Les tribulations d'Adélaïde

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La passion me guide, lorsque j'écris, je suis en apnée. Je sens qu' il y a urgence à coucher ces mots sur le papier ou sur l'écran. Je serai ravie de lire vos commentaires, quels qu'ils soient  [+]

Chapitre un
Le journal intime

15 avril 1887
L’inspecteur Anderson, chargé de l’enquête sur la mort d’une femme, dans une ferme isolée, prend des notes sur son calepin. Il avance précautionneusement parmi les débris qui jonchent le sol. Tout est réduit en miettes à l’intérieur. Des rideaux et des vases gisent en mille morceaux dans toutes les pièces. Les lampes ont été arrachées du plafond. Les miroirs ont été brisés dans toutes les chambres. Les lits ont été renversés. La personne à l’origine de ce désordre impressionnant devait être mue par une grande furie. La force décuplée qui en découle dans ces cas-là ne laisse rien sur son passage. C’est ce qu’il a étudié lors de ses études de criminologie, avant de passer ses examens pour accéder au poste d’inspecteur.
Il devra certainement prendre en compte un lourd passé personnel du meurtrier ou de la meurtrière. Il lui faudra trouver des éléments pour déterminer ce qui a conduit à cette colère dévastatrice. C’est l’aspect de son métier qu’il trouve passionnant. Ce qu’il aime moins, c’est la vue des cadavres et des atrocités dont l’être humain est capable.
Et là, précisément, il se trouve en face d’une scène d’horreur indescriptible. La cuisine a été le théâtre d’un meurtre, celui de la mère apparemment. Son corps est recouvert de multiples plaies thoraciques, dans le cou et les bras, ne lui donnant aucune chance. Elle baigne dans son sang depuis plusieurs heures. L’inspecteur s’approche pour lui fermer les yeux non sans un haut-le cœur.
La dernière expression de la défunte qu’il perçoit dans son regard fait froid dans le dos.
Elle indique la stupéfaction, l’incompréhension face à une personne démente que plus rien ne retient.
D’après les premières informations dont il dispose, cette femme vivait seule avec sa fille depuis des années. Ce sont les voisins qui ont alerté la gendarmerie. Ils ont vu la fille courir, en pyjama, sur la route. Ses mains étaient maculées de sang. Il prend garde à ne rien toucher. L’équipe chargée de relever les empreintes ne va pas tarder à arriver.
Dans la campagne anglaise, il n’est pas rare d’être confronté à des familles pauvres, subsistant péniblement grâce à un petit lopin de terre, ne mangeant qu’une fois par jour. Mais là, ce n’est pas le cas. La ferme est une belle bâtisse, munie de nombreuses pièces inoccupées. Autour, un immense jardin que jouxte une forêt agréable où coule une rivière.
Les lieux ne sont pas bien entretenus. Partout, des outils rouillés, des habits entassés dans le salon. Dans la cuisine, une fenêtre cassée laisse voir le jour. Personne n’a pris soin de cette maison depuis des années.
Anderson est intrigué par ce mode de vie plutôt spartiate.
Son subalterne, le brigadier Pears accourt. Il lui apporte le dossier de la défunte constitué à partir du témoignage du père. Celui-ci vit aussi à Oxford.
— Alors, chef, apparemment, cette femme vivait seule avec sa fille depuis vingt ans. Son mari est parti du foyer lorsque la petite avait dix ans, quand elle a commencé à faire des crises hallucinatoires.
Les voisins disent qu’ils ne parlaient plus à la mère parce qu’elle n’écoutait personne et refusait de penser que sa fille était folle. Elle l’a gardée auprès d’elle. Quand Adélaïde a eu quinze ans, elle a accepté de la faire interner en hôpital psychiatrique, mais la petite n’allait pas mieux. Elle l’a récupérée. Son mari lui envoie de l’argent régulièrement. Elle n’a jamais travaillé.
— D’accord, je vois, elle voulait s’en occuper elle-même en dépit des recommandations des médecins. Il faut trouver des papiers, des ordonnances, des factures pour cerner son train de vie et voir si elle suivait un traitement. Comment s’appelle la fille ?
— Adélaïde, chef. Elle a trente ans. Pas de trace d’elle dans la maison. Elle a fui aussitôt après son forfait. Allons voir sa chambre, nous y trouverons peut-être des indices.
La chambre d’Adélaïde est visiblement celle d’une enfant de dix ans et non d’une femme de trente ans. Les murs sont recouverts de papier peint rose, le dessus de lit est décoré de lapins de la même couleur. Tous les habits se trouvant dans l’armoire sont de cette teinte pastel qu’affectionnent souvent les filles et leur maman. Certains ont parfois une bordure en dentelle ou bien des rubans blancs cousus sur le col.
Ce qui les surprend surtout, ce sont les piles de livres qui s’amoncellent partout : sur les chaises, le lit, la table de chevet, les étagères. Ils constatent qu’il s’agit exclusivement de contes et que le dernier qu’elle a lu, encore ouvert sur l’oreiller, s’intitule : «Barbe Bleue».
Est-ce que cette histoire a déclenché une réaction libératoire chez la jeune femme ? Un sentiment de non accomplissement qui l’a conduit à rompre ce train de vie monotone avec une mère peut-être un peu trop étouffante ?
— Je dois mettre tout cela au clair. Ce qui est inquiétant, c’est qu’actuellement cette jeune femme est dans la nature, probablement sous le choc, et capable d’un nouveau forfait surtout si elle a emmené l’arme du crime avec elle.
- Vous me parlez, chef ? demanda le brigadier Pears.
— Non, comme toujours, je raisonne à voix haute.
— Ou plutôt, si ! lui dit-il, j’ai besoin de vous. Lancez un avis de recherche : jeune femme trentenaire blonde, mince (d’après les photos qu’on peut voir dans un cadre sur la table de chevet dans la chambre), armée d’un couteau, qui peut être dangereuse, circulant à pieds, dans une tenue rose. Il ne faudrait pas qu’elle commette un autre crime !
— Tout de suite, chef, je retourne au poste de police pour avertir les gars de la brigade.
— Bien, moi je vais faire une enquête de voisinage. À plus tard.
Anderson se retrouve seul dans cette maison où l’odeur pestilentielle commence à vraiment le déranger. Aucun bruit ne vient de l’extérieur. Aucune maison à plus d’un kilomètre à la ronde. Mère et fille étaient confinées là depuis trop longtemps, entretenant sans doute une relation malsaine et toxique.
Où pouvait être la meurtrière à présent ? Le destin brisé de ces deux femmes avait de quoi remuer. Anderson se rend dans la chambre de la mère. Une simple pièce à l’allure monacale où se trouvent un lit, une chaise, une armoire. Une petite fenêtre sans rideau donne sur une cour. Le sacrifice d’une mère pour son unique enfant, sans doute. Il soulève des livres, des vêtements, ouvre des tiroirs dans l’espoir d’y trouver quelque chose, retourne le matelas, et là, contre toute attente, un cahier. Une sorte de journal intime écrit au crayon. L’écriture est fine, appliquée, sans rature. La première date remonte au premier avril. Le déroulement de la descente aux enfers racontée dans les moindres détails. L’histoire d’un sauvetage désespéré qui a tourné au drame. L’inspecteur, sûr d’avoir là tous les éléments pour éclaircir les circonstances de ce meurtre, s’assoit sur le lit recouvert d’un simple drap de coton et commence à le lire.

Chapitre deux
Un conte, un conte !
1er avril 1887
Cher journal, j'ai fait ce que j'ai pu. Oui, Adélaïde a pris tout mon temps, toute mon énergie, ruiné mes espoirs, fait fuir mon mari. Ce n'est pas une fille comme les autres. Pourtant, mon amour pour elle est infini. Mes cheveux sont gris, ma tenue est négligée, je n'ai plus d'envies, plus de projets. Le seul qui m'anime est d'apporter un peu de gaieté à cette jolie petite. Depuis qu'elle est née, elle se comporte comme une enfant originale, elle dit pouvoir communiquer avec les animaux, elle raconte des histoires à dormir debout. Tous ses amis se sont éloignés d'elle. Elle n'aime rien tant que sauter dans les herbes folles, se rouler par terre, observer les fleurs et les insectes pendant des heures.
Sa vie sociale est réduite à néant et la mienne aussi. Cela dure depuis vingt-deux ans. J'ai l'impression que c'était hier.
Toute petite, déjà, sur ses jambes frêles, elle revenait de la forêt et me rapportait des histoires de lapin pressé contraint de regarder toujours l'heure ou me détaillait sa rencontre avec une chenille au regard sévère qui fume des plantes.
Elle était ainsi, fantasque jusqu'au bout des ongles. Depuis tout ce temps, elle est clouée au lit avec une fièvre constante. Je la soigne comme je peux. Tous les médecins ont déjà renoncé à la guérir. Un jour, j'ai remarqué que la température baissait lorsque je lui racontais une histoire.
Alors, tous les soirs, depuis vingt-deux ans, je m'assois auprès d'elle, mon châle sur les épaules, mes lunettes bien ajustées sur mon nez, le regard bienveillant. J'essaie d'afficher le même sourire plein d'espoir que j'ai l'habitude de lui montrer.
Elle est allongée, docile, la couette relevée jusqu'au nez, le regard fébrile, ses magnifiques cheveux blonds bien coiffés étalés sur le dessus de lit, les mains jointes. Elle attend un nouveau conte. Il y en a tellement ! Chaque soir, j'en déniche un nouveau que je n'arrive jamais à terminer, car elle s'endort, épuisée, mais sereine.
Avant chaque histoire, elle s'exclame :
- « Un conte ! Un conte ! »
Et moi je lui réponds :
— « Douce Adélaïde, acceptez l’offrande
De ces gais récits enfantins,
Et tressez-en une guirlande. »
— Voici l'histoire des trois petits cochons. Ils sont dodus, coquins, malins, et cherchent tous les trois à construire la maison la plus robuste pour échapper au loup qui rôde dans la forêt. Ils s'activent donc à rassembler tout ce qui peut être utile pour fabriquer la maison idéale. Le premier la bâtit en paille, le deuxième en bois, le troisième en pierre. Mais voilà que le loup souffle si fort sur les deux premières maisons que les deux plus jeunes cochons se retrouvent bien vite sans logis et sont obligés de se réfugier dans la maison en brique de leur aîné. Tous trois tremblants dans la maison cadenassée, ils écoutent les bruits de la forêt, perçoivent les grognements terribles du loup qui approche. Ils se blottissent les uns contre les autres dans l'attente d'une fin terrible.
Un bâillement m'échappe. Je n'en suis qu'à la moitié de l'histoire, mais déjà les yeux bleus de ma douce et unique fille se sont fermés. Inutile d'insister, mon but étant qu'elle dorme et oublie ses démons intérieurs. Je prends sa température : 38°. Me voilà rassurée. Jusqu'à la nuit prochaine.
2 avril 1887
Elle est prête, en pyjama rose décoré de lutins. Ses pieds fins enfoncés dans des chaussons à tête de lapin, elle saute de joie, les pieds joints.
— Un conte, un conte ! répète-t-elle.
— Le voici, ma douce. Installe-toi, je vais commencer, lui-dis-je d'une voix suave, faisant preuve de toujours plus de patience. Il est vrai que les enfants de trente ans n'ont habituellement plus besoin de leur mère, mais moi je remplis mon rôle jour après jour comme si c'était la première fois. Je ne me pose pas de questions. Je veux juste le bonheur de ma fille adorée. Ses joues sont rouges, des gouttes de sueur perlent à son front. Toute cette agitation n'est pas bonne pour elle.
— Écoute. C'est l'histoire d'une petite fille qui n'a plus de famille. Elle est orpheline. Ses habits sont sales. C'est l'hiver, et pourtant elle marche pieds nus dans la rue. Elle arpente la ville, seule, désemparée, avec pour seul espoir de vendre quelques allumettes pour gagner un peu d'argent. Chaque jour, les passants vaquent à leurs occupations, passent près d'elle d'un air pressé, tout à leur joie des préparatifs de Noël dont elle se sent exclue. Ses cheveux sont emmêlés. Son regard suppliant, ses petits doigts maigres ne suffisent pas à attirer l'attention des gens. Elle se blottit dans le coin d'une entrée de maison. Par la fenêtre, elle aperçoit la joie des enfants autour d'une table bien garnie. Un rôti fumant est posé sur la table. Des larmes coulent sur son visage.
Je regarde ma montre. Déjà 22h00 ? La journée se termine. Ma fille respire calmement. Je pose ma main sur son front. Je prends sa température pour me rassurer : 37,7 °. Je peux enfin m'occuper de moi.
3 avril 1887
Aujourd'hui, il n'a pas cessé de pleuvoir. Les nuages gris sont restés accrochés à la colline que je peux à peine entrevoir. Cette journée triste s'est passée à confectionner des petits gâteaux que nous avons dégustés au moment du thé. Ma fille était très concentrée pendant l'activité. Elle aime manipuler la farine, former de petits pâtons, inclure des grains de raisins, des zestes d'orange. Elle m'a rappelé un souvenir. Le jour où elle est partie faire de la balançoire toute seule. Il m'a suffi d'un instant d'inattention, et elle avait disparu. Le vent faisait bouger le siège de bois, grincer la corde la retenant en haut de l'arbre. C'était sinistre. Toute la famille s'était mise à la chercher. Elle ne répondait pas à nos appels. Son papy l'a retrouvée allongée par terre, un bâton dans la main, le visage enfoui près d'une fourmilière. Les insectes étaient déjà en grand nombre sur sa robe et ses cheveux, mais elle ne réagissait pas.
Là voilà, ce soir, dans son lit douillet, le regard ardent. Adélaïde sourit, seulement éclairée par une petite lampe recouverte de dentelle. Ses joues sont pâles, son nez parsemé de taches de rousseur lui donne un air coquin. Ma fille bien-aimée se prépare pour la nuit. Je me plie au rituel de l'histoire. Celle-ci n'est pas très connue. Impatiente, elle regarde le livre posé sur mes genoux, joliment illustré de dessins en noir et blanc.
- C'est un conte très ancien que ma mère me racontait. Il s'appelle "La gardeuse d'oies". Une princesse doit quitter sa mère la reine pour rejoindre l'époux qui lui est destiné. Celle-ci, entre autres présents, lui fait don d'un mouchoir sur lequel elle dépose trois gouttes de son sang, et d'un cheval nommé Falada, doué de la parole. Elle la confie aux soins d'une camériste.
En chemin, la princesse demande à deux reprises à sa suivante de puiser de l'eau pour elle avec un gobelet, mais celle-ci refuse avec hauteur. La deuxième fois, en se penchant pour boire, la jeune fille perd le précieux mouchoir que lui avait donné sa mère, et par là toutes ses forces.
La camériste, comprenant qu'elle est désormais à sa merci, l'oblige à échanger ses habits avec elle et prend sa place en lui faisant promettre de ne jamais révéler le secret. Arrivée au château, la camériste épouse le prince par tromperie, alors que la jeune princesse est obligée de garder les oies du roi. La camériste fait ensuite tuer le cheval Falada, de peur qu'il ne révèle toute l'histoire.
- Cela est bien triste pour la princesse, n'est-ce pas ? dis-je d'un air peiné. Elle n'a pas eu la vie à laquelle elle était destinée. Comme toi. J'ai rêvé tant de fois à une vie plus douce. Me voilà seule avec une adulte dont l'esprit enfantin est resté bloqué en 1865 lorsqu'elle gambadait toute la journée dans la forêt attenante à notre propriété, s'inventant moult occupations, revenant échevelée, jamais à court d'histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres.
Comme celle des cartes à jouer qu'elle avait vues s'animer sous un chêne, qui l'avaient interpellée. Le roi de pique et la dame de cœur lui avaient appris les coutumes des gens nobles qu'elle voulait ensuite appliquer à la maison. J'avoue ne pas avoir prêté attention à tous ces signes. Les voisins et mes parents avaient tous essayé de m'alerter. J'ai accepté qu'elle se rende en institut psychiatrique. Elle n'y est restée que quelques mois car son état se dégradait, elle se mutilait et avait fait une tentative de suicide. Je crois que nous avons trouvé elle et moi un fonctionnement qui nous convient, une vie à huit-clos qui n'est pas évidente. La vie s'écoule sans éclats certes, mais je sens que je suis sur la bonne voie.
Chapitre trois
Un, deux, trois, nous irons au bois !
10 avril 1887
Elle ne se nourrit plus depuis sept jours déjà... Mes petits jeux pour la faire manger ne sont plus efficaces. J’ai beau faire l’avion, chanter, la distraire, lui concocter ses plats préférés, rien n’y fait. Sa santé est préoccupante. Elle est très maigre. Adélaïde ne veut plus vivre. Je lui parle, lui raconte sa vie d’avant, lorsqu’elle était une enfant insouciante, gaie, aimante, jusqu’à ses dix ans. À ce moment-là, un changement s’opéra en elle. Elle vivait dans son monde, ne s’exprimait plus autant qu’avant. Son regard se perdait vers la forêt où elle voulait se rendre encore et encore, jusqu’à la nuit, parfois, dans le froid, ou sous la pluie. Quelque chose ou quelqu’un l’attirait là-bas. Mais on ne sut jamais qui ou quoi.
Mon mari, bienveillant au début, en a eu assez de ses crises de pleurs lorsqu’on lui interdisait d’aller dans la forêt, le seul endroit où elle semblait être heureuse.
Nos disputes incessantes finirent par avoir raison de notre couple. Il me laissa l’éduquer à ma guise. Mais la solitude me pesa bien vite. Cette situation m’isola du reste du monde, je ne restais plus qu’avec ma fille. Je répondais à tous ses caprices. Chaque jour, je la cherchais pendant des heures dans la forêt.
Une fois, elle revint, folle de joie, ayant fait, paraît-il, une découverte extraordinaire. Elle avait pris une fiole qu’un animal lui avait présenté, et après avoir ingéré son contenu, elle vit son corps rapetisser, jusqu’à ne mesurer qu’une vingtaine de centimètres.
- Je t’assure, me raconta-t-elle, j’avais la taille d’un mulot, et d’ailleurs j’en ai rencontré un qui portait des lunettes et m’a indiqué mon chemin. Car dans les terriers, s’orienter est bien difficile, ma chère maman. Chacun a ses secrets et ils furent bien aimables de me les transmettre. J’y retournerai demain, car ils m’ont promis de me montrer leurs réserves de provisions, et j’adorerais grignoter des noisettes avec les écureuils qui sont aussi leurs amis. Tu vois, maman, je ne m’ennuie pas. Les animaux occupent mes journées et je crois qu’ils m’aiment bien.
— C’est bien ma fille, rentrons maintenant, disais-je, tout en secouant le bas de sa robe. Regarde, tes habits sont plein de terre et tu as des feuilles et des brindilles dans les cheveux. Doux Jésus, quelle idée de se traîner par terre à ton âge ! Ne veux-tu pas un peu lire pour finir la journée ? C’est une occupation très intéressante aussi.
— Oui, maman, je veux bien, tu sais que j’aime les histoires, me répondait-elle invariablement.
Ses propos étaient vraiment incohérents, elle n’était plus intégrée à la vraie vie. Elle n’y trouvait plus d’intérêt puisque son imagination (parce que c’était bien cela) lui apportait l’apaisement et la joie.
Parfois je l’enviais de vivre de telles aventures, moi qui avais un quotidien rodé comme du papier à musique, sans surprise, sans moment heureux, à part celui de voir ma fille grandir auprès de moi.
Le soir, elle lisait un peu le début de l’histoire qu’elle avait choisie, et moi je continuais jusqu’à la fin.
Ainsi, depuis vingt-deux ans, ce sont les livres qui nous relient, elle et moi. Ce soir, elle a accepté d’écouter un conte qu’elle affectionne : «De l’autre côté du miroir». L’histoire de deux petites filles très espiègles, assez libres, qui faisaient tourner en bourrique leur gouvernante avec leurs jeux incessants. Elles appréciaient particulièrement s’imaginer être des adultes. Il suffisait que l’une d’elles propose innocemment :
- « Faisons semblant d'être des rois et des reines», pour que l’activité démarre et dure toute la journée. Aucun adulte n’y comprenait rien, car elles avaient une grande complicité. Elles ne se rendaient ainsi à table que quelques minutes et retournaient aussitôt à leurs jeux, ce qui arrangeait bien les parents.
Adélaïde a certainement manqué d’un frère ou d’une sœur. La nature ne l’a pas voulu ainsi et je le regrette. Il paraît qu’un enfant ne se construit pas parfaitement auprès des adultes, les interactions entre pairs s’avèrent importantes. Et notre fille n’a pas pu intégrer une école. J’ai passé des heures à lui apprendre à lire car il me semblait que les moments consacrés à la lecture apportaient du contentement lorsqu’on est seul.
Aujourd’hui, c’est la seule activité de la journée que nous avons partagée ensemble. Le reste du temps, elle est restée éteinte, abattue, peu incline à parler. Le silence est vraiment pesant. Je m’active au ménage pour oublier ces conditions de vie qui me rongent l’esprit. Parfois, j’ai envie de verser du poison dans sa boisson pour en finir avec tout ça. J’ai accepté de m’occuper d’elle au détriment de ma personne. J’ai l’impression d’y perdre la raison.
Chapitre quatre
Découverte
10 avril 1887
Je perds patience. En ce moment tout m’irrite, je ne sais pas pourquoi. Adélaïde s’est levée très tard, vers midi. J’avais déjà fait cinq fois le tour de la maison pour voir s’il n’y avait plus rien à ranger. J’ai bien pensé à lire, mais mon esprit s’évadait, ne parvenait pas à se concentrer. Le comble ! Je vois dans son regard autre chose que de l’amour, je dirais que cela s’apparente à un air de folie. Peut-être que je divague. Que sais-je... Je n’ai personne à qui en parler.
À la fin de l’après-midi, pendant qu’elle prenait son bain, Adélaïde s’est remémorée son aventure dans la forêt avec plaisir. L’eau chaude lui apportait de l’apaisement. Elle était calme et avait envie de parler. J’étais ravie de pouvoir l’écouter raconter de sa petite voix fluette le jour où elle a tant pleuré qu’elle a failli se noyer dans ses larmes. Comme elle avait grandi exagérément après avoir bu le contenu d’une fiole soit-disant magique, ses pleurs avaient créé un lac dans lequel il lui fut difficile d’avancer. Elle était en grande difficulté lorsque, juste à ce moment-là, un lapin blanc passa. Elle ramassa un éventail qu’il avait fait tomber, et grâce à celui-ci elle retrouva sa taille normale. Quelle imagination !
Après, il fut bien difficile de lui apprendre à nager. Aujourd’hui encore, elle craint l’eau. C’est elle qui décide du niveau de celle-ci dans la baignoire et cela s’arrête bien souvent au ventre.
13 avril 1887
Je viens de trouver un cheveu blond entre les pages de mon cahier !!! Elle a fouillé ma chambre, elle a lu mon journal. Elle SAIT. Elle a compris. J’y ai tellement décrit ma douleur de devoir m’en occuper... Je vois dans son regard ses doutes, elle se mord la lèvre jusqu’au sang. Elle m’a demandé une histoire à midi. Ce qui n’arrive jamais.
Je tremblais. Je suis sûre qu’elle s’en est aperçu. J’ai tendu mes doigts vers un livre poussiéreux rangé sur son étagère. Tout à coup, elle a crié très fort :
—«Non, pas celui-ci !»
Désemparée, d’une voix chevrotante, je lui ai demandé :
—Alors, lequel?
—Barbe Bleue, a-t-elle répondu, celui où l’ogre interdit à sa femme d’aller dans une certaine chambre lors de son absence, mais bien-sûr sitôt qu’elle fut seule, après le départ de son terrible mari, elle se rendit dans la pièce condamnée où elle découvrit les cadavres des anciennes femmes de son époux !! AH ! AH ! Celle-là est vraiment ma préférée, la femme meurt à la fin, parce qu’elle a désobéi, sa curiosité était trop forte !!
Péniblement, en ramassant tout mon courage, j’ai commencé à lui lire le début. Ma fille exultait. De la bave coulait le long de son menton.
Finalement, encore ce soir, sa fièvre est tombée. J’ai réussi à l’endormir. Je crois que ce dernier conte me perturbe plus que les autres, c’est moi qui en perds le sommeil.
Je ne suis pas rassurée.

Chapitre cinq
Le livre poussiéreux
15 avril 1887
Par les portes entrouvertes, le vent s’engouffre, et malgré son manteau doublé, l’inspecteur Anderson grelotte. Il remonte le col de sa pelisse. Il tremble de froid ou peut-être qu’à la lecture de ce journal, des sentiments troublants le bouleversent. Il a appris à garder son sang-froid tout au long de ces années. Il a vu de nombreuses victimes au fil de ses enquêtes. Mais celle-ci est différente, sûrement parce que la folie s’y mêle.
Soudain, le brigadier Pears apparaît dans l’encadrement de la porte, tout essoufflé.
- Chef, on l’a retrouvée ! Elle s’est évanouie sur le seuil d’une maison, à Oxford.
- Et à qui appartient cette maison ??
- Un certain Lewis Carroll, un petit écrivaillon. J’ai mené mon enquête. Son livre le plus connu est : «Alice au pays des merveilles». Je ne connais pas, et vous, chef, ça vous dit quelque chose ?
- Non, mon cher, vous savez bien qu’avec ce fichu métier, les seuls écrits qu’on feuillette, ce sont les rapports d’enquêtes et d’autopsies !! Vu le titre, ce doit être de la littérature enfantine ! Trouvez-moi ce livre dans la chambre d’Adélaïde ! C’est certain qu’il s’y trouve !
Pears se précipite dans la pièce rose, fouille partout pour y trouver le fameux ouvrage.
- Trouvé ! clame-t-il au bout d’une quinzaine de minutes.
Il tousse bruyamment. Pouah ! Toute cette poussière !!
Le voilà, chef.
- Voyons, voyons. Regardez, il y a une dédicace en première page.
«À ma fille adorée, pour célébrer tes huit ans. Que tu conserves cette innocence qui te sied si bien, et veille toujours à croire à l’impossible.»
Papa
- Apparemment, Pears, ce livre a eu une grande influence dans la vie de cette jeune femme, jusqu’à la perturber suffisamment pour commettre un meurtre, et pas n’importe lequel, celui de sa mère !! Cela est symbolique, forcément. Tuer sa génitrice est un moyen d’effacer toutes ces années malheureuses au cours desquelles elles se sont retrouvées enfermées toutes les deux. Impossible pour Adélaïde de faire ce qu’elle voulait vraiment, la mère ayant une attitude castratrice, je dirais. Vous me suivez, Pears ?
Celui-ci sursaute, son crâne est en ébullition.
- Oui, chef, elle voulait retrouver ses années d’enfance qui étaient les plus heureuses. De plus, son père étant parti, la famille était un peu bancale, alors elle s’est attachée à ce livre.
- Pears, on va interroger cet auteur. Comment s’appelle-t-il déjà ?
- Carroll, Lewis Carroll, chef.
- Bien, allez le voir, je dois finir l’enquête ici. Rapportez-moi son témoignage sur cette affaire.
En fin de journée, Pears revient pour rendre compte de son interrogatoire.
- Alors, chef, voilà. Je lui ai tout raconté. Je lui ai montré la photo d’Adélaïde qu’il ne connaît pas d’ailleurs. Il pense que cette femme s’est prise pour l’héroïne de son livre et qu’elle n’a pas pu vivre une vie normale parce que son personnage est une enfant qui vit des aventures imaginaires pour tromper l’ennui. C’est terrible, vous ne trouvez pas, chef ? D’ailleurs, Adélaïde est la forme savante du prénom Alice, l’héroïne du livre. Un pur hasard !!
- Bravo Pears, vous avez bien travaillé sur cette enquête. Quand comptez-vous passer inspecteur ? En tout cas, si vous avez besoin, je pourrai appuyer votre candidature.
- Merci, chef, ce serait un honneur pour moi.
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