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Les Trois Clefs

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Brumelle

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C’était un soir d’automne et la pluie, tapant à mes fenêtres, ne m'engageait guère à sortir.

Depuis quelque temps, je me disais qu’il me fallait prendre une décision pour les années à venir. Vivre avec un homme, amoureux, me proposant de partager sa vie, ou poursuivre mon chemin seule !

Ce jour là, je m’orientais plutôt vers la deuxième solution.

Je me suis mise à la recherche d’un nouvel appartement qui m’aiderait, plus qu’un compagnon, à tourner une page.

Je consultais, une fois de plus, sans savoir exactement ce que je cherchais, les dernières offres immobilières. Habituellement, je me limitais aux logements correspondants à mes moyens. Mais cette fois, j’étais trop lasse pour m'arrêter au bout de la liste de ceux qui m’étaient accessibles. J’ai continué à feuilleter, avec moins de conviction encore, les pages suivantes...

Le vent plaquait sur les carreaux des rafales de pluie, mélangée à quelques flocons de neige, brisant le silence de cette soirée en tête-à-tête avec moi-même.

Les mots clefs : «exclusivité», «à voir», «nouveau», «rare à la vente», barraient d’un bandeau rouge les biens de plus en plus imposants qui s’affichaient.

Les prix avaient, depuis quelques dizaines d’annonces déjà, plus que doublé le montant maximum d'une de mes possibles acquisitions. Mais j’errais, d’offre en offre, quand soudain, un grand «coup de cœur» a mis fin à ma léthargie. Il coupait, en diagonale, la photo d’un intérieur dont le bas, occupé par le large dossier d’un canapé vert sombre, me laissait perplexe.

Ce meuble me ramenait à un passé à la fois heureux et douloureux.

Je me suis arrêtée sur cette image minuscule, cherchant désespérément des indices pouvant confirmer ou, au contraire, réfuter ma première impression. Aidée d’une loupe, j’ai examiné tous les meubles figurant dans ce salon.

Stupide réflexe : seul le détail des pixels sur papier glacé m’a été renvoyé, faussant plutôt la vision d’ensemble de la pièce.

J’ai lu et relu le descriptif sans être plus éclairée. La situation géographique, une habitation bourgeoise à la périphérie de la ville, était commune à quelques dizaines d’entre elles. La cuisine américaine, les pièces en demi-niveau avec salles de bains individuelles, la cheminée, révélaient un confort existant dans la plupart des villas en quartier tranquille. Les larges baies vitrées avec stores électrifiés donnant sur une terrasse empierrée n’étaient pas assez exceptionnelles pour me renvoyer à coup sûr vers l’adresse à laquelle je pensais.

J’avais besoin d’être fixée au plus vite et j’ai composé fébrilement le numéro de portable aligné sous le texte. Laconiquement, un répondeur a répété les chiffres sollicités : la pendule marquait déjà près de vingt deux heures...

Le sommeil a été long à venir cette nuit là.

A neuf heures précises le lendemain, je me suis précipitée sur le téléphone. J’ai rapidement pris contact avec l’agence des « Trois Clefs ».

Ainsi, l’idée de renoncer à vivre avec un homme dans une maison qu’il souhaitait acheter dans mon secteur était, provisoirement au moins, mise en sommeil !

J’ai saisi, au contraire, le prétexte de cet éventuel projet pour en savoir davantage sur l’endroit que cachait cette banale photo d’annonce immobilière. Car au travers de ce « coup de cœur », je me retrouvais justement dans une affaire de cœur qui me faisait encore souffrir.

Quelques années auparavant, un homme m’avait arrachée de la capitale pour m’emporter avec lui. Là où je vivais à présent, malgré le réaménagement perpétuel de mon environnement, je ne réussissais pas à effacer les traces de son passage dans ma vie.

Après qu’il se soit « évaporé », ma clef en poche, sans aucune explication, j’avais, en omettant d’en changer la serrure, laissé depuis ma porte d’entrée toujours ouverte pour lui.

Ses téléphones étaient passés du statut « d’abonné absent » à la disparition totale, quelques jours après, des numéros. Son secrétariat l’annonçait systématiquement injoignable sans autre commentaire. Et j’étais bien incapable de retrouver, dans le labyrinthe des chemins hors de la ville, ce qu’il appelait son « havre de paix », là où nous avions passé d’inoubliables moments ensemble.

Installée dans un coin de l’agence, je scrutais attentivement les clichés censés refléter les principaux caractères de la propriété à laquelle je m’intéressais. Je ne parvenais pas à superposer les éléments, mis en valeur par les clichés, sur mes souvenirs du domicile du « disparu ».

Le canapé de cuir vert, celui qui m’avait interpellé, était trop flou pour que j’en reconnaisse le grain. La prise de vue, fantaisiste, en restituait de façon imprécise la forme et, dans le salon, il masquait une cheminée dont les détails m’échappaient. Dans la cuisine, la brillance des faïences faussait les couleurs des motifs tandis que sur le bar, un large bouquet en premier plan faisait écran à la porte des placards.

Les murs nus des chambres, leur texture indéfinissable, les draps clairs pliés sur les lits ne me semblaient pas familiers. Les carrelages et les vasques des salles de bain assortis, s’ils provoquaient chez moi un sentiment de « déjà vu », il s’appliquait à plusieurs endroits que j’avais traversés.

Au bout de la mezzanine, les rideaux du bureau, dans un contre-jour gênant, avaient la couleur de l’ombre diffusée autour d’eux et la bibliothèque, appuyée sur le mur du fond, se laissait à peine deviner.

J’étais plongée, sans pouvoir en sortir, dans la galerie de photos d’un bien. Mais aucune ne me permettait de le lier clairement au mal qui me rongeait !

Malgré tout, j’essayais de me persuader que cette propriété pouvait être celle qui me hantait. Le style de cet espace de vie avait peut-être été modifié. Ou ma perception de l’ambiance, marquée par les émotions s’y rattachant, était forcément différente de celle de la personne qui avait braqué ses objectifs sur le décor... Enfin, avec le temps qui s’était écoulé, ma mémoire réécrivait peut être l’histoire à sa façon, estompant certaines images pour en inventer d’autres.

Perdue dans mes réflexions, j’étais loin des arguments vendeurs de l’agent immobilier me faisant face de l’autre côté du bureau. J’ai fini cependant par poser les questions habituelles d'un acheteur potentiel : les travaux à prévoir, si le prix pouvait être baissé, les raisons de la vente...

Des réponses formulées, je n’en ai retenu qu’une susceptible de me donner la certitude de n’avoir jamais franchi le seuil de cette maison. Le couple, ayant acheté cet ensemble immobilier une douzaine d’années auparavant, avait maintenant d’autres projets. C’était la propriété d’un homme seul que je recherchais !

Mettre un point final à cette entrevue, sans aller plus loin dans cette première approche, fut néanmoins difficile. J’étais prise dans l’engrenage de mon discours, convaincant au départ, pour obtenir les moindres détails des dessous de cette annonce.

Et l'opiniâtreté de mon interlocuteur était telle que je ne pouvais partir sans convoquer, devant lui, l’ami candidat à l’achat d’une telle demeure. Cette « invitation », allait de toute façon dans le sens de la détermination de celui-ci à le faire le plus tôt possible, et l’offre correspondait, en grande partie, à tout ce qu’il souhaitait.

Lors de son arrivée, le lendemain même, je ne lui ai rien caché de l’objectif initial de ma démarche. Mais au-delà de ce que l’endroit avait pu évoquer chez moi, les différentes prises de vues qu’il a visualisées l’ont séduit et il m’a demandé de l’accompagner pour la première visite.

Un soleil pâle dégageait, progressivement, le voile de brouillard enroulé autour de la montagne. Nous avons regardé ensemble, le paysage s’affichant, petit à petit, pendant notre montée vers cette zone paisible, en retrait de la ville. Le parcours, à moins d’être très attentif, n’était pas simple à mémoriser. L’agent immobilier s’est lui même égaré avant de s'arrêter près d’une petite voiture blanche au pare-brise décoré d’un serpent rouge.

Là, une femme seule nous attendait...

Nous avons traversé derrière elle les espaces verts encore colorés par les dernières roses de la saison. Elle nous a précédés dans un vaste séjour, sobrement décoré, relevant d’un déclic les stores pour dévoiler un magnifique panorama à l'extérieur et un coin cuisine astucieusement agencé à l’intérieur.

Puis nous sommes partis vers les chambres. Elle a fait l’impasse sur la première, au rez-de-chaussée, nous promettant d’y revenir quand la pièce serait libre. Dans les suivantes, elle a ouvert les fenêtres, laissant la lumière confirmer le parfait état des boiseries, des revêtements muraux et des sols.

Le bureau, le double garage, la cave, l’atelier, le potager, la diversité des arbres... Elle s’attardait longuement sur chaque partie de la propriété présentée. Elle vantait le confort, l’originalité de l’architecture, l’emplacement de « sa villa », comme si son mari n’existait pas ou plus !

A un moment donné, la portière de la voiture blanche a claqué comme un signal pour mettre un terme à ce long passage en revue. Nous avons alors été guidés vers la chambre contournée au départ.

Malgré la fenêtre grande ouverte, des odeurs médicamenteuses imprégnaient les lieux, visiblement remis en ordre à la hâte. Le plaid mal ajusté sur un lit médicalisé et une pile d’ordonnances aux côtés de tubes de pommades donnaient à penser qu’une personne malade s’était reposée là...

Les réminiscences du passé étaient déjà devenues des souvenirs précis pour moi et cela, dès notre passage devant les rosiers, ceux d'où m’étaient composés, autrefois, de magnifiques bouquets !

Cependant je n’étais plus, tout à coup, convaincue de l’utilité de me présenter, sans y avoir été invitée, devant un homme qui s'était éclipsé un jour sans aucune explication. Mais je me suis forcée à aller jusqu'au bout de ma démarche. J’ai dévalé brusquement les escaliers, en direction du séjour. Je connaissais tout de cette maison et je n’ai pas eu à le chercher longtemps.

C’était bien lui qui était là, comme posé par l’infirmière dans le canapé de cuir vert. Mais c’était un autre, amaigri, diminué, presque méconnaissable, qui avait pris sa place...

Un cocktail de sentiments mêlant la pitié, la colère, le chagrin m’empêchait de dire un seul mot. Nous sommes restés quelques instants face à face : je ne parvenais pas à mettre de la haine ou tout simplement un peu de mépris dans mon regard. Dans le sien, il y avait des larmes et des quelques sons émis, j’ai seulement compris qu’il était devenu aphasique. Lentement, il a tendu sa main gauche vers moi, il n’avait plus l’usage de la droite !

Sa femme est arrivée rapidement, elle n’avait apparemment pas prévu de nous faire repasser par là. Elle l’a présenté vaguement, comme s’il n’était qu’un détail infime dans cet environnement : « mon mari, il a eu un accident vasculaire récemment ! »

Puis elle a repris aussitôt le fil de son discours sur la qualité du parquet de son séjour. Je suis partie sans écouter la suite...

Je n’ai pas eu le courage d’assister à la signature de l’achat de cette demeure qu’un homme, venu d’ailleurs, a choisie malgré tout pour que nous y vivions ensemble. J'ai attendu, avant d'y entrer de nouveau, que les murs soient vidés de leur histoire avec ce couple qui s’en allait, chargé d’un bout de la mienne.

Le soir même de notre arrivée, la neige s’est mise à tomber abondamment, nous incitant à allumer un feu de bois pour nous réchauffer.

Devant la vitre de l'insert, était posée une enveloppe marquée d'un mot unique, maladroitement tracé, « pardon ». A l'intérieur, nous avons trouvé mon portrait, heureux, aux côtés de celui que j'avais aimé quelques années auparavant. La photo accompagnait le double d’une clef d’un « chez moi » que je venais de quitter.

J’ai remis la clef en place dans mon trousseau et j’ai regardé, avec mon ami, l’image de ce bonheur ancien se contorsionner entre les flammes avant de s'envoler en fumée.

Ma page s’est tournée, enfin presque...

Des trois clefs manquant à mon bonheur j’en ai retrouvé deux. Celle du mystère du départ d’un homme et celle d’un appartement où je vivais dans l’attente de son retour.

La troisième, celle de mon cœur que je lui avais si naïvement confiée, je ne l’ai pas encore tout à fait récupérée. Jetée, comme un objet compromettant devant les enjeux financiers d’un contrat de mariage, elle s’est égarée quelque part sur un chemin inscrit dans la montagne.

En suivant tous les soirs cette route vers ce qui est à présent mon nouveau domicile, mon regard la cherche assidûment...

Je sais que je ne vais plus tarder à la retrouver et qu’avec elle, me sera restituée l’intégralité de ma capacité d’aimer.
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Brumelle · il y a
Bonjour Skimo, effectivement les sentiments, dont on a jamais la maîtrise de toute façon peuvent prêter à confusion, mais n'est ce pas là quelque part une partie de la richesse de l'être humain ?
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Skimo · il y a
Bien que je n'aie pas complètement saisi la volonté de l'héroïne, j'aime cette confusion des sentiments et ce tour du hasard.
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Anne Marie Menras · il y a
Très jolie histoire, il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous disait Paul Eluard.
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Flore · il y a
Je viens de terminer ma promenade avec les trois clefs. des retrouvailles ont toujours quelque chose d'indicible. Bravo pour vos mots posés avec tant de justesse. Emotion, écriture, poésie. Tout y est. Je retrouve Lise sur les commentaires, nous nous lisons. Je suis contente du moment passé. Merci
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Brumelle · il y a
Parfois, mais parfois seulement, comme un boomerang, les incorrections des uns par rapport aux unes leur reviennent en pleine face.
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Utilisateur désactivé · il y a
Les mystère d'une vie en forme de boucle...
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