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Les souliers rouges

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Christel Lambot

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Introduite par une secrétaire compassée, Marie franchit le seuil du bureau de M. Billet, PDG de la Banque nationale. Deux détails frappent son regard : le gros banquier porte des souliers rouges et il semble absorbé par la lecture d’un roman. Cela n’a rien d’ordinaire : la couleur vive des chaussures de M. Billet semble aussi déplacée que l’activité à laquelle il s’adonne.

Marie est là pour solliciter un emploi : voilà deux ans qu’elle a une maîtrise de lettres en poche, mais elle n’a pas encore réussi à décrocher une « occupation sérieuse », comme dirait son père. À trente ans. La voie de l’enseignement semble bouchée et, ne pouvant continuer à vivre de petits boulots, Marie s’est résignée à envoyer une avalanche de lettres de candidature à des entreprises et même à quelques banques. Le plus souvent, elle n’a obtenu aucune réponse. Quelquefois deux lignes laconiques : « Ayant pris connaissance de votre CV, nous l’avons inséré dans notre banque de données. Votre profil ne correspond pas à ceux que nous recherchons en ce moment ». Lorsque la Banque nationale a appelé chez elle pour lui fixer un entretien avec M. Billet, Marie n’en croyait pas ses oreilles : « Vous avez vu que j’ai fait des études de lettres ?... Oui, vous avez besoin de quelqu’un qui sache manier la plume, vous dites ?... Bien, dans ce cas...... Oui, je suis libre vendredi à 10 h, je serai là sans faute. »

Elle est là, en effet. La voilà dans le bureau du PDG. Vêtu d’un costume sombre à l’allure classique et confortablement installé dans un luxueux fauteuil de cuir noir, l’homme n’a pas levé les yeux de son livre. La secrétaire a discrètement refermé la porte et Marie ne sait trop sur quel pied danser. Elle pensait trouver M. Billet plongé dans un océan de dossiers, un téléphone dans chaque main et le troisième coincé entre l’oreille et l’épaule, en train de brailler des ordres dans les combinés et à ses secrétaires. Au contraire, dans la pièce où elle vient d’entrer, l’ambiance est feutrée. Les dossiers s’amoncellent effectivement sur le bureau, mais M. Billet ne paraît guère s’en soucier : il lit. Marie se dit qu’il est en train de terminer un chapitre passionnant, et qu’il va s’occuper d’elle dans quelques minutes. Gênée, la demandeuse d’emploi garde les yeux baissés. Elle détaille ainsi à loisir les souliers rouges de ce curieux personnage : la semelle est en caoutchouc, le cuir est tellement brillant qu’il paraît verni, les lacets sont noirs... M. Billet fait des doubles-nœuds comme un petit garçon, se surprend à penser Marie. Le banquier, imperturbable, continue à tourner les pages, l’une après l’autre. Agacée, la jeune femme commence à l’observer plus ouvertement. À part les chaussures, aucun signe particulier : costume gris foncé de bonne qualité, embonpoint marqué au niveau du ventre, chemise blanche, cravate sobre. Difficile de donner un âge à M. Billet. Son visage très peu ridé, penché sur le livre, est presque poupin. Le crâne, cependant, commence à se dégarnir au sommet. La calvitie s’annonce.

Plus les minutes passent, plus Marie éprouve des émotions contrastées : d’un côté, l’attitude de M. Billet la choque, de l’autre la situation lui paraît loufoque. Philosophe, elle s’efforce de chasser sa mauvaise humeur et de se comporter avec naturel. Plus facile à penser qu’à faire... Marie avance de deux pas dans la direction du grand fauteuil de cuir noir et se racle discrètement la gorge. « Ehm, Ehm... ». Aucun résultat. Tout à sa lecture, M. Billet continue de l’ignorer. Il semble enfermé dans une bulle où rien ne peut l’atteindre, songe Marie. Cependant, elle ne peut s’empêcher de se demander s’il lit réellement ou s’il joue la comédie. Petite fille, elle s’isolait du monde en se plongeant dans un livre. Un sourire fugace passe sur ses lèvres lorsqu’elle se souvient de sa mère qui ne parvenait pas à l’arracher à son bouquin, même à l’heure des repas.

Puisque M. Billet l’ignore, Marie décide d’en faire autant. Calmement, elle se dirige vers un siège placé en face du bureau, visiblement destiné à accueillir les visiteurs. Surveillant M. Billet du coin de l’œil, elle s’assied et pose son sac sur ses genoux. Le banquier vient de tourner une page et il ne bronche pas. La jeune femme se dit qu’elle aimerait découvrir ce qu’il lit avec une telle concentration. Hélas, la couverture du livre est anonyme : pas de titre, pas de nom d’auteur. Marie ouvre son sac à main et en sort un petit carnet de moleskine. Elle a l’habitude d’y noter des pensées éparses, des phrases bien tournées qui la frappent ou des mots dont elle désire se souvenir. Comme le bureau est encombré, elle s’appuie sur son sac pour écrire : « Dix minutes déjà que je suis dans cette pièce. M. Billet est-il conscient de ma présence ? Se moque-t-il de moi ? » À ce moment précis, Marie sent un chatouillement du côté de sa narine gauche. Elle va éternuer. Elle a tout juste le temps de se demander si elle va le faire de façon sonore comme quand elle est à la maison ou si elle va tenter d’émettre le moins de bruit possible que l’éternuement arrive. Finalement, elle a opté pour la deuxième solution. À son habitude, elle éternue plusieurs fois. M. Billet n’a rien entendu. Marie reprend son stylo : « Dix minutes encore, puis je sors de cet endroit ! ». Il y a une horloge au mur. La jeune femme regarde un moment les aiguilles du cadran. Son esprit vagabonde. Aucune liberté pour ces aiguilles qui tournent en rond. Et pour moi ? N’est-on pas en train de me tourner en bourrique ?

Cinq minutes encore....Quatre, trois, deux, un ! Marie se lève et se dirige vers la porte. Au moment où elle tourne le dos au lecteur, elle se dit qu’il va la rappeler, lui dire de se rasseoir, lui expliquer... Il n’en est rien.
Au bout du couloir vers la sortie, elle croise la secrétaire de M. Billet, toujours aussi lisse : « Au revoir, Mademoiselle ! ».
« Mais... Mais... », bredouille Marie sans succès.
La secrétaire est rentrée dans son bureau et a refermé la porte. Visiblement, elle n’a aucune envie de faire la conversation. Frustrée, Marie s’en va. L’air frais du dehors lui fait du bien. Elle va rentrer chez elle et oublier cette histoire de fous.

Marie décide de faire le trajet à pied. Un peu de lèche-vitrines la remettra peut-être d’aplomb. Un pâle soleil hivernal baigne la ville. Dans la rue centrale, Marie s’attarde devant les boutiques. Elle trouve les prix élevés. Depuis qu’elle a terminé ses études, ses maigres gains ne lui permettent guère de folies vestimentaires. Soudain, la jeune femme tombe en arrêt devant un magasin de chaussures. Au beau milieu de l’étalage, trônent les souliers rouges de M. Billet. Les mêmes, exactement. Marie les reconnaîtrait entre mille : la semelle en caoutchouc, le cuir à l’aspect verni, les lacets noirs... Il y en a même une version au féminin, constate Marie. Elles ne sont pas mal, ces chaussures. Le prix, évidemment, est exorbitant. La jeune femme soupire de dépit et passe son chemin.

De retour chez elle, elle remarque que la voiture de ses parents n’est pas garée devant la maison. Ils sont sortis. Tant mieux, cela lui évitera de devoir fournir des explications sur cet entretien d’embauche raté. Lorsqu’elle tourne la clé dans la serrure, Marie entend le téléphone sonner. Elle se dépêche, court dans l’escalier. Peut-être l’appelle-t-on pour un autre poste ?
« Allô !? », fait-elle un peu essoufflée.
« Allô ! Monsieur Billet à l’appareil ! », rugit une voix tonitruante, « C’est bien Marie Fort ?... Cela fait dix minutes que j’essaie de vous appeler. Votre portable est éteint !... Ah, vous avez oublié de le rallumer ?... Bon, écoutez : je vous suis reconnaissant de ne pas avoir interrompu ma lecture. Vous avez fait preuve de délicatesse. Je vous engage. »
« Mais... Mais... », bredouille à nouveau Marie, qui se dit qu’aujourd’hui son élocution n’est guère brillante.
« Pas de mais ! Si cela vous convient, rendez-vous demain à 8 h 30. »

Enfin ! Elle a trouvé un boulot sérieux ! Marie n’en revient pas. Vu que ses parents sont absents et qu’elle ne peut leur annoncer la nouvelle, elle ressort en trombe, retourne dans la rue centrale, entre dans le magasin de chaussures d’un pas décidé, essaie les souliers rouges, les trouve confortables et s’offre le plaisir d’un achat déraisonnable.
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