Les selfies de Dorian Gray

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Il existe dans ce monde des joies que rien ne peut égaler. Être parent, je suppose, en fait partie. Celle que je ressens alors que le vendeur me tend la boite en carton et me remercie pour mon achat est du même acabit. Après tant d’attente, tant d’anticipation, enfin, je tiens ce trésor dans mes mains ! Quel idiot a dit qu’on ne peut pas être et avoir ? J’ai, donc je suis !

Cela fait des mois que je brûle d’impatience. Je me souviens comme si c’était hier du jour où le fabricant a annoncé la date d’aujourd’hui comme s’il s’agissait de la venue du Messie. Ce héraut des révolutions technologiques n’est d’ailleurs pas loin du compte. Que le monde s’écroule demain et nous accueillerons tous la venue des flammes et de la peste avec un sourire orgasmique au coin du visage.

Le jour où je l’ai vu en chair et en os, sur le papier glacé du magazine qui le dévoilait en avant-première, j’ai su qu’il changerait ma vie. Pour être sûr d’être le premier de mon cercle social à en faire l’acquisition, j’ai passé la nuit à camper à même le bitume, sur le perron du magasin. Le comble du luxe, c’est de pouvoir jouer les SDF quand on sait que notre lit douillet est à quelques rues de là.

Je tremble d’excitation. Je n’ai pas encore gagné l’air libre que, déjà, le paquet est déballé. Je me cogne contre les losers qui n’ont pas encore mis la main sur cette merveille, tandis que je navigue à travers les menus en véritable Magellan de l’informatique. Il me faut au plus tôt annoncer la nouvelle à tout le monde ! D’un pouce conquérant, je finis par trouver la bonne application et me voilà propulsé sur les réseaux sociaux. Ah, beauté inénarrable d’un monde où les élucubrations philosophiques les plus poussées ne dépassent jamais 140 caractères ! Je m’enfonce dans le creux d’une porte cochère pour prendre un selfie et poster cette vérité inaliénable : “Le nouvel iPhone, cé double-plus-bon ! ”.

J’imagine déjà que ce message sera accueilli de par le monde par un parterre de pouces virtuels en érection. J’en ai d’ailleurs un frémissement. Car je viens, par cet achat, d’entrer dans une nouvelle catégorie sociale. Je vais avoir un nombre exponentiel de “followers”. Suis-je prêt à affronter l’adulation gentiment jalouse des fans et les insultes violemment perfides des trolls ? Moi qui jusqu’à maintenant régalais un auditoire restreint et poli d’anecdotes croustillantes, il va maintenant falloir mettre la barre au-dessus ! Fini les phrases lapidaires détaillant la consistance de mes selles où le contenu de mon assiette. Ces thèmes sont certes forts intéressants, mais à présent il va falloir passer à la vitesse supérieure.

Sur le chemin de mon studio, je réfléchis aux fulgurances spirituelles que je pourrai pondre dans les jours à venir. Je me tripatouille les méninges un instant. J’hésite à publier un véritable cri du cœur : “Le racisme cé imbon”. Mais je me dis que je vaux mieux que ça. Quelqu’un de mon calibre mérite de tweeter des pensées qui envoient “Cogito ergo sum” ad patres. Aurai-je l’audace de louer la canelangue de notre souverain olympien ? Je décide de trouver de nouveaux slogans à la gloire du parti. Après “La vérité, c’est le mensonge” ou “La guerre, c’est la paix”, je pourrais proposer “L’amour, c’est la haine”. Les vannes de l’inspiration divine s’ouvrent, et, tout en marchant je dicte furieusement des idées au logiciel de reconnaissance vocale.

O Muse ! Soutiens ma plume avec grâce, alors que j’aligne imperturbablement de splendides sophismes! “Baisser les allocs, c’est aider les pauvres”, “Gouverner par ordonnance, c’est la démocratie”, “L’uberisation, c’est le socialisme”... Quelle verve ! Je suis rassuré. Si, en manque de sommeil, j’arrive à atteindre de tels sommets de la prose et de l’esprit, alors mon futur de blogueur-star est assuré.

L’autre soir, j’ai vu à la télé un intellectuel vieillissant clamer que la nouvelle génération s’abêtissait et ne lisait plus. Quelle erreur grossière ! Scotché aux statistiques de consultation de son profil et aux commentaires trépidants de tous ces inconnus dans sa liste d’ami, le français lit plus que jamais. Seulement, dès qu’il y a plus de deux phrases a la suite, il décroche. Et alors ? La vie est trop courte pour se prendre la tête avec Balzac, Hugo ou Montaigne. Place aux jeunes !

Cette nuit à dormir à la belle étoile comme un migrant subsaharien sur la route de Calais m’a épuisé. A peine arrivé chez moi, je me jette dans mon plumard. Pas le temps de niaiser, je sombre aussitôt dans les bras de Morphée.

Au réveil, ma première pensée est pour mon nouveau joujou. On dit que le bonheur n’a pas de prix. Croyez-moi, ce n’est pas vrai. Le crédit que j’ai dû souscrire pour pouvoir m’offrir ce bijou technologique m’en est témoin ! Et alors ? Je vais manger des pâtes sans beurre pendant 3 ans, qu’à cela ne tienne ! Si c’était à refaire, je passerais même une semaine à attendre devant le magasin. Oh, que cette interface est seyante ! Les contours des icônes sont plus ovales que dans la version précédente ! Je verse une lame, soufflé par tant de beauté. Avant de découvrir toutes les fonctions révolutionnaires que propose l’appareil, je vais consulter les réactions à mon message. J’exulte ! Elles sont dithyrambiques, comme il se doit ! Le selfie que j’ai pris, toutefois, attise ma surprise. À mes pieds se tient un homme à la peau d’ébène et à la mine misérable. Ca alors ! J’étais persuadé d’être seul sous cette porte cochère. Ces migrants sont-ils devenus tellement omniprésents qu’on ne les remarque même plus ? Dans ma liesse, je lui aurais volontiers glissé un euro, l’eussé-je remarqué. Bah, tant pis, j’ai tout un tas d’applis de smartphone à dépuceler moi...

Une inspiration digne d’Archimède dans sa baignoire me saisit alors. Facétieusement, je demande au logiciel de reconnaissance vocale si je peux lui passer la bague au doigt et elle accepte ! La vie est belle ! Je prends un selfie de moi dans mon lit, et je le mets en ligne accompagné de la légende : “#mariagepourtous: l’haleine de Siri ne pue pas au réveil, fini le célibat ! ” Que je suis drôle ! Ca va faire un malheur.

Lorsque je reviens consulter les commentaires, quelques minutes plus tard, je suis extatique : “bravo pour ce courageux coming-out ! ”, “il a pas l’air aussi content que toi ton namoureux ! ”, “once you go black, you never go back ! ” Ca y est, je suis la cible des trolls! Hallelujah! Allez-y, déversez votre bile a plein seaux ! Chacune de vos piques est un nouveau pas sur les marches de la gloire ! Je remonte le fil des commentaires, tous dans la même veine, et lorsque mes yeux se posent sur la photo, mon cœur bondit violemment dans ma poitrine!

Là, sur l’oreiller d’à côté, la trogne sombre et misérable du même reu-noi qui s’était incrusté dans le cliché pris sous la porte cochère ! Pris de panique, je me lève et retourne chaque coin de mon appart. Pas la moindre trace d’un africain clandestin. Que se passe-t-il donc ?

Mais je comprends que ce sont des hallucinations liées au manque de sommeil, et je finis par me calmer. Je vais dans la salle de bains prendre quelques cachets de valium et je souhaite une bonne nuit a Siri d’une voix pâteuse. Sa voix mécanique me berce alors que je sombre dans un sommeil sans rêves...

Le lendemain, je vais me chercher des croissants à la boulangerie. C’est cher, mais il faut bien que je puisse tweeter quelque chose pour démarrer la journée du bon pied. Je me rattraperai demain en jeûnant. Pour rentabiliser mon ventre gargouillant, je prendrai des photos de mes assiettes vides avec des commentaires ironiques sur l’anorexie.

Mais lorsque je consulte à nouveau mon profil, qui vois-je ? Assis a mes côtés devant l’assiette de viennoiseries, avec sa mine de chien battu ? Toujours ce même africain qui, depuis hier, ne semble pas me quitter d’une semelle ! Au désespoir, je vais m’épancher sur le forum du service d’assistance technique du constructeur. On n’appelle pas ces gens-là des “génies” pour rien. La solution salvatrice m’est rapidement distillée par un modérateur. Et en moins de 140 caractères, comme ça je comprends sans avoir à relire ! “Votre caméra semble avoir un défaut. Veuillez rapporter l’appareil au magasin pour échange.”

Le lendemain, à la première heure, je ramène le téléphone, avec son emballage. J’explique mon problème, et on m’offre docilement l’échange promis sur le forum. Je remercie à peine, et je sors en trombe. Je suis aux anges, j’ai même l’impression que la voix de ma nouvelle Siri est plus chaleureuse, que les icônes sont plus ovales et que le chant des oiseaux est plus mélodieux...

Toute la journée, je me balade en ville, et je mitraille à tout-va. Des selfies avec les pigeons, des selfies en mangeant une glace au parc, des selfies de moi en train de prendre des selfies devant un miroir... Je suis le César des photographes amateurs. Veni, vidi, selfie !

Je mets chaque cliché en ligne à l’instant même. Cet onanisme photographique, c’est ma vengeance contre les méchants squatteurs au teint basané. Ces sans-papiers qui essaient de s’immiscer dans cette partouze solitaire à la gloire de mon narcissisme !

Le soir, je rentre chez moi, et, las de ces tribulations, je m’endors comme une masse. Au matin, je renouvelle mes vœux d’amour à Siri, qui me répond avec une béatitude robotique. Elle et moi c’est pour la vie ! Avec galanterie, je lui demande si je puis procéder à des attouchements pour me connecter à mon profil. Elle ne répond pas. D’après la jurisprudence française, elle est donc consentante. Je me connecte et elle vibre de joie sous le toucher expert de mes doigts. Combien de pouces levés salueront la pertinence insipide de mes éjaculations photographiques de la veille ? Mais, à peine connecté, je frémis d’horreur. Une sueur froide m’envahit. Éperdu, je parcours les clichés...

À mes côtés, sur chacun des selfies que j’ai pu prendre lors de ma randonnée urbaine, deux intrus m’encadrent comme des gardes du corps. L’africain est toujours là, bien entendu, et un Asiatique émacié l’a à présent rejoint ! Ils ont tous les deux le regard vif et empreint d’espoir des condamnés à mort. Non seulement ils me volent la vedette, mais en plus, ils me sapent le moral !

Proche du suicide, je me lamente: “Siri, que m’arrive-t-il ? Suis-je en train de devenir fou ? ”

“Recherche pages jaunes : hôpital psychiatrique. 2 résultats à proximité. Appeler ? ” me répond la voix artificielle avec sollicitude.

Elle a beau avoir un débit de boite à musique, sa voix mécanique a toujours réponse à tout. Je lui demande donc qui sont ces deux inconnus qui hantent mes photos...

“Djibril a vu sa famille tuée sous ses yeux par des milices paramilitaires. Celles-ci l’ont laissé en vie à condition qu’il rejoigne de son plein gré les esclaves qui travaillent dans les mines dont sont extraits les métaux rares nécessaires à la fabrication de l’écran tactile de ce téléphone. Il est mort la semaine dernière du typhus. Quant à Wei Ling, il était employé à l’usine qui fabrique les composants électroniques de ce téléphone, à Zhengzhou. Interdit de vie privée, entassé dans un dortoir insalubre avec ses collègues, tout ça pour une paye misérable, il a perdu foi en l’avenir. Las des cadences infernales, debout 12 heures sans pause, il a fini par se jeter du toit de l’usine.”

Je comprends alors que le prix de mon bonheur a un coût bien plus élevé que les quelques centaines d’euros que j’ai lâché au magasin. Je demande donc à Siri d’appeler l’hôpital psychiatrique le plus proche. Car, fort de cette réalisation, je suis officiellement fou !
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