Les sourds

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En compétition

Ce qui m'intéresse, dans toute action, toute oeuvre, tout être, c'est la part d'humanité  [+]

Image de Été 2020

Jour 9. J’ai du mal à croire qu’on va nous laisser sortir dans cinq jours. Des gens partent. Mais sans dire au revoir. Ils disparaissent. Le soir, on va se coucher, et le matin ils ne sont plus là. On s’en rend compte à la visite médicale. On ne dit rien. On continue à répondre aux mêmes questions. Avez-vous de la fièvre ? Avez-vous une perte auditive ? Avez-vous les oreilles qui suintent ? Je réponds toujours non. Même quand je me sens un peu fiévreuse, je réponds non. Et le thermomètre ne passe jamais au rouge. Mais ce n’est pas vrai pour tout le monde. On a beau rester là, alignées, à faire semblant de contempler le mur en face, on sait. Il suffit d’un silence, d’un regard en biais, pour comprendre que quelque chose ne va pas.

Elle avait pris l’avion parmi les derniers dans le pays, sans imaginer que les aéroports seraient vidés en moins d’une semaine. Sa mère fêtait ses soixante ans. Elle avait organisé une fête monumentale. Rien ne manquait. Ni les plats préparés par toute la communauté d’amis. Ni les bouteilles d’alcool posées un peu partout. Ni la musique qui avait transpercé les tympans. Aucun des proches n’avait fait faux bond. Personne ne pouvait envisager, au milieu de la cacophonie, que quinze jours plus tard, ils seraient près d’un quart à être contaminés. Alors ils s’étaient tous demandé : quand est-ce que c’était arrivé ? Ce soir-là. Ou deux jours après en allant travailler, pour ceux qui travaillaient encore. Ou en allant faire les courses. Quand cette vieille dame avait crié dans l’oreille : pouvez-vous m’attraper cette boîte de conserve, s’il vous plait ? Ou dans la rue. Dans l’ascenseur, quand le voisin avait ri à une bonne blague. Est-ce que quelque chose s’était expulsé de sa gorge pour atteindre le pavillon ?

Jour 10. Maintenant, je ne parle plus qu’avec l’artiste. Celle qui réalise des vitraux. Pour les écoles, les mairies, les théâtres. Jamais pour les lieux de culte. Je ne lui ai pas dit que je ne savais pas que ça existait encore, la fabrication de vitraux. Pour moi, c’est le moyen-âge. Mais je l’aime bien. Et puis, c’est la plus malheureuse de nous quatre parce que notre chambre n’a pas de fenêtre. Elle ne supporte pas de ne plus voir la lumière du jour. Une fois, elle m’a sorti d’un coup, comme si elle ne pensait qu’à ça depuis notre arrivée : un vitrail sans lumière est complètement inutile, il n’existe pour ainsi dire plus. Et quand je lui ai suggéré de dessiner, à défaut de travailler le verre, de mettre à profit ce temps d’enfermement pour continuer de créer, elle m’a regardée un peu bizarrement : ce temps est inutile. Ce temps est stérile. Tout ce temps n’est qu’un immense gâchis.

Certains, bien avant qu’on oblige la population entière à rester cloîtrée, s’étaient mis à sortir avec des bouchons de cire dans les oreilles, qu’ils avaient pris soin de bien enfoncer dans leurs conduits auditifs. Le gouvernement s’était moqué d’eux, des plaisanteries circulaient sur leur paranoïa, des insultes aussi, mais les médias avaient fini par réaliser des reportages sur cette minorité de sourds volontaires. Les journalistes leur posaient des questions qu’ils n’entendaient pas, mais ils s’en fichaient, ils avaient déjà ce discours tout préparé qu’ils concluaient souvent par : on en reparle dans un mois.
Il n’avait pas fallu un mois pour voir des gens perdre l’équilibre dans la rue et tomber. Au début, on ne savait pas. Alors on accourait. On appelait les secours. On approchait sa tête pour sentir la respiration. Combien avaient eu ce geste naturel ? Combien avaient survécu ? Après, ceux qui tombaient, personne n’osait s’approcher pour les relever. Ceux-là, on savait qu’ils étaient infectés, que le mal avait infiltré l’oreille moyenne, s’était faufilé entre les trois osselets, dont deux d’entre eux, apprit-on, s’appelaient le marteau et l’enclume, et qu’il était enfin arrivé à l’oreille interne, dernière étape avant d’atteindre le cerveau.

Jour 11. La tension monte de plus en plus entre l’artiste et les deux autres. Même si on est chacune dans un coin de la pièce et que les autres laissent rarement leurs oreilles sans protection, parfois elles lui reprochent de parler. Elles lui disent : peut-être que tes mots sont infectés, qu’ils restent en suspens dans les airs et qu’ils vont finir par arriver jusqu’à nous. C’est ridicule, dit l’artiste, en plus d’être impossible. Mais les deux autres s’énervent et répondent en élevant la voix : on nous a tellement menti que finalement on ne sait pas tout. Alors si tu pouvais te taire. C’est dommage, parce que les premiers jours on s’entendait tellement bien, on ne faisait que discuter, sans avoir peur, car la chambre est vraiment très grande. Je me souviens de la fois où on s’est raconté les choses les plus dingues qu’on avait vues ou entendues depuis le début. J’avais parlé de cette amie de ma mère, plus jeune de quelques mois et qui n’avait jamais voulu se teindre les cheveux. Elle s’était fait arrêter dans la rue par les militaires. Ils étaient sûrs qu’elle avait bravé l’interdiction pour les plus de soixante ans de sortir, même pour faire des courses. Et quand elle avait montré ses papiers, l’un d’eux avait dit d’un ton sec : vous n’avez pas le droit de faire plus que votre âge. Vous nous faites perdre notre temps. Rentrez immédiatement chez vous vous faire une teinture ! Qu’est-ce qu’on avait rigolé. On n’arrivait plus à s’arrêter. Puis une des filles avait dit : j’aimerais bien aller chez le coiffeur me faire une couleur. Ou au moins une coupe. L’artiste avait dit : et moi, j’aimerais marcher dans la rue et écouter les oiseaux chanter. Il paraît qu’on n’entend qu’eux. L’autre fille, qui n’est plus vraiment jeune, avait murmuré : j’aimerais voir mon père. Il est dans une maison de retraite. Je n’ai pas eu le droit de lui rendre visite depuis que ça a commencé. Et alors, on n’avait plus rien dit, car les rumeurs concernant les personnes très âgées ne sont vraiment pas bonnes.

Les gens s’étaient mis à sortir casqués. Ordre du gouvernement. D’ailleurs, on constatait maintenant en haut lieu que les adolescents étaient les moins touchés, car ils portaient des casques avant tout le monde. Partout les articles fleurissaient, avec des photos de gamins hirsutes : « J’ai décidé de donner mon deuxième casque à ma grand-mère. » Les fous de musique s’en sortaient bien aussi. Et ceux qui dans le métro ne supportaient pas d’entendre les conversations des autres.
Certains, qui n’avaient pas anticipé la pénurie de casques audio, avaient opté pour des cache-oreilles. Il y en avait des modestes, en fausse fourrure un peu criarde, qui avaient l’avantage de laisser passer le son, et d’autres en daim doublés de laine. Il commençait à faire froid et tout le monde disait d’un air entendu : cela va accélérer la circulation du virus.
Ceux qui avaient tenté de partir dans un pays plus chaud s’étaient retrouvés coincés à l’aéroport. Ils avaient passé quatorze jours dans des salles d’embarquement transformées en hôpitaux de campagne. Ou moins, quand la maladie se déclarait. On assistait alors à des scènes déchirantes de séparation. Des larmes, il y en aura toujours dans un aéroport, lui disait sa mère pendant qu’elles regardaient, impuissantes, les informations. De joie, de tristesse. Mais des cris. Non, les cris, même assourdis, c’était complètement inédit.

Jour 12. Dans notre centre, il n’y a pas de médecin, pas d’infirmière, personne formé un tant soit peu à la médecine. Ils sont tous restés au front. Ils travaillent tout le temps. J’ai lu ce matin dans le journal que celle qu’on présente depuis le début comme l’équipe de choc nationale, les médecins sourds-muets de naissance, qui dès qu’ils ont eu vent du virus se sont regroupés dans l’hôpital le mieux équipé du pays et travaillent en parfaite intelligence, cette équipe est la seule où personne n’est mort. Sinon, c’est l’hécatombe parmi le personnel hospitalier. Certains, en dépit du bon sens, ont continué à travailler jusqu’à ce que les consignes autour d’eux « ne soient plus qu’un murmure », c’est comme ça que l’écrit le journaliste. Et d’un coup, il paraît qu’ils passent de l’autre côté, deviennent complètement sourds et puis leur cerveau se met à disjoncter.
D’autres avaient préféré embarquer des affaires dans leur grande voiture avant de comprendre, souvent au bout de centaines de kilomètres que les frontières internes avaient été fermées. C’était un état fédéral et on ne pouvait même plus aller d’une province à une autre. Certains gouverneurs prenaient la chose plus au sérieux que d’autres. Les personnes qui avaient eu la mauvaise idée de quitter leur domicile avant l’état d’urgence, qui avaient voyagé avec tant d’insouciance hors de leur région, ne pouvaient plus rentrer chez elles.
C’est comme ça qu’au bout de deux mois, elle s’était résignée à quitter sa mère. À voyager en bus jusqu’à la frontière de sa province, et à attendre deux semaines entières, à quelques kilomètres de son domicile, que la maladie ne se déclare pas.

Jour 13. Après la visite médicale, l’artiste n’est pas revenue dans la chambre. J’ai essayé de l’appeler vingt fois, mais je suis tombée à chaque fois sur sa messagerie. Je regarde son lit froissé. Et puis je t’écris. Il est peut-être temps que mon journal de quarantaine t’arrive enfin. On ne sait jamais. Les deux autres s’envoient des messages, casque dernier cri sur la tête. Je le sais, parce qu’elles n’arrêtent pas de taper sur leur téléphone, à toute vitesse, et puis elles se jettent des regards entendus. Je sais qu’elles se disent que j’ai beaucoup parlé avec l’artiste, même de loin, que c’était elle que je préférais sans le dire. Que je vais peut-être le payer. Que demain, au lieu de monter dans le bus avec elles, je vais disparaître avant de devenir sourde. Si je pouvais effacer à distance leur petit sourire mauvais. Si elles pouvaient m’entendre leur hurler dans les oreilles : vous savez, vous, ce qu’il se passera demain ? Vous ne savez rien. Et surtout pas de quoi demain est fait.

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Mireille Bosq · il y a
On est pris dans un étau d'angoisse. Ça a l'air encore pire que ce que nous avons vécu. De plus on ressent l'emprise d'un totalitarisme des dirigeants de ce pays imaginaire.
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Josefina Baquela · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire et de poster un commentaire. D'un côté, on est dans une situation imaginaire - et j'ai pris un vrai plaisir à forcer let rait - et de l'autre pas tant que ça. C'est peut-être pour cela que cela vous semble angoissant... Bonne journée !
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Fred Panassac · il y a
Une jolie idée de transposition de la pandémie, avec d'autres conséquences tout aussi terribles. Un texte prenant et angoissant.
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Josefina Baquela · il y a
Merci pour le commentaire. Ce texte m'a pas mal été inspiré par ma soeur qui vit en Argentine, pays confiné depuis 4 mois... difficile à imaginer, non ? Elle ne pouvait pas rentrer chez elle et a dû faire une quatorzaine avec d'autres dans un hôtel fermé... mais bien sûr j'ai grossi le trait au maximum. Bonne journée !
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Fred Panassac · il y a
Oui, c’est terrible en effet !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien écrite, d'actualité, émouvante et déconcertante, Josefina ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Josefina Baquela · il y a
Bonjour Keith, merci pour le commentaire, je vais bien sûr aller voir votre oeuvre. Bonne journée !
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Alain de La Roche · il y a
Voilà une situation qui me rappelle quelque chose.
Vous avez décidé de me faire peur, j'ai bien plus que 60 ans. 😢
Mon vote.

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Josefina Baquela · il y a
Haha vous êtes dans la cible alors ! Mais ne le sommes-nous pas tous finalement ? Merci pour le vote :)
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'ai lu ce texte avec angoisse . Un voyage dans les méandres de la conscience.
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Josefina Baquela · il y a
Merci pour ce commentaire, je ne pensais pas avoir écrit quelque chose d'aussi angoissant mais vous n'êtes pas la seule à le penser :) bonne journée quand même !
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Vrac · il y a
J'ai lu avec plaisir cette parabole intrigante et fascinante, qui renferme tant de choses de l'ordre de la réalité inquiétante
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Josefina Baquela · il y a
Merci Vrac, fidèle lecteur depuis le début :) bel été

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