Les trois bols

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Peu à peu, un nouveau jour d'avril allumait les toits, éclairait les murs. Ce jour de printemps 1945 allait dispenser à notre famille les espoirs qu'il portait en lui .
Nous nous apprêtions à prendre le petit déjeuner à la cuisine. A peine notre mère nous sentait elle éveillés, mon frère et moi, qu'elle s'empressait de verser le lait dans les bols.
Depuis six ans, seule, et avec de maigres ressources , elle élevait ses deux garçons.A force de courage et d'abnégation, elle réussit à remplacer le père absent, prisonnier en Allemagne, sachant équilibrer ses caresses et ses punitions.D'ailleurs, les corrections qu'elle ne manquait pas de nous administrer ont compté pour beaucoup.Mon frère, de trois ans mon aîné, tenait pour moi le rôle de protecteur et de caution.Il ouvrait la marche quand la bûche ( sarment de vigne) attendait nos jambes nues. Mais notre mère, équitable, réservait une part égale de coups à chacun .
Quant à moi, le fait d'être le plus jeune n'impliquait aucun favoritisme de sa part.
A cette époque là, le mois d'avril venait de m'apporter mes dix ans.
Si je vous parle maintenant de Perlette, c'est que je tiens à ne pas l'oublier car elle a pratiquement grandi avec nous, participé à nos joies comme à nos peines. Robe pie, poil ras, courtes pattes, bonne tête et embryon de queue, telle se présentait Perlette, notre petite chienne.Ho! sans race, pas très jolie, mais si affectueuse et si intelligente. Nous ne l'aurions pas donnée pour tout l'or du monde. Elle dormait encore, séparée des cendres encore chaudes par la plaque de fonte de la grande cheminée ( vous savez de ces cheminées où l'on rentre debout) . Perlette se levait toujours la dernière et était toujours la première couchée. Sa " niche " ressemblait à une boîte d'allumettes. Le rebord de la fenêtre, à l'autre bout de la pièce, logeait le dernier habitant de la maison : un chardonneret, capturé par mon frère. Pour l'instant, il se contentait de sautiller dans sa cage, sans bruit.
Sur la table ronde, les bols, qui fumaient, formaient toujours le même dessin : un triangle. Bientôt, peut-être,un autre bol viendrait garnir la partie vide et occuper le quatrième angle d'un carré, cette fois. Les autres papas du village étaient déjà revenus de captivité. Michel, pour fêter le retour du sien, avait même manqué la classe. On n'attendait plus que le nôtre; Je me souviens nettement de m'être brûlé les doigts en voulant porter le bol à ma bouche et je revois encore la ventouse de son socle aspirer la toile cirée, quand, venant de la rue, un bruit de course résonna dans la maison. Dans le même instant, notre porte extérieure grillagée fut violemment tirée en arrière. Sur le seuil apparut la brave Madame Calas, responsable du petit bureau de poste de ce petit village languedocien. Elle était tout essoufflée . C'est qu'elle avait couru tout le long du chemin.La porte d'entrée, mue par son ressort, se referma sur le derrière de la postière qu'elle poussa en avant, comme pour ne pas laisser échapper cette messagère de bonheur; quel plaisir d'accompagner une fée, fut elle déguisée en postière.
Sans prendre le temps de souffler un peu, et avant qu'un seul son ne sortît de nos bouches entrouvertes, Madame Calas se mit à crier à tue-tête :
çà y est !... Il arrive !... Louis revient. C'est le télégramme.
Tous trois ne suivions du regard que son bras tendu, agité fébrilement dans notre direction et qui tenait le morceau de papier sur lequel, quelques minutes auparavant, elle avait griffonné le merveilleux message. Je n'ai pas remarqué si elle portait son éternelle blouse noire, si son chignon simplement torsadé tirait ses cheveux grisonnants, si son tic, objet des singeries des gamins du village, pinçait ses lèvres toujours en mouvement, comme si elle voulait aspirer quelque chose .
Pour moi, c'était vraiment une fée!
Cette nouvelle nous laissé tout d'abord abasourdis, sans réaction, Puis, le premier choc passé, une joie ineffable nous envahit. Secoués par un grand tremblement nerveux nous avons ri. Mais le rire qui sortait de nos gorges ressemblait plutôt à des sanglots. Tandis que notre mère n'en finissait pas de savourer son bonheur , mon frère et moi nous nous sommes mis à danser comme des fous autour de la table et autour de Madame Calas qui pleurait avec notre mère. Nos cris emplissaient la maison. Les éclats de nos voix joyeuses rebondissaient dans la pièce, relancés par les meubles et les murs qui essayaient d ne pas les assourdir, puis passaient à travers le grillage de la porte et s'éparpillaient dans la rue. La frileuse Perlette, surgissant de son tiroir de boîte d'allumettes, avait compris elle aussi et elle dansa avec nous, mêlant ses petits jappements clairs à nos cris, autour de nos mollets.Sur la fenêtre, le chardonneret poussait aussi sa romance, voletant de droite et de gauche et de haut en bas. C'était un véritable zigzag siffleur qui occupait la cage. Accroché au mur, le Fifre de Manet, promenait ses doigts sur l'instrument et s'agitait en jouant. On aurait cru entendre sa musique accompagner nos danses .
Au milieu de l'allégresse et de l'enchantement qui me bouleversaient, la pensée de revoir mon père distillait en moi un peu d'inquiétude. Je n'arrivais pas à la hauteur de la table quand il est parti pour la guerre. Il était presque un inconnu pour moi. Les photos, le portrait construit peu à peu à travers des souvenirs que racontait ma mère avaient esquissé sa silhouette, son sourire, sa force et sa bonté .Ainsi, je savais qu'il mettait une casquette avant . La mettrait-il à son retour?
Mais quand on est petit, la gaieté prend bien vite le pas sur les soucis.
Notre joie folle s'apaisa lorsque nos estomacs nous taquinèrent.Mai quand, mon frère et moi, avons voulu boire notre bol de lait,...Oh surprise! les bols étaient vides. Que s'était-il passé ? Nous ne nous souvenions pas du tout avoir fini notre petit déjeuner...Pourtant il fallait se rendre à l'évidence, les bols étaient bien vides . Et, malgré nos regards étonnés et nos interrogations muettes, nous ne sommes pas parvenus à savoir qui, de nous deux, avait bu le déjeuner de l'autre.
Dans la rue régnait une animation de dimanche. Quelles bonnes gens "natures" on trouve dans les villages de chez nous ! Les voisines, pour qui la rue était l'immense corridor d'une grande maison, se précipitaient chez nous pour participer à notre joie. Pour le village tout entier c'était jour de fête. Je savourais les manifestations d'amitié de ces personnes qui nous avaient soutenus pendant ces dures années d'occupation.
Aussi, quand j'ai levé la tête, j'ai vu le soleil qui aiguisait ses rayons pour traquer la moindre traînée d'ombre sur le mur d'en face où les lézards dansaient. Alors qu'il revêtait toute chose de son éclat le plus vif, ce jour là il m'a dit :
- Petit, regarde moi descendre ce soir, du côté de la colline bleue qui, si souvent , t'a renvoyé le bruit du train . Le prochain coup de sifflet que tu entendras ce sera celui du train qui ramène ton papa .
Le soir, j'ai regardé le soleil descendre du côté de la colline bleue. Plus tard , j'ai entendu le sifflet du train.

Le soleil ne m'avait pas menti.
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