LES RATS

il y a
3 min
41
lectures
10

Ancien joli bébé (voir preuve), j'écris des nouvelles à la coloration un peu fantastique, des fantaisies littéraires, des courts romans, des essais, des livres de marketing. Pour du pas sérieux  [+]

1

- Quelle barbe ! râle mon père. Une invitation chez les rats ! Encore un dimanche de fichu...
Ma mère baisse la tête et répond d’une voix douce.
- Ils ne nous ont pas invités depuis que le petit est né. Le peu qu’on les a vus depuis, c’est toujours nous qui les avons reçus. On ne peut décemment pas refuser. Et arrête de les appeler les rats devant le gosse, ça pourrait lui échapper, un jour. C’est ma sœur et son mari, et ils ne sont pas bien méchants, non ?
Je comprends que nous allons en visite chez une tante et un oncle. Mais lesquels ? Ma mère a deux sœurs. Et quel rapport avec des rats ? Ca me fait un peu peur.
- Viens ici que je t’habille, mon petit bonhomme.
Le départ est proche.


2

Après une halte chez un pâtissier pour acheter une tarte aux pommes, mon père se gare devant un immeuble inconnu.
- C’est vraiment incroyable. Habiter dans un taudis pareil, et en plein milieu de Barbès. C’est impensable.
Ma mère ne répond pas. Elle me prend la main et ouvre la lourde porte d’un immeuble en pierres grises. Nous entrons dans un vestibule étroit et faiblement éclairé. Boîtes à lettres en fer, accrochées au mur de gauche, loge de la gardienne à droite. Au fond de ce boyau, un escalier monte vers les étages. Je mets le pied sur la première marche, mais ma mère me tire vers elle.
- Non, on ne monte pas, on descend.
Elle ouvre alors une porte que je n’avais pas vue. Je marque un temps d’arrêt. Cette porte donne sur une épouvantable noirceur, sur des ténèbres épaisses grouillant à coup sûr d’abominables monstres.
Pour retarder l’angoissante descente, je me tourne vers mon père.
- Dis, pourquoi vous les appelez les rats ? C’est qui ?
Ma question a immédiatement l’effet escompté. Ils s’arrêtent net tous les deux et se regardent avec une inquiétude visible. Mon père s’accroupit près de moi.
- On va voir ton oncle Robert. Tu l’as déjà vu plusieurs fois. On les appelle comme ça pour plaisanter parce qu’ils habitent en sous-sol. Mais il ne faut jamais leur dire, ça leur ferait peut-être de la peine. Tu me le promets ?
Un secret à partager avec mes parents ? Ca, c’est quelque chose qui me plait bien. Croix de bois, croix de fer...
Ma mère vient de tourner un petit commutateur de porcelaine blanche qui allume une ampoule très faible, à peine suffisante pour éclairer l’escalier descendant vers les profondeurs. Mon père me prend dans ses bras.


3

Le déjeuner s’est bien passé. Tout le monde a bien ri des plaisanteries de l’oncle Robert. Ma tante Germaine s’active en silence dans la cuisine, pendant que ma mère interroge ma cousine sur ses résultats scolaires. Je suis en train d’admirer ses magnifiques cheveux blonds, lorsque son père s’adresse à moi.
- Je vais m’acheter des cigarettes, tu viens avec moi ?
La question ne se pose pas. Je commence à étouffer un peu, chez eux. Ils habitent trois pièces qui donnent sur une minuscule cour intérieure en sous-sol, sur laquelle s’ouvrent les caves des habitants de l’immeuble. Ces trois pièces sont probablement trois caves réunies et aménagées. Le tout manque beaucoup d’air et d’éclairage. Une ballade est la bienvenue. Nous remontons ensemble vers la lumière de la rue.
Nous marchons en silence depuis plusieurs minutes. Soudain l’oncle s’arrête et se tourne vers moi.
- Tu veux que je te dise un secret ?
Deux dans la même journée ! Ça vaut presque un cadeau de Noël. Je réponds que oui, bien sûr, et avant qu’il ne demande quoi que ce soit, je jure à nouveau. Croix de bois, croix de fer,...
Il me prend alors la main qu’il plonge dans la poche droite de son manteau. Ce que je sens au fond de sa poche me fige sur place.
- Tu sais ce que c’est ?
- Oui,... enfin, je crois.
Dur, froid, métallique, lourd. Des striures par endroits. Un tube. J’ai vu ça dans mes illustrés. Un revolver, un vrai.
- C’est un pétard, enfin, un pistolet, si tu veux.
- Mais... pour quoi faire ?
- Pour les bicots, les bougnoules. Y’en a plein le quartier. Je peux pas les sacquer. Le premier raton qui m’approche, qui touche à ma femme ou lorgne sur ma fille, c’est une balle entre les deux yeux, recta !
Je n’ai pas tout compris, sauf qu’il a peur d’une certaine catégorie de gens, un peu comme si c’étaient des animaux dangereux, et qu’il est prêt à leur tirer dessus à la première occasion. Ce qui m’inquiète un peu, c’est l’éclat de ses yeux. Comme s’il se régalait d’avance d’un cadeau que quelqu’un va lui faire, un jour.
Pendant le chemin du retour, je me promets de demander à ma mère ce que c’est qu’un bicot ou un bougnoule. Et si un raton a quelque chose à voir avec les rats...


4

Plusieurs décennies ont passé. Je relis la phrase, toujours la même, par laquelle Alexandre Vialatte concluait chacune des chroniques qu’il écrivit pour le quotidien Auvergnat La Montagne. Elle semble s’être vérifiée pendant une bonne quarantaine d’années dans un quartier parisien essentiellement peuplé d’immigrés d’Afrique du Nord. Un quartier où jamais un de ses habitants, né à Fez ou à Rabat, n’a demandé un peu sèchement du feu ou son chemin à un petit homme rondouillard au profil de Français moyen. Où jamais un gamin originaire d’Alger ou de Tunis n’a bousculé une gentille petite dame au teint pâle. Où jamais un jeune homme venu de Marrakech ou de Ouarzazate n’a abordé la seule blonde vivant dans un périmètre de plusieurs immeubles. Le Grand Architecte de l’Univers veillait-il sur Barbès et ses habitants pendant les trente glorieuses et bien après ? Vous aviez certainement raison, monsieur Vialatte :
Et c’est ainsi qu’Allah est grand...
10

Un petit mot pour l'auteur ? 16 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Emsie
Emsie · il y a
Quand j'entends parfois : "c'était mieux avant", ça me hérisse, d'une certaine façon… Car, côté racisme ordinaire, on revient de très loin, même si d'autres bêtes immondes sont toujours à l'œuvre. Aucune compréhension possible donc pour cet oncle Robert, triste et misérable personnage dont le souvenir vous a inspiré ce récit percutant.
Image de Didier Poussin
Didier Poussin · il y a
Au pays de la misère
Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
... de toutes les sortes de misère. Ce qui ne justifie pas la haine de l'Autre.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Somme toute des Français défavorisés puisque vivant dans une cave s’en prennent à de plus faibles qu’eux pour les catégoriser en sous-hommes...Ils auraient vraisemblablement dénoncé les résistants et tondu les femmes peu farouches avec les Allemands quelques années plus tôt , rien que de très « normal », le racisme ordinaire, mais qui dans ces années a pu tuer. Beau texte, d’autant plus qu’il est vrai ! On entendait ces mots, il y en a d’autres maintenant ne nous leurrons pas...
Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Oui, le vocabulaire a changé, un peu, mais la peur de la différence, instrumentalisée par des politiciens sans âme, reste un moteur puissant. Et la haine de l'autre, le différent, est probablement un baume très efficace apaisant les blessures infligées par la Société. Les mots évoluent, les sentiments restent. Les jugements à l'emporte-pièce sont toujours d'actualité, et le concept de bouc émissaire a encore de beaux jours devant lui.
Merci Fred.

Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Hélas, trois fois hélas, le'être humain est d'une inventivité infinie pour nommer de façon péjorative et insultante ce qu'il ne comprend pas, ce qu'il n'aime pas, ce qui lui fait peur. Les "arabes" ont leur lot de dénominations qui les rabaissent. Ajoutez" le ton et la moue méprisante. Ces dénominations varient dans le temps et dans l'espace. Certaines disparaissent au profit d'autres qui apparaissent. Certaines sont plus utilisées ici que là. Celles utilisées dans ce texte sont celles de mon enfance. Du temps ou l'argent était de l'artiche, du flouze, de la braise, des picaillons, des pêpêtes, du jonc, des thunes, du blé,...etc. Là aussi, grande inventivité, mais qui ne blessait personne. Merci.
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Hmm, dès que j'ai attendu parler de rats et j'ai bien serré la ceinture, mais tout compte fait la descente s'est bien passée.. Puis j'ai appris quelques nouveaux mots, moi qui connaissais pas le bougnoule ni le bicot..
Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Hélas, trois fois hélas, l'être humain est d'une inventivité infinie pour nommer de façon péjorative et insultante ce qu'il ne comprend pas, ce qu'il n'aime pas, ce qui lui fait peur. Les "arabes" ont leur lot de dénominations qui les rabaissent. Ajoutez" le ton et la moue méprisante. Ces dénominations varient dans le temps et dans l'espace. Certaines disparaissent au profit d'autres qui apparaissent. Certaines sont plus utilisées ici que là. Celles utilisées dans ce texte sont celles de mon enfance. Du temps ou l'argent était de l'artiche, du flouze, de la braise, des picaillons, des pêpêtes, du jonc, des thunes, du blé,...etc. Là aussi, grande inventivité, mais qui ne blessait personne. Merci.
Image de Sylvie Neveu
Sylvie Neveu · il y a
Tu vois, Monsieur, ce qui m'a coupé la chique, c'est le silence de ta tante Germaine... ratiboisée, la parole.... rabougrie dans la cuisine... rabotée dans la cocotte pleine du ragout... radicalisée dans la rafle unicolore....bbbbbbbbbbbbrrrrrrrrrrrrrrr... des rats des goûts et des couleurs qui donnent envie de prendre un peu d'air...
Merci de cet autre partage personnel riche en secrets et en descriptions que j'aime.
A plusse
s

Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Comme dit précédemment, tout ceci est vrai, à la virgule près. Même les prénoms. La pauvre femme était de la variété effacée, éteinte, peureuse devant cet homme armé en permanence et en colère contre la moitié de l'humanité. On pourrait faire 800 pages sur ce couple, qui n'était peut-être pas si éloigné de ce qu'était "la norme" dans les milieux populaires des fifties. Ajoutons à cela l'alcool jamais bien loin, et les lourds secrets de famille. Alors oui, nous pouvons avoir une pensée pour cette pauvre femme que la bêtise d'un homme a empêché de vivre.
Image de Sylvie Neveu
Sylvie Neveu · il y a
J'aime ta véracité scrupuleuse et fidèle aux évènements et cette femme m'a émue. En réalité, je connais ce couple, je le reconnais et tout me dit des pans d'histoire commune. C'est troublant. Ici, tout m'est familier. La brutalité est partout. Même et surtout dans le silence.
Laisse moi donc revenir sur le début d'une autre histoire, si tu veux bien. Ferme les yeux et écoute moi. Je vais chuchoter pour ne rien abimer de la paix qui s'installe. Tu es prêt... il était une fois, cette pauvre table en chêne qui n'attendait que ses mots pour rêver d'une suite au récit trop énigmatique pour se taire ... elle se languissait, toute tâchée de ronds délavés au goût de Chablis, sur ses rainures, déposé.........
Affectueusement
s

Image de Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Je sais pas si Allah est grand et je ne connais pas la taille moyenne des dieux de nos jours. Je garde de Barbès (et de Pigalle) le souvenir lointain d'errances nocturnes, parfois accompagné d'une blonde, des trottoirs surpeuplés, des joueurs de bonneteau rapides comme le TGV qui roule (ou qui roulent comme le TGV rapide, je ne sais plus.) Des sacs Tati remplis de babioles, de quelques touristes égarés là croyant que le Moulin-Rouge était une station du métro aérien au même titre que le Château de la même couleur... Mais personne m'a tuer.
Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Il manquerait plus que ça ! Tuer dans l’œuf un immense écrivain en devenir ! Même le si humaniste oncle Robert n'aurait pas fait ça. Pour ce qui concerne la blonde, avais-tu remarqué qu'elle faisait partie de ce groupe de femmes étranges, les blondes qui se teignent les racines des cheveux en noir ?
Image de Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Heu... Je parlais d'une bière...
Image de Sylvie Neveu
Sylvie Neveu · il y a
Mais bien-sûr...
Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Pour info, il s'agit d'un souvenir réel, d'un épisode parfaitement authentique, dans ses moindres détails. L'oncle Robert est mort sans jamais avoir réalisé son rêve secret. Bien fait.

Vous aimerez aussi !