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Les sans visage

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Marie-Françoise

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Le petit groupe de femmes libérées ce matin de la Centrale de Clairvaux, s’éparpille sur le quai de la gare. Leur tenue volontairement féminine, robes jupes ou tout ce qui dévoile leurs jambes, n’est pas provocatrice mais une manière de s’exprimer. Enfin libres d’agir, de s’habiller, de se mouvoir, de partir. L’enfermement subi, mérité sans doute, ne les empêchera pas de construire un avenir meilleur. Leur lourd passé les plombe, les corps s’expriment. Elles n’ont pas besoin de se parler ni de se regarder, elles quittent la grisaille, la noirceur, l’uniformité, l’espoir les fait désormais tenir droites. Les ombres s’étirent et se rejoignent sur ce quai.
- J’attends dans cette horrible gare aux couleurs ternes, à l’atmosphère asphyxiante, mais où est donc ce train qui tarde à arriver ? Tout est terminé, je vais enfin partir, mon cœur explose, rien ne pourra entraver mon élan de vie.
- Moi Clara, je suis libre, heureuse de pouvoir courir à nouveau. Allez, je m’élance dans cette foule, bouscule toutes ces silhouettes pour dégager la piste proprement. Je voudrais tant oublier cette soirée au bowling où j’ai balancé ma boule sur la tête d’Alice qui me méprisait une fois de trop, mais pour l’instant je n’y parviens pas. Par bonheur en prison, j’ai fait la connaissance de Juliette, nous avons bien sympathisé aux ateliers de poterie ; ça m’a permis de survivre durant ces cinq longues années, à elle aussi je pense. Je l’aperçois à l’autre bout du quai, prostrée, je me demande comment elle va réintégrer sa famille disloquée.
- Je suis encore inquiète, silencieuse, assise à même le sol je ressasse les événements traumatisants de mon passé. Pour protéger ma mère, j’ai pris un soir le tisonnier, j’ai frappé, frappé, frappé ce père alcoolique qui nous violentait jour après jour. Depuis ce matin mon enfance meurtrie me revient avec force, je suis trop mal, je me sens oppressée, cette soudaine liberté va-t-elle m’étouffer ? J’admire la plastique irréprochable d’Anaïs, cette ancienne gymnaste dont j’ai suivi le cours durant notre détention, elle m’a servi de mère de substitution. A-t-elle surmonté aussi bien qu’elle le prétend la perte de sa fille? Les psychiatres étaient nombreux à se succéder au parloir, aucun ne trouvait les bons mots.
- Encore quelques mouvements, pense Anaïs et je serai suffisamment échauffée pour reprendre l’entraînement, j’adresse un dernier sourire à ma petite protégée Juliette. Ses cheveux vont me manquer, j’adorais démêler ses longues mèches rebelles. Rebelle, voilà l’adjectif qui me qualifie le mieux. Ce mot d’infanticide dont on m’a affublée durant ce procès interminable m’a exaspérée. Juliette a comblé mon vide intérieur, tout est délicat chez cette petite, ce n’est certainement pas le cas de cette sorcière de Déborah qui se cache sous sa crinière en bataille. Son corps difforme ne semble même plus pouvoir soulever sa valise cabossée.
- Cabossée, défigurée, voilà ce que je suis, murmure Déborah au désespoir. On risque de me reconnaître dès que j’arriverai dans mon village avec cette valise vieillotte, une petite teinture noire, les cheveux rabattus sur le visage me permettent déjà de dissimuler les cicatrices aux joues et au front. L ’Alphonse s’amusait à me lacérer le visage avec son canif, à me frapper avec sa ceinture à grosse boucle j’en ai gardé de profondes balafres, des traces indélébiles dans mon cœur et sur mon corps. Il n’a eu que ce qu’il méritait ce salopard, je l’ai enfermé dans la maison et y ai foutu le feu. C’est ma justice personnelle. La haine m’habite encore, j’ai du mal à nouer des contacts avec les autres. Je ne comprends pas ces quatre bonnes femmes qui papotent à voix basse, elles ont l’air si soudées, qu’est-ce qui peut les rapprocher si fort ?
- Ecoute Iris, secoue-toi, il faut aider tante Angèle à marcher un peu sinon son corps va s’engourdir et elle va finir par tomber du fauteuil ordonne Maria qui essaye de se réchauffer en se frottant énergiquement les membres. Nous l’installerons dans sa chambre et nous partirons toutes les deux faire des provisions pendant que Thérèse s’occupera de récupérer les animaux.

- Nous devons reprendre en mains la ferme il y a énormément de travail. Il ne faudra compter que sur nous-mêmes plus question de laisser un homme entrer dans notre foyer gronde Thérèse. Le souvenir de Gérard nous poursuit encore, ce n’est pas la peine de renouveler l’expérience.
- Chut pas si fort, l’interrompt Iris, je n’ai pas envie que tout le monde entende parler de mon viol et se gausse de moi en pensant que je suis une femme faible et facile. Vous n’avez qu’à raconter aux médias la solution que nous avons trouvée pour stopper la bête immonde qui sommeillait à l’intérieur de ce démon, tant que vous y êtes.
- N’oubliez pas que nous sommes liées par ce secret, le fait que nous nous soyons toutes les quatre acharnées sur ce violeur jusqu’à ce qu’il crève, nous rend complices aux yeux de la justice assène Angèle qui a, semble-t-il malgré son œil éteint, bien suivi la conversation.
- Attention que la Pélagie n’ait pas les oreilles qui traînent car sous ses airs de Sainte Nitouche je ne lui fais pas confiance réplique Thérèse. Regardez, elle nous nargue de son air supérieur.

-J’ai mis ma plus belle robe, elle est blanche comme celle que j’aurais dû porter le jour de mon mariage si mon Clément ne m’avait pas trahie avec cette poufiasse. Je suis heureuse de profiter de ce dernier rayon de soleil, j’expose mon visage et mes jambes je veux rentrer à la maison comme si j’arrivais de grandes vacances. Je me fiche complètement de ce qu’elles peuvent raconter les quatre à côté, c’est sûrement bien sordide. Regardez-moi, je suis la plus belle, la plus éclatante et je ne suis entourée que de veuves corses. Quelle triste uniformité ! Je n’ai pas de temps à perdre avec toutes ces pauvres filles. J’ai tant travaillé dans ces ateliers de musique dispensés en taule, que je veux absolument me présenter à The Voice pour conquérir le public. Je serai une star, ce ne sera pas le cas de cette imbécile de Clara qui ne pense qu’à jouer, courir, sauter, une vraie gamine. Oh mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle semble furieuse tout à coup.
Clara s’agite, lève les bras, court, marmonne : toutes ces années à subir moqueries, réflexions, je n’en peux plus, je suis à bout. Plus personne ne me traitera ainsi hurle-t-elle en s’approchant de la voie ferrée. Ramasse quelques pierres, les jette violemment sur ces femmes qui lui tournent le dos, telles de sombres quilles alignées sur une piste.

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Brigitte Godfroy-Andrieu · il y a
Un style enlevé et vif, des descriptions réalistes, on ne s'ennuie pas même si le thème est plus sombre. Bravo !
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Catherine Corbin · il y a
Les coups fractures souffrances de la vie....des destins brisés ou amochés. Très bien relatés et exprimés avec réalisme.
Bravo !

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Marie-Françoise · il y a
Merci Catherine, hélas oui ça existe
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Monique · il y a
Des vies fracturées si bien exprimées
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Marie-Françoise · il y a
Merci on souffre avec elles
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