Les soeurs Caravelle

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) "Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) "Cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée." ( Boris Vian )  [+]

Image de Été 2020

Elles arpentaient chaque jour la rue du Faubourg.
Toutes trois, côte à côte, lourds vaisseaux ondoyants, elles brimbalaient leur embonpoint, foulards sombres flottant au vent en intrigantes voilures. Leurs longues jupes noires à peine caressaient la poussière du sol, trois femmes soudées, sûres de leur bon droit : dans ce trio, l’une ou l’autre, l’une et l’autre parfois, étaient inévitablement enceintes. Elles obstruaient le trottoir dans toute sa largeur sans que l’idée leur traverse l’esprit d’une séparation, même d’un instant, elles étaient une. Et pouvaient bien rugir les gens pressés… Elles chaloupaient, indifférentes au monde et au temps qui fuit.

Elles, la Luisa, la Lucia et l’Anna-Maria, sœurs jumelles, fantomatiques dans la brume automnale, rappelaient davantage alors le Hollandais volant, en triple réplique, que les fiers vaisseaux de Christophe Colomb. Mais leurs prénoms avaient fait surgir dans des mémoires amusées les mythiques bateaux du célèbre navigateur.
Elles allaient au cimetière où reposaient les maris de Luisa et de Lucia, l’un comme l’autre prénommé Joseph. Quand le soleil donnait, leurs silhouettes mêlées se reflétaient en ombres chinoises, inquiétantes, sur le mur séculaire.
Les deux hommes avaient été tués dans un accident du travail, l’échafaudage sur lequel ils travaillaient, mal arrimé, s’était effondré, entraînant dans sa chute ces ouvriers maçons qui laissaient deux veuves et une kyrielle d’enfants sans père.
Sans père, mais entouré d’un oncle et de trois femmes, mères ou tantes, chacune complémentaire des deux autres.

Luisa et Lucia, à cette époque toutes deux en attente d’un petit, le huitième ou neuvième enfançon de ces Joseph, trouvèrent la force d’affronter le sort funeste grâce à l’infaillible soutien de leur sœur, Anna-Maria, jumelle vous ai-je dit, avec l’infime différence qu’Anna-Maria, sensiblement plus grande et plus forte que ses sœurs, plus déterminée aussi face à l’adversité, faisait en quelque sorte office de vaisseau amiral.
À la mort conjointe des deux Joseph, elle prit naturellement toute la famille sous son aile protectrice. Ni elle ni son mari, Antonio, n’auraient toléré qu’il en fût autrement.

C’est ensemble, avant l’accident, que la fratrie avait acheté une grande maison appelée « le couvent », que de mauvaises langues dénaturèrent en « couveuse ». Le bâtiment tenait de la ferme plus que du monastère, mais longtemps, il avait été habité par une congrégation religieuse. Les sœurs s’en étaient allées, l’une après l’autre, au Paradis sans doute. Restaient de leur passage sur terre une série de crucifix fixés aux murs des cellules, anciennes chambres des nonnes, et un vaste réfectoire bien commode pour accueillir la famille nombreuse. Bénédicité et actions de grâces résonnaient encore en ces lieux, les nouveaux occupants conservèrent l’habitude de les psalmodier.

C’est là qu’étaient nés les enfants des trois sœurs, Livia, Giovanni, Antonia, Arturo, Paolo, Fiorentina, Fiona, Felicia – des triplées – Giuseppe, Bartolomeo, Italo, Renata et d’autres dont les prénoms m’échappent… Cousins ou frères et sœurs, aucun ne le savait avec certitude.

Après le drame, la vie se remit en marche doucement, entre cuisine et lessive, visites au cimetière, et messe du dimanche. Monsieur le curé tenait avec fermeté son rôle de guide spirituel et même temporel, quand il fallait remplir les sempiternels documents réclamés par l’administration pour bénéficier des allocations familiales, des bourses scolaires ou des aides pour les colonies de vacances.

Famille catholique évidemment, comme l’étaient la plupart dans la région, dans ces années soixante. Et d’origine piémontaise, donc doublement sous l’égide papale.
Années soixante qu’au début de la décennie, on crut la simple continuité de la décennie précédente jusqu’à ce qu’une fièvre inattendue s’en vienne bouleverser la vie, les croyances et les mœurs ancrées dans les esprits depuis des siècles.

La pilule contraceptive pointa son nez en 1967. Mais il fallut quelques années avant qu’elle ne révolutionne l’existence des braves gens des territoires excentrés, et que certains – certaines – n’osent l’expérimenter. Antonio en entendit parler, mais ce sujet ne le concernait pas : c’était une affaire de femmes. Il se défila, préférant suivre les matchs de foot de la Juve, et éventuellement les rencontres de la Lazio de Rome et de l’AC Milan. Et aussi le Tour de France et le Giro, bien sûr.

C’est Monique, la voisine qui la première parla de cette pilule miraculeuse à Anna-Maria. Toutes deux étendaient draps et linge divers dans leurs jardins contigus :
« Évidemment que je la prends ! Que de tracas en moins ! »
Anna-Maria avait trente-quatre ans, elle envia Monique.

Mais elle ne se permit d’aborder ce sujet avec ses sœurs. Elles étaient veuves depuis deux années déjà, de telles questions ne se posaient plus à elles. Anna-Maria pouvait certes se confier à son médecin, mais pensa que monsieur le curé, mieux placé auprès du Bon Dieu, serait un meilleur intercesseur dans un futur aléatoire.
C’est dans le secret du confessionnal, dans cette ombre inquiétante, qu’elle se jeta à l’eau et fit part de ses interrogations. Selon elle, un homme d’Église cultivé saurait lui donner de justes conseils.
Pauvre femme !
Quel diabolique sujet osait-elle évoquer en ces lieux saints !
Effroi du prêtre dont la colère explosa dans le confinement du confessionnal.

« Comment oses-tu envisager une telle abomination ! C’est le Seigneur qui décide de l’existence de chacun de nous. Et si ton union est bénie d’une ribambelle d’enfants, rends-en grâces au Ciel ! Vade retro, Satana ! Pour ta repentance, ma fille, tu réciteras le chapelet en entier ! In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen ! »


La pauvre femme était sortie de l’endroit bouleversée, elle s’agenouilla sur un prie-Dieu, entreprit de laver sa faute. Quelle faute ? se disait-elle, je n’ai demandé qu’un avis… Puis se morfondit et retomba dans la litanie des « Je vous salue, Marie… »
Mais son esprit n’était pas à la prière. Il sourdait une révolte en elle. Ce curé ! que pouvait-il comprendre ? Il n’avait pas d’enfants à élever, à habiller, à nourrir tous les jours, à aider dans leurs études, dans le choix de leur futur métier ! Savait-il seulement ce que pouvait éprouver une femme enceinte ? Elle était bien belle, l’histoire de l’Immaculée Conception !
Il n’avait à s’occuper que de lui. On avait même attribué à son service la vieille Marguerite, sa bonne qui repassait les soutanes, s’attelait au jardin, préparait les repas.

Pour la première fois, Anna-Maria remettait en cause la parole de l’Église. Sans doute l’influence de Monique – qui lui avait confié qu’elle votait à gauche – y était-elle pour quelque chose, elle dont le mari vendait l’Huma tous les dimanches, à la sortie de la messe, par provocation. Ce qui mettait le curé en rage.
Mais c’était une bonne personne, Monique, l’institutrice des petits, maman de deux enfants, des copains des siens et promue depuis peu adjointe au conseil municipal. Elle lui en avait rendu des services ! elle aidait les plus jeunes à faire leurs devoirs et véhiculait pour l’école maternelle la troupe babillant dans sa R5 rouge.

Il fallut du temps à Anna-Maria pour digérer l’affront du curé. Elle trouva divers prétextes plusieurs dimanches de suite pour échapper à la messe, laissant ses sœurs dans l’expectative.
Le pauvre Antonio subit lui aussi les conséquences de la mauvaise humeur de son épouse.
Plus moyen de l’approcher dans le secret de la nuit. Anna-Maria ne voulait plus d’enfants, plus endurer de grossesse, et le recours le plus efficace pour parer à l’affection débordante de son mari, c’était de l’envoyer paître. Antonio fut privé d’amour.
Chose qu’il aurait évitée s’il s’était intéressé à la pilule au lieu de s’en laver les mains, comme Ponce Pilate.
Autant dire qu’on était loin de l’harmonie qui si longtemps avait flotté dans la maison.
Une nuit où Antonio, déprimé parce que la Juve avait été vaincue par le Bayern de Munich, cherchait du réconfort dans le giron de sa femme, celle-ci, excédée, lui lança :
« Lucia et Luisa sont tristes et seules depuis trop longtemps. Va donc te rendre utile auprès d’elles ! »

Il est des opportunités qu’on ne peut négliger. Antonio obéit à son épouse et rendit hommage à ses belles-sœurs. La tâche était ardue, mais l’homme était ardent.
L’expérience se renouvela, c’était un de ces arrangements familiaux qui ne font de tort à personne et Anna-Maria, enfin libre de ses nuits, dormait du sommeil du juste (l’expression n’existe pas au féminin). Mais cette fois, elle révéla à ses sœurs les bienfaits de la fameuse pilule. Un peu tard sans doute, Louisa et Lucia étaient déjà enceintes du fougueux Antonio.

Anna-Maria, qui entre-temps avait passé son permis de conduire au grand dam de son époux – lui, fier comme Artaban, chevauchait avec panache sa mob’ bleue –, les accompagna chez la gynécologue. La première consultation suivie de l’échographie révéla ce qu’avaient anticipé les femmes : l’une et l’autre attendaient des jumeaux.

Luisa accoucha le jour de Noël de Michel et de Diego, tous deux numéros 10 (certes, Maradona était bien jeune encore, mais Antonio anticipait l’avenir du footballeur adolescent mieux qu’il ne maîtrisait la contraception). Huit jours plus tard, Lucia mettait au monde Jean-Paul et Marianne. La papauté et la République.
« Et maintenant, ça suffit ! » tonna Anna-Maria. « Basta ! Plus de bébés dans cette maison ! »

Les nourrissons reçurent le sacrement du baptême quelques mois plus tard, c’était toujours le même curé qui officiait. Il avait haussé un sourcil étonné en apprenant que ces enfants étaient nés de deux veuves. L’idée qu’Antonio n’était pas étranger à ce miracle germa dans son esprit.
« Ora pro nobis, peccatoribus ! » *
Musiques et paroles sacrées ont des effets lénifiants.

Il garda pour lui des réflexions désobligeantes. La vieille Marguerite était décédée et l’évêché l’avait remplacée par une certaine Marie-Madeleine, bien plus jeune, mais qui refusait de cultiver son jardin et qu’on disait si piètre cuisinière que le curé se faisait livrer ses repas par le petit restaurant de la place des Marronniers.
— Mais alors, à quoi sert-elle, cette Marie-Madeleine ? murmuraient, dans un sourire entendu, les dames de la chorale.
— À adoucir la rugosité de notre curé ! suggéra l’une d’elle.

L’époque avait changé. Le curé, redescendu des hauteurs où sa chaire l’avait placé, avait découvert la vraie vie des simples mortels. Il faisait preuve de plus de compassion et bénissait les fidèles avec ferveur en fin de messe, avant de prononcer le rituel, « Ite missa est ! » auquel les paroissiens répondaient par un « Deo Gratias » qui dissimulait un ouf ! de soulagement.
Enfin, le dimanche leur appartenait.
Les sœurs Caravelle cessèrent de se multiplier et leur nombreuse descendance trouva le moyen de limiter la flottille des petits-enfants. Quant à Antonio, choyé par sa tribu, il vécut comme un coq en pâte et s’éteignit centenaire. 

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* Priez pour nous, pauvres pécheurs

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Fleur A. · il y a
Un fort caractère Anna Maria...avec raison !
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Eva Dayer · il y a
Merci, Fleur !
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Zouzou Z · il y a
Encore des combats à gagner...restons vigilantes !
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Eva Dayer · il y a
Juste ! mais Peace and Love quand même ...
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Chantal Sourire · il y a
Un bel hommage rendu aux femmes mais attention les victoires sont encore fragiles de nos jours, les machos ont de l'avenir !
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Eva Dayer · il y a
Je le crains, en effet ...mais pas sur S.E ! :))
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loup blanc · il y a
texte trés poignant, ,comme le dit également un autre rédacteur !!
ces années 60 et 70,en Italie ont été surtout pour la condition féminine ,des années de lutte, comme d'ailleurs un peu plu tard en France.Ce n'était que les premières étapes ,car encore de nos jours ,sur d'autres sujets qui les concernent ,il faudra toujours arracher des victoires sociales et syndicales
Ce texte est un trés bel hommage rendu aux femmes ,en tout cas !!!

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Eva Dayer · il y a
Une analyse intéressante . Merci d'avoir pris le temps de me lire et de rédiger un commentaire si réfléchi !
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Nelson Monge · il y a
J'ai retenu de ce beau texte la description d'une société passée et le réalisme de ses mœurs. Mes félicitations.
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Eva Dayer · il y a
Un grand merci pour ce très généreux commentaire ! :)
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Pascal Y. Bossman · il y a
Je me verrais bien à la place de cet ardent père de famille. Je soupçonne que nombre de curés n'y verraient pas d'inconvénient non plus !
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Eva Dayer · il y a
:)) N'oubliez pas qu'il s'agit d'éditions identiques, la fréquence peut être lassante...
Quant aux curés, je m'efforce de croire que la plupart, encore, suivent un strict régime .

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Long John Loodmer · il y a
Côté contraception, ce ne sont pas les femmes qui reculent comme on voudrait le faire croire, mais les hommes qui rétrogradent et refusent tj la leur.
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Eva Dayer · il y a
Merci de m'avoir lue, Loodmer :)
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Fredo la douleur · il y a
Le sujet de la contraception, une (pilule) qu'a encore du mal à digérer une partie de l'Eglise...^^
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Eva Dayer · il y a
C'est vrai . Reconnaissons toutefois que les esprits se sont éclairés- du moins sous nos latitudes - et l'Eglise n'a plus le poids qu'elle avait ds les années soixante... Merci d'être toujours présent, Fredo !
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Françoise Desvigne · il y a
Chanceux Antonio ! J'ai beaucoup aimé votre nouvelle !
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Eva Dayer · il y a
Merci beaucoup, Françoise, pour ce commentaire amusé :)
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Zutalor! · il y a
Aaaaaa...
Agnus dei, qui tollis pecata mundi, dona nobis pacem !

Evaaaaaaaaa...
Et un petit chef-d’œuvre humaniste et humoristique de plus ! Et... pas brimbalant du tout ! (Le distribuer dans les cures, peut-être ?)

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Eva Dayer · il y a
Les cures ... ça existe encore ?
Merci d'avoir souligné l'humour de ce texte , et l'humanisme, bien sûr !
Bonne journée, m'sieur Zut !

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Zutalor! · il y a
Merci, à toi aussi, mâme Eva...
Pour le reste : bien sûr... En Savoie notamment... (Tu ne voudrais tout de même pas qu'on les loge dans des Formule 1, nos bons rares rescapés de la vocation ?)

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