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Les supplices de Tante Hâle

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Catherine David

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De passage dans la capitale, tante Hâle voulut faire des risettes au bébé, qui avait déjà près de six mois. Elle avait téléphoné à Rosalie en début d’après-midi, annonçant sa visite pour teatime dans ce style fleuri qui n’appartenait qu’à elle, promettant d’apporter des fougasses et du miel de Provence. Tante Hâle n’était pas vraiment la tante de Saul mais sa cousine éloignée, once removed, comme on dit en anglais, ce qui ne signifie pas une fois enlevée. Saul ne se sentait aucune obligation à son égard et ses rares visites l’agaçaient tellement qu’il trouvait toujours un prétexte pour s’absenter, laissant Rosalie écouter poliment son terrible bavardage. Tante Hâle faisait partie de ces êtres parlants qui occupent tout l’espace sonore si bien qu’ils vous empêchent de réfléchir et que vous craignez de les interrompre dès que vous essayez de placer un mot.
Cependant Saul tenait énormément à la bonne opinion de tante Hâle, dont les récits et commentaires étaient largement répercutés dans la famille, car cette mauvaise langue était réputée pour sa drôlerie. En somme, tante Hâle n’était pas la cousine de Rosalie, mais celle du bébé, ce qui justifiait amplement sa visite. Justement, Saul n’était pas là aujourd’hui, il était en voyage d’affaires à Poitiers, précisa Rosalie au téléphone, mais tante Hâle s’en fichait pas mal, c’est justement Rosalie qu’elle voulait voir cette fois, et bien sûr le bébé ! Elle avait tant de choses à lui raconter, Rosalie n’allait pas en revenir, et tante Hâle avait commencé sans attendre, tenant Rosalie accrochée au téléphone pendant une bonne demi-heure. Le bébé s’était réveillé, il pleurait dans son lit, Rosalie avait tendu le combiné vers la chambre du bébé pour donner à tante Hâle une occasion de terminer la conversation, mais c’était peine perdue, tante Hâle avait écrit une pièce de théâtre sur les relations entre étudiants et professeurs, une pièce destinée aux jeunes, l’action se passait dans une école du cirque, H. de la R. lui en avait dit grand bien, il était prêt à lui servir de parrain littéraire en quelque sorte, bref elle voulait absolument que Rosalie la lise, et peut-être connaissait-elle des comédiens en quête d’auteur ? Mais qu’elle ne réponde pas trop vite, car il fallait des comédiens d’un genre particulier, d’ailleurs H. de la R... Excusez-moi tante Hâle, il faut que j’aille nourrir le bébé, dit enfin Rosalie, ah oui, tu allaites, c’est la tendance actuelle, commença tante Hâle, mais Rosalie qui était au bord de la crise de nerfs se résolut à dire eh bien à tout à l’heure tante Hâle, vers cinq heures, c’est ça, oui le bébé sera encore réveillé du moins je l’espère mais je ne peux rien promettre, il n’en fait qu’à sa tête vous savez, au revoir tante Hâle, merci d’avoir téléphoné, à tout à l’heure, et reposa fermement le combiné sur son socle en ébonite.
Le bébé ne pleurait plus, il s’était peut-être rendormi, non, il babillait tranquillement, quel choupinou, Rosalie respira, quelques minutes de liberté c’était bon à prendre. Elle s’assit dans le canapé et contempla le dessin que Saul lui avait apporté quelques jours après avoir appris qu’elle était enceinte. Couché sur le sol, un personnage crayonné venant du fond de la page rampait jusqu’au rebord d’une falaise. La tête dépassant d’un creux de la roche, il semblait scruter l’avenir avec effroi en regardant Rosalie droit dans les yeux, des yeux qui s’emplirent de larmes, soudain. La fameuse déprime maternelle, dite post partum dans les brochures psy, s’était déclarée tardivement, bien après l’euphorie des débuts mais elle était bien installée maintenant, et Rosalie était tout le temps au bord des larmes, sans raison valable. Elle s’effrayait de ces houles de chagrin qui la cueillaient au saut du lit et la pliaient de douleur.
Pourtant son bébé se développait avec un appétit remarquable, elle devait être épuisée voilà tout, après l’accouchement les sages femmes l’avaient prévenue, d’ailleurs elle en avait assez d’être au chômage. Saul s’absentait de plus en plus pour son travail, on n’a pas idée d’épouser un VRP, la plupart du temps elle se retrouvait seule avec son bébé qui avait un succès fou auprès des commerçants du quartier, mais ces braves gens ne faisaient pas une famille, ni même un village ou une tribu, or Rosalie était une sans-famille, une étrangère, elle n’avait dans cette ville ni parents ni amis ni cousins. Jusqu’à présent elle n’en avait pas ressenti de manque, mais une jeune maman a besoin d’être entourée. Heureusement elle avait été accueillie à bras ouverts dans la turbulente famille de Saul, et après tout la servitude consistant à recevoir aimablement la terrible tante Hâle n’était que le revers de la médaille. Connaissant les exigences de Saul en matière de ménage, elle se noua un fichu sur la tête et se mit en devoir de récurer l’appartement à fond en préparation de la visite de cinq heures. Pour accélérer le séchage des langes du bébé, elle les accrocha aux radiateurs, puis les oublia.
A cinq heures tante Hâle fit son apparition avec les fameuses fougasses et des cadeaux enrubannés, heureusement le bébé dormait encore, elle s’en plaignit bruyamment puis tourbillonna partout dans l’appartement, ouvrit les placards, examina la vaisselle, inspecta quelques livres reliés. Ravissant ! Vous êtes bien, là ! Saul a de la chance. Mais il faut que je te parle de ma pièce de théâtre, tu connais du monde dans ce milieu-là, je crois ?
Les explications de tante Hâle avaient duré au moins une plombe et pas mal de broquilles, son enfance bourguignonne, la révélation précoce de sa vocation d’écrivain, hélas contrariée par les aléas de l’existence, la lettre admirable d’André Roussin qu’elle avait reçue à vingt cinq ans, son retour tardif dans l’univers exigeant de la création littéraire, les difficultés de trouver une salle qui puisse monter ce type de spectacle, l’enthousiasme des étudiants de Nanterre qui avaient déjà lu sa pièce, l’importance de trouver les bons comédiens pour ces trois rôles de composition, enfin le bébé s’était mis à pleurer, tante Hâle avait pu lui faire les risettes annoncées, puis Rosalie avait réussi à la piloter doucement vers la porte et tante Hâle était repartie à reculons.
Il faisait nuit depuis longtemps quand Saul était rentré d’une journée harassante dans les entrepôts de Poitiers.
« Tante Hâle est venue aujourd’hui, dit Rosalie, le bébé accroché au sein.
• Tante Hâle, wouaouh, quelle chance.
• Comme tu dis.
• A-t-elle admiré le bébé, au moins ?
• Elle a été parfaite. Elle a apporté des fougasses et des peluches.
• Elle ne t’a pas trop saoûlée de paroles ?
• Elle a écrit une pièce de théâtre, alors elle cherche...
• Aïe aïe, je vois, ma pauvre Rosalie, tu n’es pas sortie de l’auberge, dit Saul qui regarde autour de lui d’un air préoccupé. Au fait, j’espère que ces langes dégueulasses n’était pas étalés sur les radiateurs pendant la visite de Tante Hâle ?
• Heu...
• Non, je te crois pas ! Ils y étaient, comme ça, jaunes de pipi mal lavé ?
-...
• Mais enfin, tu sais très bien que c’est la seule chose qu’elle va retenir de sa visite !
• Tu as sans doute raison...
• J’ai raison, bien sûr que j’ai raison ! Rosalie fait sécher le linge du bébé sur les radiateurs ! Ils vont en faire des gorges chaudes ! Toute la famille va être au courant ! Ils vont croire que nous n’avons pas de sèche-linge !
• Ce qui est d’ailleurs exact.
• Mais ça ne les regarde pas, qu’est ce qu’ils en ont à foutre, de savoir si nous avons un sèche-linge à la maison.
• Ils croient aussi que nous avons une jeune fille au pair, et pourtant nous n’en avons pas.
• Ah ça suffit, arrête de te plaindre, tu sais très bien pourquoi je t’ai demandé de dire ça si on te posait la question. Mais c’est incroyable ! Alors tu confirmes que tous ces linges crasseux étaient déjà en exposition quand tante Hâle est venue ?
• Ils ne sont pas crasseux, je les ai fait bouillir.
• Pas crasseux, mais regarde-moi ça ! »
Saul passe de radiateur en radiateur et jette rageusement les linges jaunis par terre après les avoir reniflés d’un air dégoûté.
« - Tu es complètement folle ma pauvre fille. Subdélirante ! Tu vas me payer ça. Tu vas téléphoner à tante Hâle pour t’excuser de l’avoir si mal reçue. Et pas plus tard que tout de suite. Tiens. »
Il lui tend le combiné du téléphone d’un air sadique.
• Tu n’es pas sérieux.
• Je n’ai jamais été aussi sérieux. »
Il la tire par le bras.
Elle se met à rire, elle n’y croit pas, mais Saul ne rit pas, et le bébé justement lui lâche le sein et se met à geindre, elle le réaccroche à son téton, il se remet à sucer, Saul lui tend le combiné, serviable, puis il compose le numéro de tante Hâle qui répond tout de suite, un peu surprise, ah c’est vous Rosalie, je viens d’arriver à la maison, j’ai encore mon chapeau et mes gants, ne quittez pas, voilà, c’est mieux comme ça, mais que vous arrive-t-il, ne me dites pas que Saul n’est pas encore rentré ?, au fait j’imagine qu’on pourrait se tutoyer maintenant, quelle charmante après-midi nous avons passée, vous êtes une jeune maman ravissante, la maternité vous va bien, oh pardon, on se tutoie !, la maternité te va à ravir, tu es resplendissante, j’y pensais justement dans le train, je n’ai pas connu ce bonheur moi-même hélas, mais il y a un personnage de jeune femme dans ma pièce de théâtre, une brillante étudiante, elle arrête ses études pour suivre un chanteur de bar, elle est partagée, elle voudrait un enfant mais elle veut aussi croquer la vie à pleines dents, maintenant que j’y pense elle te ressemble un peu, c’est une jeune femme généreuse et pleine d’allant, sauvage et raffinée, mais il faudrait que tu lises le texte pour te faire une idée, j’hésite encore pour le dénouement, j’étais tentée par un suicide mais H. de la R. m’a dit que le suicide, c’était téléphoné, peut-être que tu me donneras une autre idée...
Happy end ou tragédie, comment savoir, décidément le bébé n’a plus faim, il lâche le sein, il a besoin de faire son rot, Rosalie regarde Saul d’un air suppliant, mais il lui pousse le coude :
• Tu lui dis, tu t’excuses pour les langes !
Rosalie lève les sourcils, regarde le plafond, hoche la tête, hausse les épaules d’un air impuissant, comment arrêter ce fleuve, des millliards de mètres cubes de mots qui lui déferlent sur la tête, un torrent de paroles indifférentes qui lui chatouillent le tympan, heureusement elle peut sentir la chaleur du bébé sur son bras, c’est doux, une onde de bonheur la traverse, tante Hâle doit avoir la bouche sèche car les dentales lui claquent sous le palais avec des bruits de haubans dans la brise du port, Rosalie sourit, mais Saul lui pousse le coude, vas-y, dis-lui bon sang, on a autre chose à faire, j’aimerais bien dîner à la fin, et pour en finir Rosalie courageusement murmure alors que ça y est le bébé commence à pleurer, excusez-moi tante Hâle pour les langes, et tante Hâle qui n’entend pas bien, ou qui n’écoute pas vraiment, reprend, ah oui, les anges, quel petit ange vous avez là, oh pardon, on se tutoie, où avais-je la tête, quel beau bébé tu as là ma chère Rosalie, Saul a vraiment trouvé la perle rare, un bonheur pour toute la famille, tu sais que la cousine Dina a fait trois fausses couches, au fait, si ton mari est là, j’aimerais bien lui en parler, de Dina, ah mais c’est vrai, il n’est pas encore rentré, ma pauvre Rosalie, il est neuf heures et quart, évidemment avec un métier pareil, mais cette fois Rosalie n’en peut plus, elle tend le combiné à Saul en murmurant elle veut te parler mais il recule d’un air épouvanté en faisant signe que non, surtout pas, cette fois le bébé se met à crier, non tante Hâle, Saul n’est pas rentré, il ne va pas tarder, voulez-vous qu’il vous rappelle ? Happy end ou tragédie, comment savoir.

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Keith Simmonds · il y a
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