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Les salaboma

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gillibert FraG

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Au pays de Kimfanda, lors de la saison sèche, les gens soufflent : le froid du soir les saisit, et dérange leurs nuits, la poussière sale, trop légère, mêlée aux souillures des porcs ,vole, soulevée par le vent, et pénétrant partout, accable  hommes et femmes d'infections, souvent très mauvaises
Les plantes ont toujours soif, et il faut les arroser, et c'est la saison du déboisement : les hommes, doivent préparer, dans leurs forêts, le terrain pour les cultures futures .Le travail , les maladies, fatiguent,
Les premières pluies sont accueillies avec joie.
Le vieux Mvulayele parlait parfois, bien rarement, de ce que du temps de sa jeunesse, le plus vieux du village avait raconté :
-"Enfants, écoutez moi attentivement. Je sais qu'existe l'écriture, mais j'en ignore tout. Vous aussi. Retenez donc tout ce que voue entendrez, car il ne faut pas perdre le savoir de nos pères. Moi-même, j'ai oublié de grands passages : j'aurais dû mettre en vos mémoires, par des récits souvent répétés tout son enseignement, mais les épines de la vie s'opposèrent en infranchissable barrière, D'abord, je ne voulus pas transmettre mon savoir, dans le but égoïste de transformer en secret ce que le sage dispersait généreusement ; Puis, lorsque je surmontai ce sentiment détestable, le manque de loisir et une certaine paresse me firent bien longtemps remettre de jour en jour au lendemain, de mois en mois au mois suivant. Coupable indifférence ! Toujours, s'il vit assez vieux pour acquérir la lucidité que fournit l'expérience, mise à la disposition d'une réflexion honnête et dénuée de tout fanatisme, l'homme regrette un jour son attitude d'irresponsable."
Deux jours après la première pluie, pour fêter le bonheur, retrouvé, le soir, près d'un feu tantôt puissant et plein de vie, tantôt mourant, Mvulayele conta
-"Enfants, à mon tour, maintenant. Moi aussi, depuis...
- Assez, Mvulayele, tu nous parleras de toi un autre jour, raconte, raconte, cria un enfant, et tous renchérirent : Raconte, Le sage, l'ancien.
-Les salaboma sont d'étranges créatures, certains les soupçonnent d'être des démons, d'autres disent même qu'il faut leur refuser titre et statut de créatures. Ils ne viennent pas de Dieu, ils se sont engendrés eux-mêmes.
Souvent petits et nombreux, ils sèment la panique dans une foule, Tous se dispersent, puis réfléchissant, concluent que rien ne motivait leur fuite, hormis celle des autres. Une panique stupide et sans fondement, c'est tout, disent-ils. Mais les salaboma ont choisi leur cible. Chacun la peut devenir, faible ou fort, vieux ou jeune, homme ou femme, parfois un enfant, beau ou laid, gros ou maigre, bon ou mauvais, intelligent ou bête, sage ou insensé. Ceux qui ont collecté des détails sur leurs victimes n'ont pas su déceler quelques critères de sélection.
Dès ce jour, ils l'entourent et le terrifient, je ne sais comment : le tourmentent-ils dans son corps ou seulement dans son esprit ? La proie se confie, demande de l'assistance. Chacun refuse, ceux qui la croient ont peur, les autres voient en elle un océan de folie. Certaines victimes n'insistent pas, s'isolent tout de suite. D'autres donnent, paraît-il des détails à leurs proches, mais personne n'y prête vraiment attention, et personne, en définitive, ne s'en souvient.
Tous ces malheureux, tôt ou tard, tous, à de très rares exceptions près, craignent de sortir. S'ils se hasardent, on les voit, tremblants, penchés, ils se hâtent. De grands sursauts, des écarts, des arrêts, marquent leur marche. Quand ils en sont à ce stade, quelque bonne personne s'avance vers eux, décidée cette fois à aider le malheureux, mais le temps a fui, ils se sauvent apeurés, les yeux exorbités. Que voient-ils ? Ils grimacent et gémissent : Que ressentent-ils ? ils se bouchent les oreilles. Qu'entendent-ils ?
La mort s'approche à grands pas. Les premières fois, ils la voient dans un brouillard de lumière blafarde, emplis d'un terrible effroi, puis, peu à peu épuisés par le harcèlement infatigable des salaboma, qui, jamais ne les quittent, amaigris par l'insomnie, et de grandes difficultés pour manger, ils la regardent indifférents, sans plus d'espoir de lui échapper.
Ils se sentent si isolés, si incompris ! Ils savent que leur monde s'est détaché de celui des autres, que personne ne pourra les comprendre, notre monde leur devient étranger, ils croient encore un peu lui appartenir cependant qu'ils vivent dans un univers proche par la distance, mais entièrement différent, monde de spectres sans fleurs, sans étoiles, sans amour, sans connaissance, et lentement, ils s'abandonnent à la mort, qui, d'un simple ricanement, les terrasse. Alors les salaboma les emportent dans leur domaine secret, et jamais plus on ne les revoit.
On ne peut pas même les enterrer. Qui, ainsi les condamne à errer éternellement sans les rites qui calment la fureur des dieux, sans la compagnie des autres trépassés ?
Pourtant, m'affirma mon grand-père, certaines hommes résistent à la peur. Ils savent que le pouvoir de ces êtres est souffle démoniaque sans existence matérielle, que l'esprit l'homme peut lui résister. Je ne le crois pas, mon grand père très exigent avait en l'homme une foi extraordinaire. Il le divinisait presque, lui prêtant, si celui-ci en était digne, des pouvoirs merveilleux. Mais qui les méritait ? Bien peu, affirmait-il, d'entre ceux qui essaient, dans un égarement constant, de survivre sur cette terre que nos Dieux nous offrirent. Et ces êtres supérieurs, bien sûr, devaient diriger les autres ! Mais quels chefs, de nos jours, ont l'âme que décrivait mon aïeul ? "
Les enfants écoutaient, silencieux et Mvulayele jouissait délicieusement de leur attention. Certains se questionnaient : "de ce récit, quelle est la part de vérité ? "
Kimfanda se réveilla brutalement comme les trois nuits précédentes :
Il se retourna, hésitant à se lever, et murmura faiblement :
-"Allez-vous en, Partez ! Vous savez bien que je ne crois pas en votre existence, que je n'obéirai pas à vos ordres, vous n'êtes que rêves, et vous ne me trompez pas."
Mais les secousses que des bras invisibles lui imposaient étaient si fortes qu'il renonça à cette position couchée qu'il fuyait depuis quelques nuits, et en lui même il gémissait : "comment pourrai-je me reposer, moi qui ne puis m'allonger sans en ressentir un malaise profond ?"
Pourtant, il se leva en titubant. Prenant garde de n'éveiller personne, il sortit de la grande salle, se penchant pour ne pas se cogner la tête, et huma l'air humide et froid de la nuit..Des nuages sales cachaient la lune, mais ils ne parvenaient pas à détruire toute sa lumière.
"Les salaboma ont cassé toutes les ampoules des réverbères, mais la lampe de Dieu nous éclaire ! Il n'est pas encore entièrement dépouillé de sa puissance de Seigneur", grommelait l'enfant en s'éloignant lentement, posant ses pieds précautionneusement l'un après l'autre dans la boue collante de la chaussée.
Le sol dérapait sous son poids, pourtant léger, il devait s'astreindre à faire descendre ses pieds verticalement, sans leur donner la moindre vitesse initiale.
- "Non, je partirai, un peu d'argile ne m'arrêtera pas. Les salaboma, chaque jour, augmentent leur emprise, je ne sais comment, si je reste, je tuerai aussi quelques uns de mes amis avant d'entrer dans leur armée."
Et, s'exhortant avec flamme, il partit vers l'avenir inconnu du vagabond, sans même, dans sa hâte, songer à emporter un morceau de pain !
Il progressa ainsi, longtemps ; la route avait rapidement fait place à un sentier étroit et tortueux, où croissaient en fourrés denses, des ronces dont les épines particulièrement longues aux griffes acérées le freinaient en blessant ses jambes nues..
Kimfanda vivait depuis toujours dans une pauvre rue, il aimait sa maison de briques crues, couverte d'une tôle rouillée, et le palmier bien droit, planté à sa droite. Il aimait sa mère et ses quatre petites sœurs, mais depuis la mort de son père, on l'accusait de porter malheur :
L'enfant songeait souvent encore avec effroi de la terrible nuit dont nul n'osait parler, de la tempête ricanante, sifflante et meurtrière qui avait arraché les trois majestueux manguiers de la place , de l'entrée dans la ville de l' éléphant furieux qui jusqu'à ce que Kesala le tuât avait abattu les murs des maisons, et piétiné les rares biens, enfin de la rivière qui, sortant de son lit en vagues écumantes  avait noyé le petit voisin de deux ans.
La veille au soir, Mbutamaya, le plus vieil homme que connût Kimfanda avait à son tour décrit les salaboma :
-"Ces êtres maléfiques, s'attachent à un jeune garçon, jusqu'ici innocent, parfois à une fille au cœur pur, et dès lors, jamais ils ne quittent leur proie. Leur but est de la transformer, en démon malfaisant. Tant que l'Esprit de leur cible résiste, les malheurs frappent ceux qu'elle aime.
Et toutes les nuits, parfois des jours entiers aussi, les salaboma harcèlent leur victime , qui comprend bien enfin que la paix ne viendra que lorsque, cédant à leur poussée, elle fera le mal . Les filles, m'a-t-on dit plus souvent restent fermes, mais je ne le crois pas : Les femmes en êtres faibles, ne savent se conduire, si quelque homme en maître ne les guide.
Mais ce qui est certain, c'est que fort rares furent les garçons longtemps rebelles, car les tortures qu'infligent les salaboma sont de nature à ôter la raison aux plus solides, aux plus vaillants.
D'où viennent ces monstres et pourquoi agissent-ils ainsi ? Je crois l'avoir découvert, car je pus, jadis, repousser leurs assauts.
Ils sont les sentiments de haine qu'éprouvent les méchants, et les rancunes que les faibles ressentent, après avoir subi d'injustes persécutions. D'abord purement esprits, ils prennent corps parfois, à peine visibles, informes, comme des spectres de brume, puis existent vraiment, faits de chair et brutaux mais leur vie n'existe que pour leurs victimes : les autres peuvent voir les blessures qu'ils infligent, mais jamais n'aperçoivent les bourreaux.
Comment pus-je leur échapper ? C'est fort simple : Depuis trois mois, je résistais :c'est fort long, et j'en suis, pardonnez mon orgueil, un peu fier. J'étais un orphelin, j'aimais pourtant ce père, mort trois jours avant ma naissance, un bon mari pour ma mère qui eût veillé sur moi, je le sais. Je ne l'avais point vu, mais ma mère en avait tant parlé que je connaissais bien ses traits. Or, assassiné, il devint salaboma. Un jour, venant renforcer la troupe de ces ignobles personnages qui ne me laissaient aucun repos, hurlant la nuit afin de m'ôter le sommeil, il reconnut son fils. Indignation violente, pleurs ininterrompus, et prise de conscience, il jeta sa rancune hors de lui, elle qui l'amenait à me faire du mal, et il me défendit, contre mes ennemis. Il retrouva la paix, il vainquit sa folie, et les autres en eau se muèrent, devant l'ardeur de son amour. Je vis le liquide sale et nauséabond s'éclaircir, devenir eau limpide et pure, et la terre l'absorba goulûment.
Mais ce fut merveille due à une grande chance.
Comment s'en défaire autrement ?
Quand un garçon essaie d'en détruire un, dix le remplacent. Alors que faire ? Trouver quelque soutien, faire appel à un ami fidèle, ou à son père, pourquoi pas à sa mère, une sainte femme ?
Détournez-vous de cette idée, car la malédiction s'étendrait ainsi, et il faudrait souffrir encore, et voir dorénavant souffrir. Je ne sais comment, mais le hanté, ainsi l'appellerai-je, le devine, et s'abstient. La solitude lui pèse, terrible, il fuit les autres, et les autres le fuient, car le malheur l'entoure, et souvent l'injustice. Quand lui-même devient démon, je ne sais plus. je ne peux comprendre que ce qui reste humain, le démoniaque échappe à mon intelligence.
Les salaboma agissent en bandes serrées, , en meutes organisées, aucun espoir de les détruire tous.
Que conseillerai-je à celui que les monstres ont choisi ? Au pauvre enfant hanté ?
Que jamais le repos, ne le garde longtemps au même endroit, et qu'il refuse d'obéir au salaboma, que jamais il ne se soumette. La fatigue, aura raison de lui, il pourra n'être jamais salaboma, rester humain jusqu'à sa mort, qu'importe qu'elle soit précoce ,une menace si lourde pèse sur son éternité "
Kimfanda réfléchissait tout en marchant :
" Qu'est-ce qui peut nuire ou détruire ou simplement mettre en fuite des salaboma ? Si, comme le pense le vieux sage, ils sont colère et haine, l'amour peut les vaincre : les faire disparaître, peut-être les sauver ?
Il essaya les manifestations pieuses : croix, prières, il demanda à Dieu de bénir l'eau d'une fontaine, et tenta de les en arroser, peine perdue.
Les salaboma marchaient imperturbablement, ils savaient que si l'enfant courait, il se fatiguerait, et qu'ils le rattraperaient. Qu'il ne leur échapperait pas.
Devant l'échec de sa religion, il voulut tenter la guerre Prenant de l'avance, il tendit un long lien végétal au raz du sol, et s'élança bruyamment, afin que ceux-ci secoués par la peur de le voir s'envoler, se précipitassent et trébuchent. Il avait peu auparavant ramassé un pilon dans une parcelle. Il en frapperait les têtes de ces bestioles.
Les salaboma ne virent ni ne sentirent l'obstacle, ils poursuivirent leur route au même rythme.
Alors, l'enfant levant les yeux, peut-être inconsciemment pour rechercher quelque aide, fut frappé par la beauté du ciel, et décida de faire abstraction de sa peur, d'être heureux, de chanter.
Aussitôt, il ressentit de violentes douleurs dans les jambes, et sur le crâne, mais malgré sa souffrance, malgré sa peur, il réussit à garder une démarche dansante, et, fier de cette force qui lui permettait d'imprimer à son corps l'attitude qu'il souhaitait, il bomba son petit torse d'enfant frêle.
Et à cet instant, il perçut un long gémissement, doux, triste. Il continua d'avancer comme s'il n'avait rien entendu, mais bientôt, de nombreux gémissements l'entourèrent,en foule, sous la forme d'une nuée d'abeilles aux ailes vibrantes, au corps mince dont le soleil rehaussait l'or. Il inspira profondément, comme un athlète avant l'épreuve respire afin d'oxygéner ses muscles.
-"Je vous plains, pauvres êtres en détresse, vous qui saviez aimer, maintenant jouets du Malin, cruels assoiffés de misère, vous qui poursuivez , emplis de haine, un enfant innocent, et je voudrais vous aider, vous sauver C'est si étrange ! Pour moi, vous n'étiez pas humains. Démons mauvais, rien de plus. Méprisables. Et soudain, vous voyant bourdonnant de détresse dans la lumière, entendant vos pleurs, j'ai vu vos âmes humaines, et je vous aime. Comment puis-je aimer ceux qui me tourmentent ainsi ? Le mystère vous enveloppe, et vous cache à moi, mais je veux vous connaître, et je vous offre mon amitié".
Les gémissements, toujours intenses, se modulaient, psalmodiaient quelque mélodie en mineur.
--"Beaucoup d'entre vous ont souffert, nous a dit le vieux Mvulayele, un sage parfois bavard. Ceux-ci ne savent pardonner une trahison et ils se vengent sur un être qu'ils jugent faible.
Mais que savez-vous de la trahison ? Avez-vous questionné celui que vous accusez ? Le plus souvent, non, Mvulayele connaissait la femme d'un salaboma, qui aimait tendrement son mari évaporé sous ses yeux alors qu'il la battait furieusement parce qu'un voisin s'était vanté à tort d'avoir serré celle-ci dans ses bras. Il frappait si fort, racontait-elle que je craignais pour ma vie. Quand il disparut je fus d'abord rassurée, je remerciai Dieu du miracle auquel je venais d'assister, mon époux ne revint pas, je ne l'ai pas revu depuis ce jour tragique. Je voudrais qu'il revienne."
Kimfanda parlait et, peu à peu oubliait sa peur. Oui, depuis qu'il avait ressenti de la pitié, une force spirituelle l'emplissait, et il comprit :
-" le grand père de Mvulayele avait raison, l'esprit est plus puissant que le vent diabolique et glacé qui soufflait sur moi. Je sais comment les libérer, les transformer en eau pure et bénie."
Et, improvisant, il célébra tous les amours: l'amour maternel, et l'amour paternel, le filial, et le conjugal,, l'amitié et l l'amour fraternel, l'amour que l'homme reçoit des Dieux et celui qu'il ressent pour eux, l'amour de l'autre, la charité.
Et peu à peu il vit fondre les salaboma, et de jolies paillettes de lumière dorée flottaient dans l'eau pure et limpide qui nettoyait le sol.
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