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Les trompettes de Jericho

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Mathilda

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Exode, juin 1940

Il régnait un assourdissant bourdonnement. Une marée humaine, lentement, avançait sans but et sans conscience, ressentant passivement la douleur des corps en marche, et depuis trop longtemps mis à l’épreuve. Cette troupe étrange progressait, les visages rivés à terre, observant les volées de poussière grisailler les chaussures. A la brutalité de l’événement, et la panique, c’est la peur et l’angoisse qui infiltraient désormais nos pensées. Mais pour tous elles agissaient comme un carburant nécessaire à la continuelle progression de notre errance. Quelques sanglots étouffés venaient parfois troubler mes songes me faisant sursauter à chaque fois.

— Le front a cédé !
Cette courte phrase prononcée par le maire essoufflé et hurlant dans la rue m’avait incité, comme tous les autres, à prendre sans attendre vêtements et provisions, puis à partir à vélo sur les routes bondées avant l’arrivée redoutée de l’ennemi. Auparavant si lointaine, l’ombre noire et brumeuse de l’adversaire semblait maintenant se profiler à l’horizon.
Je n’ai pas jeté un dernier regard sur notre maison aux volets fermés avant de prendre la route. Je n’étais pas certaine de pouvoir le supporter en plus de ce désœuvrement grandissant qui me tirait vers le fond. Une boule dans la gorge m’empêchait de respirer et m’oppressait totalement. Je pensais que ce jour n’arriverai pas, mais je devais me résoudre à partir, ce que Blaise m’avait déjà enjoint de faire dans ses deux dernières lettres. Je ne sais pas sur quel front se trouve mon mari. Le pessimisme avait envahi sa correspondance au fil des semaines. Je m’imprégnais de ses doutes en lisant ces lignes. Elles finissaient toujours par me pousser à me rendre dans le Sud où réside des cousins pouvant m’accueillir, mais je m’y étais toujours refusée. Cela devenait difficile de croire en une victoire. J’étais ivre de peur mais je gardais un espoir de voir les choses rentrer dans l’ordre pour noël, et de voir notre monde préservé. Cela faisait bientôt trois semaines que je n’avais pas reçu de nouvelles de lui mais je suis certaine qu’il va bien. S’il en était autrement sans nul doute je le sentirais, j’en suis convaincue jusqu’au plus profond de moi-même. A mon tour, je lui ai laissé une lettre sur la table de la cuisine au cas où l’armée lui permettrait de revenir à la maison. Cette seule pensée de lui rentrant, et trouvant porte close, m’avait quasiment convaincue sur le champ d’interrompre ma fuite et rebrousser chemin. Mais en tentant de faire demi-tour, à contrecourant j’ai été poussée sans relâche par cette foule dont je ne pouvais m’extirper, et, lâchement, je n’ai pas essayé de me débattre face à elle.

A force de pousser et maintenir ma bicyclette serrée contre moi pour éviter qu’on me l’arrache, je remarque que mes mains n’ont jamais été aussi blanches, comme vidées de leur sang. Je ne les sens plus sur le guidon mais toutes mes tentatives pour me remettre en selle et pédaler se sont soldées par un échec. Avec la cohue qui règne, je ne peux avancer sans être bousculée et je suis forcée de faire d’innombrables haltes pour éviter les accrochages et les chutes, entrainée par le poids de la valise sanglée sur le porte bagage. La foule est désormais trop dense et totalement fermée, et plus personne ne se laisse devancer par qui que ce soit. Je sens chaque muscle de mon corps souffrir à chaque pas, et j’essaye de les contracter pour stopper cette houle douloureuse sous ma peau. A cela s’ajoute la chaleur étouffante et bien trop précoce pour un mois de juin. Mes yeux me brûlent, mes pieds ne sont qu’une sourde douleur, et le harassement que je ressens, me donne l’impression que plus rien autour de moi n’est réel.

Aux kilomètres et aux jours qui défilent, succèdent des scènes insupportables en plein milieu de cette campagne pourtant si familière. Me paralysant tout d’abord, elles me laissent de plus en plus indifférente.
Je pensais pourtant être la sensibilité même, bourrée de bonté et d’empathie et que sais-je encore. Mais finalement je ne tends la main à personne. Je ne suis pas exceptionnelle, et c’est plus simple de détourner le regard. Je pourrai justifier cela par des tas de raisons quand tout cela sera fini. Ceux qui me jugeront ne l’auront pas vécu, ce sera mon seul argument. Et puis qui peut s’arrêter à chaque enfant perdu en pleurs ? A chaque vieillard désorienté et abandonné au bord du chemin ? Quant aux corps gonflés et pourrissants dans le fossé, tous ont renoncé à les enterrer. Je ne peux rien donner aux femmes qui mendient pour leurs nourrissons, ni séparer les hommes qui se battent. Et d’autres auront bien plus à se faire pardonner que moi. La faim, le manque de tout, poussent à la régression et je découvre la fragilité humaine liée à notre impérieuse dépendance à l’eau, à la nourriture et au sommeil. Mon quotidien, que je pensais acquis et immuable, a volé en éclat.
Un court moment je me laisse aller à m’imaginer vieille femme, toute propre et bien mise dans mon fauteuil, racontant à mes petits-enfants l’horreur de cette période de ma jeunesse. Ce tableau furtif, qui projette cet exode comme un vieux souvenir, me tire un léger sourire mais la peur, sans relâche, me renvoi sa violence en plein ventre. J’essaye de trouver un peu d’herbe sur le bas-côté pour souffler quelques instants et laisser continuer sans moi le défilé des charrettes à bras, des tracteurs, bétail et familles à moitié étouffées par leur chargement. Il ne me reste presque plus d’eau et j’ai la sensation que chaque gorgée avalée rejailli aussitôt en sueur sur ma peau. Il n’y a pas un village en vue depuis des heures, pas même un aboiement de chien au loin ou une vague silhouette de clocher. Et puis, un peu plus en amont, j’arrive à cette ferme isolée où les pillages vont bon train. Des hommes, comme fous, éventrent un cochon hurlant devant une porte de grange pendant que d’autres brisent avec fureur tout ce qui leur tombe sous la main sans raison apparente, si ce n’est la colère d’être là. J’attarde un instant mon regard sur trois gaillards essayant tant bien que mal de monter sur une remorque, déjà sur le point de rompre, une armoire imposante fraîchement dérobée. Le tout sous les encouragements pleins de glaires d’une femme et le hennissement plaintif des chevaux. Le flot de sang déversé du ventre du porc ruisselle vers moi et cette vision me fait reculer. Au même moment un jeune garçon aux cheveux ébouriffés, tenant par les oreilles un lapin se débattant furieusement, me frôle en m’adressant un sourire glorieux. Je songe bêtement que si mon village est encore debout, la lettre laissée à Blaise pour l’avertir de mon départ précipité a dû disparaître avec la table et tout le reste.
La rage m’envahit en pensant à lui. Ces maudites larmes et mes sanglots s’échappent encore. Si seulement je n’étais pas seule au milieu de tout ça ! Je n’ai adressé la parole à personne depuis des jours pas même pour savoir quel chemin prendre, je me contente d’avancer. Loin de me calmer, une autre pensée émerge dans mon esprit. Je songe que c’est mieux que nous n’ayons pas eu le temps d’avoir un enfant avant le départ de Blaise. La situation serait catastrophique si j’avais un bébé dans les bras. Ce sera pour « après tout ça ». Une petite sensation de bonheur diffus et inespéré émerge et me soulage comme si j’étais blottie dans les bras de mon mari. Reprenant la marche, je me détourne de cette maison qui continue à être prise d’assaut.

Le soir suivant, au milieu des gens arrêtés pour se soulager et dormir un peu, j’entends parler de l’ennemi. Un peu groggy, je me force à rouvrir les yeux dans la fraîche obscurité pour entendre ce que l’on en dit. Un homme, de dos et assis non loin de moi, affirme que les Stukas est le nom donné aux avions allemands.
— Ils sont rapides comme l’éclair et précis en plus ! On les entend arriver bien avant de les voir. Leur bruit est terrifiant et ils mitraillent au sol les gens comme nous. Ils repassent plusieurs fois pour être sûr de nous avoir tous.
— Ça rime à rien ce que tu racontes... répond un autre face à lui.
Puis il ajoute :
— Et pourquoi est-ce qu’ils s’en pendraient à nous ? On n’est pas des soldats !
Ce à quoi l’autre répond :
— On est pire... On est français.
Ces paroles ont raisonné un bon moment dans mes oreilles mais je finis par glisser à nouveau dans la somnolence. Depuis des jours, fuyant cette guerre fantôme, nous n’avons pas croisé un seul soldat, ni chars, ni entendu une seule détonation. Alors ces avions de la mort me semblent plus loin encore.

Quelques jours passent encore, mon corps tient bon et continue de suivre la cadence mais mes forces s’amenuisent doucement et mes règles surgissent. Dans la précipitation du départ et des quelques affaires indispensables à caser en priorité dans une seule valise j’ai oublié le coton. Je n’ai qu’un mouchoir brodé qui vite ne me suffit plus. Je ne peux me résoudre à laisser ce flux rouge vif couler entre mes jambes comme je l’ai maintes fois aperçu chez d’autres femmes. Je sacrifie à contre cœur un bout de jambon sec contre des morceaux de fibres d’un matelas qu’une femme a éventré flairant le bon filon.
En me tendant mon dû elle me dit :
— Tiens ma coquette ! Vas-y doucement on ne sait pas quand on arrivera... et merci de me permettre de manger. C’est pas ça le plus important ? raille-t-elle.
Étrangement, malgré mon manque de force et les efforts constants que je demande à mon corps, la faim m’a quittée. J’ai du mal à imaginer que j’ai pu ressentir un jour de l’appétit et que cela puisse revenir. Il n’y a que la soif qui me tenaille en permanence.
Un village finit par croiser le chemin de notre errance. Durant sa courte traversée je ne vis aucune âme qui vive. Par contre, je pu remplir ma gourde et boire à une fontaine après une longue attente où je dû jouer des coudes. En m’éloignant du point d’eau, et en passant devant une vitre, mon reflet m’interpelle. Je dévisage cette femme qui me semble inconnue, fatiguée et brisée dans son chemisier sale. Je contemple ses cheveux ternis par la poussière et sa peau luisante que la sueur a strié de marques noires ressemblants à des peintures de guerre. Puis je m’éloigne sans sourciller.
En milieu d’après-midi, un orage éclate enfin. Cette pluie drue et abondante me revigore. Le bonheur simple de sentir l’eau ruisseler sur mon visage était inespéré et l’air fût rafraîchi. L’atmosphère devint plus respirable car la poussière restait plaquée au sol, et de la terre, émane des odeurs douces d’herbe et d’humus. Je sens cet air léger pénétrer dans mes narines et purifier mes poumons. C’est sans doute pour cela que je ne les ai pas entendu arriver, distraite par ces sensations retrouvées.
Ce vrombissement terrifiant me parvint aux oreilles en même temps que le mouvement de panique remontant en une vague furieuse derrière moi, aussitôt suivi par de nombreux cris stridents. Des avions descendirent soudain en piqué, droit sur notre procession tels des rapaces. Alors j’ai compris et je me suis mise à courir moi aussi. Au bruit quasi immédiat des premières détonations, j’ai lâché mon vélo et je suis lourdement tombée. Il n’y a pas d’abris proches où se réfugier, si ce n’est le fossé, habillé de hauts chardons, et l’espoir de plonger sous les charrettes où les désespérés se battent follement pour une place. Durant plusieurs minutes, qui semblent durer de longues heures, les tirs criblent violemment le sol et ceux qui s’y trouvent. Puis enfin ils s’éloignent, et ne subsiste que le bruit des râles. Ceux qui ont des proches blessés ou tués, qu’ils aiment assez pour s’effondrer à leurs côtés au lieu de suivre leur instinct et de fuir, furent atteint d’une panique proche de la folie. Les autres continuent à courir sans regarder autour d’eux, priant pour qu’un second assaut n’ai pas lieu ou qu’un bois au feuillage épais et aux branches protectrices apparaisse. Mais les Stukas ne sont pas revenus.

La balle qui m’a atteint dans le dos m’a quasiment coupée en deux. Mon corps est étendu dans l’herbe verte toute imbibée d’une légère brume rouge. Mon vélo gît lui aussi non loin de moi. Je remarque immédiatement qu’une de ses roues est voilée. Je suis là à ses côtés et j’observe. J’évite de me regarder mais je fini par m’y résoudre. Mon visage est surpris et reste figé par le choc. Cela sent mauvais mais je ne ressens ni aversion ni douleur. Autour de moi je ne vois personne d’autre admirer son cadavre. L’anarchie qui m’entoure atteint son paroxysme quand les fuyards se mettent à rouler ou piétiner ceux à terre sans se soucier qu’ils soient en vie ou non. Longtemps, je reste là à observer le convoi qui se précipite toujours vers l’avant et qui n’en finit jamais. Les mouches recouvrent mon corps petit à petit et je dois accepter que je suis de ceux qui ont été choisis par la mort, ou par le pilote d’un Stukas, et j’en suis sonnée.
Les heures s’écoulent et rien ne change, je reste là, pétrifiée. Mon vélo et ma valise ont depuis longtemps trouvé un nouveau propriétaire. Tout comme mon alliance que l’on a retirée sans ménagement de mon annulaire.
Je vois arriver cet homme au loin. Il est rare de croiser un jeune trentenaire, ils ont tous été appelés au front. Celui-ci boîte et je me dis que c’est peut-être ce qui l’a sauvé de ses obligations militaires. Comme tous les autres, il ne me voit pas. Mais il s’arrête à mon niveau et il fixe ma dépouille. Dans son regard je vois que c’est comme s’il me connaissait et était surpris de me retrouver là. Je l’observe à la dérobée et je le détaille. Je le trouve plutôt grand, maigre, les traits creusés, il est essoufflé, mais son regard est vif et interrogateur. Ses mains sont sales et ses vêtements amidonnés de crasse. Je suis derrière lui et il s’agenouille à côté de mon corps meurtri. Je le vois avancer un bras comme s’il allait me toucher. Puis il se relève, il reste quelques instants encore à me contempler comme s’il faisait une prière et il s’éloigne doucement. Alors je le suis. Je veux laisser ce tas de chair derrière moi et ne plus le voir envahi par les insectes.
La nuit tombe, et l’on marche depuis un moment quand soudain il décide de quitter la route et saute dans le champ parallèle au chemin. Il s’éloigne de la foule sans se retourner et fini par rejoindre un bosquet clairsemé. Il s’adosse dos à un arbre et se laisse glisser à terre. Après un long soupir libérateur, il ferme les yeux et sombre dans le sommeil sans même boire ni manger.
J’attends son réveil à ses côtés et je ne vois pas les heures sombres et silencieuses défilées.
Ainsi donc voilà ce qu’est la mort. J’avoue je n’y avais jamais songé pour moi-même. Je pensais que notre âme était censée rejoindre les cieux dès que les yeux se fermaient pour toujours. C’est ce que l’on m’avait longuement enseigné au catéchisme. Mais ce qui m’obsède, ce n’est ni le paradis, ni le purgatoire, ni le fait que je vais peut-être demeurer sur cette terre pour toujours sous aucune forme. Ce qui me fait mal, par-delà la mort, c’est mon Blaise, désormais seul, mais aussi ce bébé dont je rêvais et que je ne mettrai jamais au monde.

Quand l’aube s’annonce, il s’agite et reprend doucement conscience. Ses vêtements sont humides de rosée. Il reste longtemps à observer ce qui l’entoure. Il boit un peu et grignote quelques miettes avant de se lever et s’étirer comme un chat. Au lieu de rejoindre la route il s’enfonce dans ce petit bois et bifurque souvent d’un sentier à un autre. Après l’exode, le calme de la forêt semble le revigorer car il avance vite et sifflote même parfois. Il avance sans se douter qu’un fantôme le suit comme son ombre.
Cela faisait déjà quelques temps que nous avions quitté le sous-bois et repris des chemins isolés, quand nous approchâmes d’une ferme modeste et isolée.
Un petit ruisseau s’écoule à même sur la route caillouteuse à deux pas de la maison, mais cela ne le fait pas ralentir pour autant et il l’enjambe comme un enfant saute de la terre au ciel au jeu de la marelle.
Il s’approche d’un vieux couple qui vaque à ses occupations dans la cour de la maison. En l’observant s’avancer j’ai l’impression qu’il accentue volontairement sa claudication. La femme fait bouillir des draps dans une marmite et l’homme porte un bidon de lait en fer blanc et se dirige vers l’étable, sans doute pour effectuer la traite en cette fin d’après-midi. Un vieux berger Allemand somnole près d’eux et ne semble même pas réagir à l’arrivée d’un inconnu sur son territoire.
Le voyageur s’avance et s’adresse au paysan qui désormais l’observe :
— Bonjour, je cherche un coin pour dormir et de quoi manger en échange de mon travail.
C’est la première fois que j’entends le son de sa voix et elle est rauque. La femme le toise d’un air mauvais et son mari répond :
— T’es pas à la guerre mon gars ?
— Non. Comme vous voyez Dieu m’a fait une jambe plus courte que l’autre et le général m’a dit que même si mes bras peuvent tenir le fusil j’peux pas courir pour embrocher ces salauds de schleus. Ça bataille dur en Lorraine, j’ai plus de boulot et je dois en trouver ailleurs là où ils sont pas encore arrivés.
Il y a un léger flottement durant lequel la femme observe à la dérobée son époux mourant d’envie de faire déguerpir elle-même l’étranger.
— Tu peux rester deux jours pas plus. Je te nourris et tu pourras dormir dans un vrai lit mais tu passeras la journée aux champs avec moi en plus de la traite du matin et du soir.
— Ca m’va...
Le vieux s’adresse à sa femme :
— Lucienne tu t’occupes de ses frusques tu les mets bouillir avec c’que tu laves déjà. Il empeste jusqu’ici ! Tu lui prête ceux de Paul en attendant. Ils sont bâtis un peu près pareil.
La femme semble tout à coup choquée et réagit vivement :
— Tu veux pas non plus qu’il dorme dans le lit du gamin tant que t’y es !
— Oh t’arrêtes ton bordel et tu fais c’que j’dis !
Puis à l’intention de l’inconnu :
— Tu te décrasses au puits là-bas pour commencer. C’est quoi ton nom ?
— Marc Fabre.
— Moi c’est Jacques. Tardes pas. Vas te laver on mange tôt ici. Je te fais cadeau de la traite du soir mais t’échappes pas à celle de d’main matin
Marc opine et s’éloigne en direction du puit. La femme quant à elle semble sur le point d’exploser de colère mais un regard fixe et autoritaire du mari l’oblige à garder le silence et s’exécuter.
— On soupera tôt ! lui dit t-il.
Et il rajoute :
— Il doit avoir faim et moi aussi... Si c’était notre gamin qui était dans cet état tu voudrais pas que ceux qu’il croise le laissent comme ça...
Il part ensuite en direction de l’étable et la laisse plantée là.
Le jour commençait à décliner doucement quand Marc eu finit de se laver entièrement et d’enfiler les habits propres du fils. Les deux vieux se mirent peu de temps après assis autour de la table de la cuisine où Marc les rejoint. Le repas se fit dans un silence de mort chacun ruminant ses pensées le nez dans sa soupe.
La soirée était belle et douce, et la nuit mit du temps à prendre ses quartiers contrairement aux habitants de la maison qui se couchèrent tôt.

Perdue et seule dans les ténèbres j’erre dans la cour de la bâtisse, éclairée par la lune, me berçant au son du clapotis de l’eau toute proche.
Un hurlement déchire la pénombre, suivi de râles sourds et terrifiants. Je reste là, pétrifiée, sans oser franchir le seuil de la maison. Le chien aboie sans discontinuer en fixant la porte d’entrée. Il semble jeter ses dernières forces dans ses jappements.
Le silence finit par revenir mais je n’arrive pas à atténuer les battements sourds de mon cœur qui résonnent en moi. Dans un paisible grincement, la porte d’entrée s’ouvre doucement et Marc en sort les mains et le torse couverts de sang. Il se jette sur le chien couinant et le tue d’un coup de couteau. L’horreur me frappe à nouveau.
Il se précipite ensuite au puits où il s’asperge abondamment d’eau. Sur le fil à linge non loin il attrape sa chemise désormais propre et l’enfile tout en jetant en boule par terre celle prêtée par le couple. Il pénètre à nouveau dans la ferme où il ressort quelques instants plus tard, le sac en bandoulière gonflé des quelques richesses qu’il vient sans doute de dérober aux vieux. Il s’avance vers le chemin et reprend sa route sans regarder derrière lui et je l’entends siffloter alors qu’il s’éloigne. Je reste là à contempler à nouveau le spectacle insoutenable de la folie humaine.
Je revois Marc se pencher sur mon corps déchiqueté, et ce que j’avais pris pour un acte de bonté n’était en fait que la traque d’un voleur à l’affut d’un quelconque bijou.
Ce même voleur venait d’ôter la vie comme on pousse un simple soupir. La vieille git dans le lit la gorge ouverte et il y a des éclaboussures de sang jusqu’au plafond. Quant au pauvre paysan, lardé de plusieurs coups de couteau, son corps repose au pied du lit non loin de celui de Lucienne, une auréole pourpre et rampante s’étend lentement autour de lui sur les lames du plancher.

Les lueurs de l’aube réapparaissent au loin, teintant le ciel d’une légère lueur rosée et dévoilant la transparente brume installée au-dessus des champs. Sous les premiers piaillements des moineaux, la nature s’éveille douce et tranquille, peu importe ce qui se déroule en son sein et assassine ses habitants.
Une âme errante peut souffrir. Elle en a le droit quand ce monde devient insupportable. Dans cette petite cour, contre ce mur de pierres où je me suis adossé, je pleure si fort que ça me fait mal. Amorphe et sans forces, j’arrive à peine à lever mon regard vers l’horizon mais quand j’y parviens j’aperçois sa silhouette avancer sur le chemin.
Il me sourit et se met à courir vers moi en hurlant mon nom. Il est là et vient me rejoindre !
Alors je me relève et je crie pleine d’espoir :
— Blaise !

PRIX

Image de Automne 2018
60

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Jennyfer Miara · il y a
Vous décrivez avec force l'horreur et la folie de la guerre. Faites attention cependant à l'accord de vos conjugaisons. Vous avez mes votes!!
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Christian Nauraye · il y a
Magnifique!
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Zouzou · il y a
...une Nature bienveillante au bout de l'horreur ! mes voix
si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique ' Poésie Eté

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Christian Nauraye · il y a
Superbe ! De la forme et du fond, rien à redire c'est parfait !
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Mathilda · il y a
Merci à vous. C'était important pour moi cette petite note d'espoir et de soulagement à la fin du récit...
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Ginette Vijaya · il y a
Un récit sur les horreurs de la guerre avec une chute qui se teinte d'une nuance positive.
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Benjamin Sibille · il y a
Beau rendu de l atmosphère de l epoqie. Dialogues ecrits a la serpe qui me plaisent beaucoup

Si votre interet historique vous pousse plus long et dans des atmospheres plus exotiques https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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