Les toiles de mer

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C’est avec beaucoup de retard qu’Antoine tourna la clé dans la serrure. Il n’était pas dans ses habitudes d’ouvrir la galerie d’art après neuf heures. Cependant, une énième dispute avec son épouse avait eu raison de sa ponctualité.
Marié depuis plus de vingt ans et père de deux enfants, sa famille traversait une zone de turbulences. Se consacrer pleinement à sa vie professionnelle lui permettait de fuir l’ambiance délétère de son foyer et de se soustraire à l’acrimonie de sa femme. La semaine à venir allait lui offrir bien des opportunités d’oublier ses problèmes personnels. Il lui restait tellement de travail pour préparer la prochaine exposition que ses pensées n’auraient nullement l’occasion d’aller se perdre dans les méandres de ses déboires conjugaux.
C’est en plein cœur d’un quartier typique de Honfleur que le galeriste avait choisi de s’établir. Les ruelles pavées, les façades pittoresques et les porches en bois plongeaient ses visiteurs dans une atmosphère propice à l’éveil des sens. Ils franchissaient donc le seuil de sa porte avec un regard contemplatif et une soif de découverte ne demandant qu’à être satisfaite.
Pour rejoindre son bureau, Antoine traversa au pas de course l’espace dédié à l’accueil du public. Il s’y isolait régulièrement pour s’acquitter des formalités administratives. Cette pièce lui servait aussi à stocker fournitures et matériels en tout genre. Sa double fonction lui conférait un charme suranné.
Tel un automate, il déposa sa veste sur le porte-manteau, se servit un café et alluma son ordinateur. En quelques clics, il commanda affiches, flyers et invitations au vernissage. Alors qu’il pianotait avec aisance sur son clavier pour mettre un point final au dossier de presse, il fut interrompu par des bruits provenant de la salle d’exposition. Il quitta son antre pour aller saluer les premiers artistes venus déposer leurs œuvres. Il jeta un coup d’œil furtif à leurs toiles et observa la manière dont le thème imposé « Au fil de l’eau » avait été interprété.
Lorsqu’il aperçut Cynthia arriver, portant ses tableaux à bout de bras, Antoine prit congé de ses interlocuteurs. Il la déchargea du poids de ses réalisations juste avant qu’elles ne lui fassent poser un genou à terre. Leur rencontre remontait à quatre ou cinq ans. Entre eux, la magie avait immédiatement opéré. La belle complicité des débuts avait peu à peu laissé place à des liens bien plus forts. Il avait été charmé par sa fraîcheur et sa joie de vivre qui transpiraient dans ses peintures hautes en couleurs. Elle avait été séduite par son charisme ainsi que toute la bienveillance dont il faisait preuve à son égard. Rappelé par ses obligations, Antoine indiqua rapidement à son amie les panneaux qui lui étaient réservés et la laissa s’installer. Mais, avant qu’il ne lui échappe, elle lui chuchota à l’oreille : « Rendez-vous ce soir... Ne soit pas en retard... On fera les choses dans les règles de l’art... »

Le simple fait de regarder la pile de linge qui l’attendait découragea Myriam. Elle prit le parti de ne pas lutter contre sa paresse et renonça à faire son repassage. Il lui restait une petite heure avant d’aller chercher Lola et Gabriel à l’école. Confortablement installée dans le canapé du salon, elle la consacra à faire des mots croisés en espérant que cette parenthèse ludique la déconnecte de son quotidien tumultueux. Être à la fois une femme active, une maîtresse de maison, une maman et une épouse dévouée était d’autant moins évident lorsque des tensions conjugales récurrentes venaient corser le tout.
Le moment de détente qu’elle s’était octroyé passa à toute vitesse sans avoir l’effet escompté. C’est donc l’esprit toujours parasité qu’elle se mit en route.
De retour à la maison, après avoir fait goûter les enfants et supervisé leurs devoirs, elle donna une deuxième chance aux vêtements entassés dans la panière de se défaire de leurs mauvais plis. Cette seconde tentative fut plus concluante que la précédente. En rangeant les affaires d’Antoine dans leur dressing, elle remarqua un morceau de papier par terre. Elle le ramassa pour le mettre à la poubelle. Avant de le jeter, elle y prêta quand même un minimum d’attention. Elle tenait entre ses mains une addition du restaurant « Le Bar de la Mer » à Deauville.
Le verso de cette facturette était gratifié d’une note manuscrite : « Déjeuner avec Cynthia le 14 février 2019 ». La sonnerie de son téléphone portable la fit sursauter et la ramena à la dure réalité que son état de choc lui avait fait occulter. Elle ravala sa tristesse, sécha ses larmes pour répondre à l’appel de son mari. Elle tenta de croire à ses mensonges : « Je suis désolée chérie, je n’ai pas fini tout ce que j’avais prévu aujourd’hui. J’ai encore beaucoup à faire. Je vais rentrer tard. Ne m’attends pas pour dîner. Mange avec Lola et Gabriel. Je t’embrasse ». Le doute n’était à présent plus permis. Il lui était infidèle et son absence venait allonger la liste de celles des semaines passées.

Antoine sentait le vent lui fouetter le visage. Fenêtres grandes ouvertes, il roulait à vive allure sur les routes étroites de la campagne normande. A l’heure où il aurait dû prendre son repas avec les siens, il se dirigeait vers Trouville. Il devait y honorer un rendez-vous important dans la soirée. Avant d’arriver à destination, il s’accorda une halte sur une plage quasi déserte. L’eau le fascinait depuis toujours. Lorsqu’il était petit, les murs de sa chambre étaient tapissés de paysages grandioses mettant en scène les mers et les océans qu’il affectionnait tant. Il était 19h30. Le soleil commençait doucement à décliner. Il embellissait le ciel de nuances indéfinissables venant épouser les flots dans des reflets aux teintes inimaginables. Antoine se délecta du spectacle qui s’offrait à lui. Le bip de son mobile lui signalant la réception d’un texto l’extirpa de son rêve. Le message venait de Cynthia : « Viens vite, je suis prête. Je t’attends avec impatience... » Il se dépêcha de remonter dans sa voiture pour parcourir les derniers kilomètres qui le séparaient d’elle.

En attendant Marie-Agnès de Laprauzenplasse, Antoine déambulait seul dans les allées de sa galerie. A quelques jours du vernissage, il avait convié cette critique d’art reconnue à venir découvrir l’exposition en avant-première. Cette femme d’une soixantaine d’années était trop souvent précédée par sa réputation. On la disait froide, hautaine et acerbe. Son allure stricte, ses coiffures sophistiquées, son maquillage trop appuyé tout comme le ton embourgeoisé de sa voix n’incitaient pas à penser le contraire. Faisant abstraction de l’opinion publique, il voulut se forger son propre jugement. Sous des apparences trompeuses, il découvrit une personnalité aux multiples facettes dont la plume n’égratignait jamais gratuitement les artistes pour qui elle avait le plus grand respect. Bien qu’elles ne soient pas toujours flatteuses, ses lignes reposaient invariablement sur une analyse approfondie et pertinente des œuvres.
Le bruit de ses talons hauts martelant le parquet avertit le maître des lieux de sa présence. Elle le salua avec toute l’emphase qui la caractérisait avant de faire le tour de la salle à plusieurs reprises. A chaque fois, elle marqua un arrêt prolongé devant deux tableaux. Elle les observa sous toutes les coutures. Le savant mélange de réalisme, d’abstrait et d’impressionnisme avec lequel la plage d’Étretat était représentée ne pouvait laisser personne indifférent. Sur la première peinture, la mer était calme et inondée d’une belle lumière dont les reflets suivaient les mouvements de l’eau. Sur la seconde, les vagues balayées par les vents venaient majestueusement s’écraser contre les mythiques falaises. Elle chercha à connaître l’identité de leur auteur sans y parvenir. Son nom n’apparaissait nulle part. Seul un bandeau sur lequel on pouvait lire « Les toiles de mer » attisa sa curiosité. Elle fut encore plus intriguée par la petite étoile de mer ocre et orangée, habilement dessinée en bas en droite, faisant office de signature anonyme. Elle fit part de son opinion à Antoine de manière dithyrambique. Malgré son insistance, il ne lui donna aucune information supplémentaire. Elle rentra chez elle obnubilée par le mystère qui entourait son coup de cœur.

Myriam n’était toujours pas arrivée. Antoine pensait pourtant avoir réussi à la convaincre de venir au vernissage avec les enfants. Adossé à la devanture de l’épicerie fine faisant face à sa galerie, il essaya de la joindre une dernière fois. D’une main, il tirait nerveusement sur une cigarette déjà bien consumée et de l’autre il écrivait son SMS : « Tout le monde est là....Il ne manque plus que toi... »
Il rejoignit ensuite ses invités et pénétra à son tour dans la salle d’exposition bondée. Il se fraya un chemin jusqu’au bar pour se faire servir une coupe de champagne. Il en but quelques gorgées en compagnie de Cynthia. Tout en observant le flux des visiteurs converger irrésistiblement vers « les toiles de mer », il réfléchissait au discours qu’il allait devoir prononcer dans quelques minutes. Dès qu’il aperçut son épouse parmi la foule, il monta sur l’estrade et respira profondément avant d’ouvrir son micro. Il commença son allocution par toutes les formules incontournables dans lesquelles les remerciements occupaient une place prépondérante. L’assistance buvait ses paroles : «  Les règles de l’art... ces quatre mots peuvent avoir de nombreuses significations. Pour moi, ils composent le nom de l’atelier de mon amie Cynthia situé à Trouville. J’y ai passé de nombreuses soirées mais aussi quelques nuits. Entre ses murs, dans le plus grand secret, j’ai peint les deux toiles anonymes qui ont fait l’objet de tant d’interrogations. » Le silence faisant écho à cette révélation traduisait la stupéfaction générale. Antoine fut envahi par une forme de trac qui le paralysa l’espace d’un instant. Il marqua une pause pour se ressaisir et poursuivit : « Comme beaucoup d’entre vous le savent, avant d’ouvrir cette galerie, j’ai consacré mes études et ma vie professionnelle à l’art. J’ai appris son histoire et l’ai enseignée à mon tour. Au fond de moi, je savais qu’il me restait encore une case à cocher. Grâce à Cynthia, dont le soutient m’a été si précieux, j’ai osé faire l’expérience magique de la création. »
Un large sourire illumina le visage de Myriam. L’intensité du soulagement qu’elle éprouva était proportionnelle à la force de son sentiment de culpabilité. Elle s’en voulut de ne s’être focalisée que sur la partie visible de l’iceberg et d’avoir tiré des conclusions hâtives. Sa rivale n’était pas une femme mais une passion dévorante que son mari avait enfin décidé d’assouvir.
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