Les romans d'Horacio

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J'ai grandi dans une maison où toutes les pièces, hormis la salle de bain, étaient équipées de bibliothèques. Chez-nous on ne pouvait pas échapper à la lecture : l'ennui était même un vice  [+]

Image de Printemps 2018
Horacio avait passé son existence entre son jardin et l’écritoire à l’arrière de sa cour. Il se retirait chaque jour avant de travailler dans le petit cabanon jaune au toit de taule ondulée pour écrire son chef-d’œuvre, un roman dont il n’avait pas rédigé le moindre chapitre. À vingt-et-un ans, l’incipit lui vint dans un éclair de génie alors qu’il retournait les pommes de terre, à l’endroit-même où il ferait construire plus tard son fameux bureau.
« C’était une nuit épaisse, insondable comme celle qui avait précédé la Création. ».
Ainsi commençait ce récit sorti de l’esprit d’un prophète voué au silence. Horacio mourut, à l’âge de soixante-quinze ans sans écrire un mot de plus. Avant de fermer une dernière fois ses yeux voilés par la brume épaisse d’une cataracte, il avait asséné avec un sourire fatigué : « Tout est là ! ça y est, j’ai terminé. » Mais dans son vieux cahier de factures, il ne laissait à la postérité que cette phrase obscure.
J’interrogeai sa veuve, la calme Asuncion, pour savoir si Horacio avait nourri l’intention secrète d’écrire ses mémoires, mais son défunt mari, exception faite de cette anomalie – cette ambition de grandeur –, était l’homme le plus commun qui soit. Pour son plus grand bonheur. « Il travaillait dur, il ne se permettait jamais d’être malade, et il nourrissait les siens. » Voilà toute la biographie qu’elle nous livrait. Ses enfants reconnurent qu’en plus d’être un écrivain muet, leur père n’avait jamais pu quitter son village. Il ne s’était pas même évadé à travers ses lectures : sa seule bibliothèque était composée d’une Bible découpée en son milieu, pour y conserver – secret de Polichinelle –, la clef de son précieux écritoire. Juste à côté, un manuel pour l’entretien des machines agricoles, un annal des prénoms de 1957 et, pour finir, ce livre traduit du Français qu’il avait trouvé sur un banc : Génie du Christianisme. Le titre avait été suffisamment aguicheur pour qu’il le conserve précieusement, mais il ne l’avait jamais lu, contre ses persécuteurs littéraires, il se défendait en citant la seule maxime qu’il ait retenu, maxime d’autant plus chère qu’elle était dans une langue étrangère : traduttore traditore.
Non, Horacio n’avait de Lettres que ces douze mots, écrits d’une main appliquée.
J’avais seize ans lorsque Horacio annonça à ses proches et voisins qu’il deviendrait écrivain. Ce fut une grande fierté pour nous tous et l'une des dernières belles fêtes que nous fîmes. Notre village devait peut-être porter le prochain Pablo Neruda ! Je me rappelle ses mots : « Ce livre que j’écris, il fera couler de l’encre bien après ma mort ! » À l’époque où Horacio révélait sa vocation, je décevais ma famille en lui annonçant que je ne reprendrais pas la ferme, j’avais de bonnes notes à l’école en espagnol et je me débrouillais en Allemand, j’étais promis à un grand avenir comme journaliste sur le vieux continent ! Ce jour-là je me rendis en courant chez Horacio Silva Rojas, je lui fis promettre solennellement qu’il me livrerait l’exclusivité d’une interview une fois l’ouvrage achevé. Pour inscrire ce souvenir mémorable, nous échangeâmes en grandes pompes une poignée de main sales, moi qui transpirais d'excitation, lui qui avait retourné les sols depuis cinq heures du matin.
Cinquante-quatre ans plus tard, alors que j’avais renoncé à ce privilège, Horacio me rappela à son serment en me dédicaçant, chose étrange, le petit carnet qui avait renfermé de si grandes ambitions. Était-ce la dernière volonté d’un fou ? Mes yeux parcoururent ces quelques lignes : « À mon jeune ami, A., le tout premier de mes lecteurs. » Puis je lus avec émotion le mystérieux incipit que chacun d’entre nous dans le village connaît aussi bien que le célèbre « Juegas todos los dias con la luz del universo ». Je rougis de honte pour le vieillard qui fut tour à tour notre héros puis notre bouffon. L’objet de tant de railleries. L’œuvre d’Horacio fédérait en cela qu’elle abreuvait toutes les moqueries.
— Où en est ce premier chapitre Horacio ? Alors, ça vient ? Ne le pressez pas, il nous prépare sa Mona Lisa...
— J’écris tout ici, répondait-il en pointant du doigt ses tempes avec un entrain inaltérable, les yeux brillants d’enthousiasme. On entendra parler de mon roman ! assurait-il encore sans savoir que la critique avait déjà assassiné son œuvre dont il n’avait pourtant écrit qu’une ligne bien inoffensive.
Horacio Silva Rojas étant mort sans achever son œuvre, je n’aurai pas la chance de connaître la mesure de son talent. Son texte, malheureusement trop court ne permet aucune interprétation qui puisse éclairer l’imaginaire de cet homme incroyablement commun. J’éprouve pour Horacio un grand respect et beaucoup de sympathie aussi. Tout comme j’ai cru en son parcours avec la naïveté de mes seize ans, toute ma vie il m’a encouragé dans mes lubies journalistiques. Rit-il aujourd’hui, où qu’il soit, de ce vieux gribouilleur qui à défaut d’une interview, lui écrit aujourd’hui sa nécrologie ? Je voudrais rire avec lui, nous ressemblerions à deux bons amis. J’ai toujours cru que nous l’étions, son rire était fort et franc, comme l’était sa foi en son génie.
J’ai souhaité terminer le Roman d’Horacio Silva Rojas, pour lui et pour nous tous. A-t-il manqué de temps ? Son œuvre valait-elle d’être couchée sur papier ? Méritions-nous seulement de la lire ? En tant que son ami, son lecteur, son premier admirateur, son premier adepte, je me permets de clore ce chapitre de nos vies, que cette fin apporte à son auteur légitime les honneurs qu’il aurait sûrement dû recevoir pour sa détermination à poursuivre un rêve simple.


Le Roman d'Horacio Silva Rojas

À mon jeune ami A., le tout premier de mes lecteurs.

C’était une nuit épaisse, insondable comme celle qui avait précédé la Création. Ainsi commence et s’achève le grand roman d’Horacio Silva Rojas, ami, voisin, mari, père, sage et écrivain en puissance, auteur d’un livre génial qu’il n’eut jamais le temps d’écrire, mais qui fera parler de lui bien après sa mort, ainsi qu’il l’avait toujours prédit.

FIN

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Guy Bordera · il y a
Les conseils de mon ami Jarrié m'ont permis de ne pas passer à côté de ce texte écrit avec finesse et sensibilité. Merci pour ce joli moment de lecture.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci à vous, Guy. C'est très gentil à Jarrié d'avoir partagé ma nouvelle, le système très "réseau social" de short edition est fait de telle sorte que les nouvelles ne sont connues qu'à condition d'être partagées où bien par habitude si un auteur publie de manière très régulière, alors son nombre d'abonné augmente avec son nombre de récit et ainsi son nombre de votes. J'avoue que j'ai moi-même souvent la page blanche donc ce genre d'attention de la part des lecteurs est un vrai plus !
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Bernard Bobin · il y a
Curieuse histoire d'ambition
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michel jarrié · il y a
Très bon moment de lecture.Bonne chance.
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michel jarrié · il y a
Horacio c'est nous tous, à quelques lignes prés . Superbe hommage à ce noble travailleur.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci beaucoup Jarrié, n'hésitez pas à partager cette nouvelle autour de vous si vous l'avez aimée.
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michel jarrié · il y a
Elle en vaut peine. Bonne chance.
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Tili Meddifreno · il y a
Encore merci de vous être attardé sur ma nouvelle. Bonnes lectures à venir sur short editions !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Tili Meddifreno · il y a
Merci pour votre soutien, je vais aller lire Ainsi soit-il.
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Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Venez me lire et éventuellement votez pour "la princesse Alexandra" en route pour IMAGINARIUS ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Didier, je vais aller voir votre nouvelle !
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Merinos33 · il y a
l'étoffe dont sont faits nos rêves ... rien de plus intime ... ni de plus universel ... Il y a de l'Horacio dans tout un chacun ... A l'oreille duquel ce texte plein d'indulgente humanité murmure doucement ... gratitude.
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Tili Meddifreno · il y a
Très joli commentaire Merinos33, merci de t'être attardée sur le roman d'Horacio. Je suppose que tous ceux qui ont lu ou écrit ont un jour souffert (ou ont goûté à l'opium) du mal d'Horacio. N'hésite pas à partager ce texte autour de toi s'il t'a plu.
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Emsie · il y a
Très belle écriture sur un thème qui nous parle, forcément, abordé ici avec sensibilité et finesse. Mes votes (même si j'ai aussi des nouvelles en lice !!!) Bravo.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Emsie pour votre soutien, je prendrai le temps d'aller lire ce que vous proposez. Je suis contente si cela vous a plu.
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Emsie · il y a
C'était une boutade, n'y voyez surtout aucune obligation… ;-)
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Maour · il y a
C'est inspiré de Gabriel Marcia Marquez non? Le début me fait beaucoup penser à "cent ans de solitude". Mes votes et une invitation à rencontrer mon Petit Poucet :) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
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Tili Meddifreno · il y a
J'aime beaucoup l'univers de "village" un peu moite de Gabriel Marcia Marquez. Pour le poème c'est un extrait de Pablo Neruda (il était Chilien). C'est un recueil magnifique fait à sa femme que je vous recommande. Je vais voir ce Petit Poucet de ce pas. Si vous avez aimé ma nouvelle, n'hésitez pas à la partager autour de vous, peut-être récoltera-t-elle quelques votes.
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Maour · il y a
Je ne suis pas tombé trop loin alors. Je vais jeter un œil à ce recueil et bien sûr je vais partager votre nouvelle! Je vous invite à faire de même si mes histoires vous plaisent...
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Tili Meddifreno · il y a
Ce sera avec plaisir ! Merci Maour.
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Zouzou Zouzou · il y a
Un bon moment de lecture , +5 ! Si vous les aimez , je vous convie dans mes " 'vendanges tardives ," et " les soldats imposent "
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Tili Meddifreno · il y a
Merci beaucoup zouzou ! Je vais aller voir ça. N'hésitez pas à partager cette nouvelle si vous l'avez appréciée.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Zouzou pour votre soutien ! Je vais aller lire ces vendanges tardives et "les soldats imposent". N'hésitez pas à partager autour de vous ma nouvelle si vous l'avez aimée. Tous les votes seront les bienvenus.
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Joëlle Brethes · il y a
"Vanitas vanitatum et omnia vanitas..." ;-)
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Joëlle, mon latin est un peu rouillé mais j'ai bien saisi le sens. Tous ceux qui créent sont un peu vaniteux, je me souviens d'un réalisateur (dont j'ai oublié le nom, pardon) qui disait que tout ce qu'il faisait, il le faisait pour plaire. Sans-doute Horacio voulait-il plaire. Si cette nouvelle vous a plu, n'hésitez pas à la partager autour de vous, tous les votes sont bienvenus. Merci.

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