Les renaissances

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Écrire quelques lignes et reprendre un verre d'illusions perdues, reprendre quelques lignes pour respirer encore une seconde, pour savourer le goût de l'ennui. Tracer les mots à la plume pou ... [+]

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Combien de fois peut-on renaître dans une vie ?

Ce jour-là, je suis montée dans l'avion, consciente que c'était arrivé. J'avais décidé de renaître. Malmenée, culpabilisée, je savais que mettre fin à cette relation me permettrait de recommencer. C'était une façon de me réapproprier ma vie, mes projets, mon début de carrière.
J'ai compris plus tard que c'était aussi accepter que le refus, celui que j'opposerais par la suite aux autres, aux hommes, était la clef de ce nouveau départ. J'ai mis du temps à éclore, comme on apprendrait à marcher, j'ai appris à choisir, à opposer ce que je désirais dans l'intimité. Et puis, un jour, cette renaissance était derrière moi, pierre angulaire, point fixe de mon existence mais souvenir.
J'avais fini de souffrir et j'étais une femme plus forte, plus proche de moi que jamais.

**

Il y a eu d'autres naissances, sans combat.
Par exemple, j'entame une nouvelle page chaque fois que je regarde la mer. L'immensité des océans emporte tout en moi.
Je reviens en arrière, j'accède à une version première, chaque fois plus libre et chaque fois plus grande.
Le ciel a beau être bleu, il ne fait jamais hurler mon cœur comme le font les vagues.
Hier encore, je goutais au renouveau.
Une randonnée sous le soleil du printemps, le vent qui frappe mon visage, un homme qui marche à côté de moi, discute et m'entraîne.
C'est cette liberté que m'offrait l'azur à perte de vue, mes pas dans les siens, la peau à nue, le sel dans les yeux.
Je renais dans l'instant, dans la beauté, dans le désir et rien ne me préoccupe plus si je suis face à l'immensité. J'oublie.
Alors, je suis un homme dans les rochers, je m'égards avec un inconnu, mise en danger ultime et éloge de la puissance : je vais où je veux puisque je suis entière.
Je renais quand rien ne peut m'arriver.

**

Il y a eu aussi l'ivresse légère des nuits espagnoles, les mojitos, la danse et l'alcool. Là aussi, j'ai retrouvé une version antérieure et pourtant, nouvelle.
C'est la naissance ultime, celle des lèvres rouges, des regards qui brûlent, de l'envie qui embrase les corps.
C'est la première fois qu'on touche une fille et qu'on dit à un garçon, droit dans les yeux, qu'on le trouve sublime, la même nuit.
C'est l'insouciance portée à son paroxysme, les normes qui tombent, l'émoi qui dirige et sombre.
On est entière quand on désire et que le monde qu'on convoite cède à nos avances effrontées, quand on s'approprie l'interdit, qu'on le dépasse et qu'on s'ouvre alors un chemin de traverse, tout en mutinerie.

**

Mais si on renaît, c'est toujours parce qu'on meurt.
Il y a la petite mort des poètes, brève et douce. Celle à laquelle on revient souvent, espiègle.
Mais il y a aussi la fin cruelle, qui écrase
et brise
et met en cendres.
La renaissance devient alors une nécessité, qu'on appelle sans arrêt de nos vœux et qui ne vient pas, qui ne veut plus.
On est enfermée dans un corps qui nous dévore, dont on nous a fait prisonnière.
Moi, je rêvais de lui la nuit, de l'ombre, de son poids sur mon corps, impossible à repousser, à cet enfer qui s'était abattu sur ma candeur insolente.
Et douloureusement, renaître m'était impossible. Je vivais dans ce moment, je brûlais en permanence et la marche du monde avait repris sans moi.
Je subissais
la
moindre
seconde.
Sans que je le voie, un jour, pourtant, j'avais muté. C'était sans doute ma plus grande mise au jour, la plus longue, la plus secrète, incontrôlable.
Il y a eu d'autres amours qui ont atténué le drame. Le viol me composait mais il n'était plus l'issue. Il y avait encore la peine, la méfiance et cet affreux engrenage. Je désirais ce qui me détruisait.
Alors, il y a eu celui qui me possédait mais ne voulait m'appartenir.
Il y a eu celui pour lequel les flammes n'étaient jamais assez grandes. La passion éblouie, les mains qui se cherchent, les défis et l'attente permanente, je les accueillais avec une dévotion malsaine. Immensément amoureuse pour combler le vide.
Il y eu les aventures ternes, les aventures pauvres, les aventures lasses.
Et puis, il y eu un hasard. Inattendue, une rencontre m'a libérée. Inoffensif, « il ne pourra jamais me faire de mal », alors j'ai plongé.
Et un jour, le cycle était rompu, je méritais. Le respect, la tendresse, la beauté.
Quelque part au cœur de cette histoire, j'étais revenue à moi. La mort était terminée. Les griffes dans lesquelles j'étais enserrée depuis des mois ne faisaient plus que m'effleurer. Elles ne m'ont jamais quittée mais c'était là la plus importante de mes renaissances.
Je n'ai pas arrêté de ressentir. Je n'ai pas oublié. Je n'ai pas restauré une version ancienne de moi-même.
J'ai appris et j'ai repris le contrôle.
J'ai accepté de flirter avec cet état d'esprit : je serai toujours l'enfant taiseuse, l'adolescente complexée, l'étudiante brisée et la jeune femme puissante.
Depuis, chaque renaissance est l'apprivoisement d'une souffrance, la mise à l'arrière-plan d'une cassure. C'est la distance entre les démons qui m'observent et l'infini légèreté qui me caractérise.
Chaque victoire, chaque sourire et chaque regard posé sur la mer me rappelle que je suis comme les vagues : je me brise continuellement mais je suis immense, inéluctable, sans cesse remodelée pour me lancer à l'assaut du rivage.

**
On renait à l'infini.
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