heures, ainsi que convenu. L'établissement où nous devions nous rendre était distant de quelques kilomètres que nous franchîmes en silence. La nuit était tombée et les rues commençaient à se vider de leur animation du jour. Le véhicule roulait sans bruit dans les artères de la ville. Je laissais ce décor anonyme défiler passivement sous mon regard. La béatitude n'a besoin que d'elle-même pour exister.
L'amie de Rosetta était arrivée avant nous. Nous fîmes de brèves présentations. L'espace était de taille moyenne, ceinturé de deux rangées de tables basses faisant place à une piste de danse au centre. Un bar au fond, un vestiaire, deux ou trois canapés dans un coin et comme dessinant un endroit plus intime complétaient l'environnement. Entre échanges insignifiants et danses à la mode nous atteignîmes minuit sans avoir vu le temps passer. C'est alors que la musique s'arrêta. Chacun regagna sa place selon un mode surprenant qui paraissait convenu d'avance: à ce moment, et à mon grand étonnement, un plat de spaghetti atterrit sur nos tables. J'ignorais tout de cette tradition qui consistait à nourrir les clients d'une boite de nuit ! Nous mangeâmes tous trois en silence, goulûment penchés sur nos assiettes. Relevant la tête, je croisais le regard fixe de Rosetta. C'est le moment que celle-ci choisit pour saisir ma main qu'elle enserra d'une pression non dénuée d'insistance, si ce n'est de force; et elle me dit alors d'une voix blanche que je ne lui connaissais pas : « Pierre, on va à la maison ?». La proposition était directe et plutôt surprenante, car rien dans nos rapports antérieurs n'avait laissé paraître d'ambiguïté entre Rosetta et moi. Pour ma part, attentif à une différence de quelque vingt ans, je n'avais point osé entreprendre quoique ce soit d'autre que ces échanges de circonstances. Alors, comment réagir à ce qui venait de m'être demandé ? Une jeune femme mi-connue mi-inconnue, s'offrait à moi sans détours. M'était-il possible d'évoquer un scrupule en rapport avec nos âges respectifs au risque de me dénoncer alors comme un vieux bonhomme injurieux des charmes de la jeunesse? Devais-je faire référence à l'immaturité de notre rencontre ? Mais à l'inverse, ne risquerais-je pas de passer pour un goujat avide de chair fraîche en répondant par l'affirmative avec précipitation ? Tout cela se mit à bouillonner en mon esprit. Et avant même que j'eus pu concevoir la réponse adéquate, Rosetta renchérit : « Si, ma, il fait minuit, et papa veut que je rentre à minuit ».
Et je fus rendu à l'hôtel à minuit douze, seul, évidemment.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,