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Les sœurs contraires

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Emsie

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FINALISTE
Sélection Public

Chloé retient son souffle. Cette fois, c’est sûr, elle va vomir. Là, devant tout le monde. Cette voix haut perchée, ces sourires béats, ces rires calculés par l’oratrice... elle n’en peut plus ! Elle veut juste sentir l’air tiède de juin sur sa peau. Échapper à cette mascarade. Oublier cette blessure qui perdure malgré les années, infiltrée, sournoise, de celles qui ne cicatrisent jamais.

Sur le podium, dans son tailleur crème, Laure, plus tête à claques que jamais, continue d’égrener sa litanie de clichés. Ah, on dirait qu’elle va conclure...
« Et c’est pourquoi suis si fière d’être aujourd’hui le témoin de Léa, mon amie, mon modèle, à qui je souhaite... »
Applaudissements. Rires encore. Chloé regarde sa montre. Trente minutes que sa sœur et Alex sont « unis par les liens du mariage ». Il fait beau, pas trop chaud. La journée idéale, quoi. « C’est normal, plaisante Marianne, la mère. Cette enfant a toujours attiré le soleil ! »

Cette enfant, l’amie, le modèle, la mariée donc, ce n’est pas seulement la sœur de Chloé, c’est sa jumelle, très en beauté aujourd’hui. Et c’est vrai que, sans vouloir être cruel, on ne peut que constater le fossé qui sépare les deux jeunes femmes. Personne ne s’en est jamais privé, du reste. « C’est quand même fou qu’elles soient aussi différentes ! » Cette phrase-là, combien de fois l’a-t-elle entendue...

Léa est blonde, ses cheveux ondulent en boucles sauvages, brillantes. Le visage est sans défaut, la bouche gourmande, le regard clair. Pourtant, si l’on regardait bien, on devinerait une froideur... Mais personne ne regarde vraiment, aveuglé par la joliesse des traits, et ce corps, mon Dieu, ce corps...

Le champagne attend dans les seaux glacés, près des canapés. Chloé a très envie de boire, juste un peu, pour se donner la force d’aller féliciter le couple magnifique, mais il faut patienter. Alors, pour gagner du temps, elle recule discrètement au fond du jardin. La discrétion, c’est une seconde nature, chez elle. De là, elle observe sa mère, boudinée dans son tailleur façon Chanel. Pathétique ? Peut-être, mais tellement fière !

Chloé se souvient. Elle entend Marianne évoquer la naissance de ses filles, sans se soucier des petites oreilles qui traînent...
« Ce jour-là, il faisait un temps de rêve, un temps de mai. J’ai senti les premières contractions vers 7 heures. Nous étions à l’hôpital à 8 heures. A 8 h 30, Léa était née, comme par magie. C’est après que tout s’est compliqué. Cinq heures avant que la deuxième arrive ! Quand elle a fini par se décider, j’ai cru que j’allais mourir de douleur. Mais ce qui m’a frappée, lorsque j’ai pu regagner ma chambre, c’est qu’un vrai déluge avait remplacé le soleil. J’ai pensé : J’espère que ce n’est pas un signe. » En général, elle s’arrêtait là. Tout était dit.

Sa mère. Justement, la voilà qui arrive, visiblement agacée, vacillante, sa démarche habituellement assurée entravée par ses hauts talons.
— Eh bien, qu’est-ce que tu attends, derrière ton arbre ? Va donc féliciter ta sœur !
Oui, elle y va, pas la peine de lui parler comme à une gamine.
Mais avant, Chloé file aux toilettes se passer un peu d’eau sur le visage. Ce qu'elle voit dans le miroir achève de la démoraliser : elle maudit ces cheveux trop fins d’un châtain presque sale, hérités de son père, ces petits yeux trop rapprochés, ce nez trop long, cette bouche trop fine. Elle n’est pas laide, non, juste insipide. Ça a des avantages : au moins, dans la rue, les hommes la laissent en paix ! Parfois, elle aimerait presque que l’un d’entre eux la frôle et lui souffle des phrases crues, pour savoir ce que ça fait, se sentir comme les autres. Elle a honte de penser cela.
Chloé respire un grand coup. Elle est prête. Allez, elle se lance, on ne peut pas toujours fuir !

Voilà, c’est fini. Ça a duré encore moins longtemps qu’elle ne pensait. Alex lui a fait l’aumône d’un baiser furtif. Léa a presque eu l’air de se demander ce qu’elle faisait là.

Revoilà Chloé dans le parc. Elle ne connaît pas grand monde, à part la famille. Une famille qu’elle n’a jamais beaucoup aimée et qui le lui a bien rendu. Aucune hostilité, juste de l’indifférence. Léa, elle, était souvent invitée pour les vacances, mais seule. Car « les jumelles, il faut les séparer, tout le monde sait ça. » Chloé se rappelle que, dès l’enfance, sa sœur avait déjà développé cet art de la comédie sociale et de la séduction qui attirait les sympathies. Son côté obscur, elle le réservait à sa jumelle, sans cesse écartée, rabaissée... Il faut dire que Léa a eu très tôt un sens aigu du mot qui fait mouche, de la formule qui blesse.

Retranchée à l’ombre, Chloé sirote son blanc de blancs et s’interroge. A quel moment la petite fille adorable s’est-elle transformée en Mrs Hyde, jolie dehors, moche dedans ? Elle convoque ses souvenirs. Après tout, c’est le jour ou jamais : elle a devant les yeux la synthèse parfaite de leurs deux existences.

D’un côté, Léa, jeune mariée ravissante, adorée par l’heureux élu, par des parents émus, par des amis nombreux et flattés de se trouver là. Léa, née dans la joie, adulée par les nounous, puis par les maîtresses. Léa, vantée par les professeurs, désirée par les plus beaux garçons, admirée par les filles. Léa, bachelière brillante, étudiante survoltée, stagiaire appréciée, puis embauchée et promue. Léa, juriste renommée, aisée, élégante. Et bientôt, à n’en pas douter, Léa, mère exemplaire. Celle qui a réussi.

De l’autre côté, Chloé, célibataire tristounette, effacée et timide. Chloé, née dans la douleur, que les nounous et les maîtresses ont oubliée depuis longtemps, dont les professeurs se souviennent à peine. A part peut-être M. Lucien, qui enseignait le français avec passion et patience et avait su déceler, entre les lignes des rédactions, l’enfant sensible et délicat. Chloé, bachelière ignorée, étudiante fugitive, stagiaire soumise. Chloé, fonctionnaire dévouée, entrée depuis 5 ans au Trésor Public. Celle dont on ne parle pas.

Tout à ses réflexions, la jeune femme n’a pas vu approcher son père et sursaute lorsqu’il l’interpelle. Bernard Berthier. L’homme invisible. Son double masculin, en plus vieux.
— J’ai échappé à toute la clique, là-bas. Ils me fatiguent déjà. Tu as vu les parents d’Alex ? Snobs, arrogants... Il va falloir supporter ça maintenant ! Et ta sœur, comme un poisson dans l’eau. J’ai du mal, parfois, à croire que c’est bien ma fille. Pas comme toi, ma chérie.

Chloé soupire et repousse doucement la main de son père, qui lui caresse la joue. Ces mots-là, elle n’en veut pas ! L’entendre se retrouver en elle est encore plus cruel que voir l’autre avec son bellâtre. Car c’est lui, le responsable du fiasco qu’est sa vie ! Son géniteur et alter ego. Homme sans ambition, trop doux et trop tranquille. Quand elle le voit, elle s’imagine à son âge, les enfants en moins... A ce moment, elle voudrait qu’il s’en aille, mais elle a peur de le blesser. En même temps, il est peut-être le seul à qui elle pourrait faire du mal. Le seul qui pourrait lui faire tutoyer ce sentiment de puissance sur l’autre, cette jouissance sadique qu’elle pense réservée à des gens comme Léa.
Ce serait facile : un regard froid, une phrase cruelle, et voilà ! Non papa, je ne veux pas de ta tendresse, non je refuse d’être celle qui te ressemble. Je préfère être méprisée par les autres, là-bas, que reconnue par toi ! Les mots se bousculent dans sa tête, mais Chloé serre les dents, serre les poings... et la violence, vaincue, capitule.
Bernard l’observe, intrigué. Il attend quelque chose qui ne vient pas, sans imaginer la déferlante à laquelle il a échappé. De justesse. Alors, il tapote l’épaule de sa fille préférée, se dit que les femmes sont bien mystérieuses et s’éloigne.

***

Trois heures ont passé. Ils ont bu, ils ont dansé, ils ont ri. Chloé va beaucoup mieux. Elle aussi a ri. Elle a parlé avec M. Lucien. Elle n’en revenait pas que Léa ait pensé à l’inviter. Il a pris sa retraite depuis cinq ans, mais il n’a pas tellement changé, avec sa tignasse à la Einstein !
Son ancien professeur lui a posé des questions, a voulu connaître sa vie... Mais surtout, surtout, il lui a reparlé des rédactions, lui a avoué qu’il attendait impatiemment de pouvoir les lire, que c’était son moment préféré. Il lui a rappelé les histoires qu’elle racontait, ces personnages qu’elle inventait.
— Tout ça, c’est gravé là, a-t-il dit, en se tapotant le front avec l’index. Tu as un don, tu sais. Tu écris encore, dis-moi ?
C’était plus une évidence qu’une question. Chloé a souri, gênée.
Oui, elle a quelques textes dans un carton. Elle pourrait les lui montrer, s’il le désire...

Ce soir-là, en rentrant, malgré la fatigue, Chloé est redescendue à la cave, pour en avoir le cœur net. Il a bien parlé d’un « don » ? N’importe quoi. Si elle était douée pour quelque chose, ça se saurait.

N’empêche, la petite graine est semée.

Elle n’a eu aucun mal à reconnaître les deux boîtes grises, rangées avec soin. Des heures durant, elle a lu, trié, jeté, souri parfois, fait la grimace souvent. Elle a fini par conserver une vingtaine de nouvelles et de poèmes, un roman presque achevé et a remonté son « butin ».
A ce moment, elle s’est sentie forte comme jamais. Puissante. Riche. Ah, ils vont voir ! Elle aussi a le sens du mot qui touche, de la formule qui marque. Mais cet art-là, elle entend bien s’en servir à sa façon. Elle, ce qu’elle veut, c’est créer, donner à rêver, à penser, transporter... Elle ressent déjà la volupté des idées qui se pressent, des phrases qui coulent, des verbes qui se bousculent, elle imagine tous ces destins dont elle sera l’unique maîtresse.

Chloé n’a plus sommeil. Dormir, quelle idée ? Elle a trop d'histoires à réécrire. A commencer par la sienne.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Marie Quinio · il y a
Magnifique encore une fois ! On est pris de solidarité pour cette héroïne qui se découvre ce talent de l'écriture (qui l'admet enfin, du moins), et cette liberté soudaine qui lui donnera des ailes et enfin confiance en elle... Pour moi écrire c'est être libre, on peut tout se permettre c'est un luxe, une chance inouïe !
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Emsie · il y a
Merci encore, Marie, pour tout ce temps consacré à mes petits textes !
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Marie Quinio · il y a
je retourne le remerciement ! je continuerai très bientôt, je suis débordée en ce moment malheureusement... A très vite !
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ash36 · il y a
Je rafole de vous lire. J'ose à peine imaginer la jouissance d'écrire une nouvelle. En attendant d'essayer je me régale des vôtres.
Ce fantasme sur les jumeaux qui seraient comme des âmes soeurs est ici bien mise à mal. Cette relation entre jumeaux est à double tranchant. Vous tenez en haleine et on se projete aisément dans les scènes, on s'y croirait.

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Emsie · il y a
Un tel compliment de si bon matin... et je ne touche plus terre !😊 Oui, c'est jouissif, en effet, et l'atelier d'écriture aide beaucoup à se lancer et à réécrire encore et encore, grâce aux retours des autres. Mais il reste du boulot !!! Quand je lis les nouvelles de Romane Gonzalez et d'Hermann Sboniek sur ce site (pour ne citer qu'eux), je le sens d'autant plus. Alors lorsque des lecteurs lisent plusieurs de mes textes d'affilée, ça me donne la pêche et envie de m'accrocher. Merci, ash36 ! C'est le weekend, je vais avoir enfin le temps de vous lire tranquillement à mon tour. Surtout que la poésie, c'est un peu "Voyage en terre inconnue" pour moi. À très bientôt ! 😉
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Marie Quinio · il y a
je ne connais pas non plus... merci
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ash36 · il y a
Je lis mieux que je n'écris :)) . Je suis là en humble amateur de mots. Je m'en vais lire Romane Gonzales dont je n'ai pas encore croisé la plume. Merci du tuyau :)
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SakimaRomane · il y a
J'étais absente et je le regrette. Que de souffrance dans ce texte maîtrisé :)
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Emsie · il y a
Merci beaucoup, Sakima. Moi aussi je me fais plus rare en ce moment. Mais rassurez-vous, ce texte n'est pas autobiographique !!! A part la phrase sur "la volupté des mots qui se bousculent…"
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RAC · il y a
Beaucoup de sensibilité et de générosité dans ce texte bien relaté. On en redemande ! A bientôt sur nos pages !
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Adjibaba · il y a
Intéressant !
Je vote!

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Line Chatau · il y a
Bravo Emsie! Comme toujours j'aime votre récit, Chloé qui souffre de la perpétuelle comparaison entre sa soeur et elle! La chute est magnifique!
Je vousinvite à lire la suite (hors compétition) des mésaventures du compost et de Miss Charity, intitulée "La vengeance de Miss Applegreen". Votre avis me sera précieux!

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Emsie · il y a
Merci beaucoup, Line ! Je suis moins présente sur SE en ce moment, mais je viendrai vous lire avec grand plaisir ! À bientôt :-)
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Marie Guzman · il y a
Ce qui me touche Emsie c'est cette dualité qui m'a souvent inspiré sur les jumeaux ...
vous en parlez magnifiquement
votre texte m'a plu beaucoup
la sympathie pour cette jeune femme discrète

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Emsie · il y a
Merci Marie, ravie que Chloé vous ait touchée :-)
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André Page · il y a
Bravo Emsie :)
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Emsie · il y a
Merci, André !
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Thierry Schultz · il y a
Les souffrances familiales secrètes durent souvent toute une vie ! Une histoire bien menée et écrite avec élégance, et même si elle est un peu classique on ne résiste pas à la chute. Et puis ces mariages sont si ennuyeux en général... Mes voix gémellaires Emsie !
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Emsie · il y a
Merci beaucoup, Thierry, pour votre lecture et pour vos voix qui ne peuvent que réjouir le Gémeaux que je suis ! Sinon, je suis complètement d'accord, l'histoire est tellement classique que j'ai longuement hésité à l'envoyer. Mais j'avais tellement envie d'écrire là-dessus…
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