LES RATS

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Ancien joli bébé (voir preuve), j'écris des nouvelles à la coloration un peu fantastique, des fantaisies littéraires, des courts romans, des essais, des romans policiers, des livres de marketing.

1

- Quelle barbe ! râle mon père. Une invitation chez les rats ! Encore un dimanche de fichu...
Ma mère baisse la tête et répond d’une voix douce.
- Ils ne nous ont pas invités depuis que le petit est né. Le peu qu’on les a vus depuis, c’est toujours nous qui les avons reçus. On ne peut décemment pas refuser. Et arrête de les appeler les rats devant le gosse, ça pourrait lui échapper, un jour. C’est ma sœur et son mari, et ils ne sont pas bien méchants, non ?
Je comprends que nous allons en visite chez une tante et un oncle. Mais lesquels ? Ma mère a deux sœurs. Et quel rapport avec des rats ? Ca me fait un peu peur.
- Viens ici que je t’habille, mon petit bonhomme.
Le départ est proche.


2

Après une halte chez un pâtissier pour acheter une tarte aux pommes, mon père se gare devant un immeuble inconnu.
- C’est vraiment incroyable. Habiter dans un taudis pareil, et en plein milieu de Barbès. C’est impensable.
Ma mère ne répond pas. Elle me prend la main et ouvre la lourde porte d’un immeuble en pierres grises. Nous entrons dans un vestibule étroit et faiblement éclairé. Boîtes à lettres en fer, accrochées au mur de gauche, loge de la gardienne à droite. Au fond de ce boyau, un escalier monte vers les étages. Je mets le pied sur la première marche, mais ma mère me tire vers elle.
- Non, on ne monte pas, on descend.
Elle ouvre alors une porte que je n’avais pas vue. Je marque un temps d’arrêt. Cette porte donne sur une épouvantable noirceur, sur des ténèbres épaisses grouillant à coup sûr d’abominables monstres.
Pour retarder l’angoissante descente, je me tourne vers mon père.
- Dis, pourquoi vous les appelez les rats ? C’est qui ?
Ma question a immédiatement l’effet escompté. Ils s’arrêtent net tous les deux et se regardent avec une inquiétude visible. Mon père s’accroupit près de moi.
- On va voir ton oncle Robert. Tu l’as déjà vu plusieurs fois. On les appelle comme ça pour plaisanter parce qu’ils habitent en sous-sol. Mais il ne faut jamais leur dire, ça leur ferait peut-être de la peine. Tu me le promets ?
Un secret à partager avec mes parents ? Ca, c’est quelque chose qui me plait bien. Croix de bois, croix de fer...
Ma mère vient de tourner un petit commutateur de porcelaine blanche qui allume une ampoule très faible, à peine suffisante pour éclairer l’escalier descendant vers les profondeurs. Mon père me prend dans ses bras.


3

Le déjeuner s’est bien passé. Tout le monde a bien ri des plaisanteries de l’oncle Robert. Ma tante Germaine s’active en silence dans la cuisine, pendant que ma mère interroge ma cousine sur ses résultats scolaires. Je suis en train d’admirer ses magnifiques cheveux blonds, lorsque son père s’adresse à moi.
- Je vais m’acheter des cigarettes, tu viens avec moi ?
La question ne se pose pas. Je commence à étouffer un peu, chez eux. Ils habitent trois pièces qui donnent sur une minuscule cour intérieure en sous-sol, sur laquelle s’ouvrent les caves des habitants de l’immeuble. Ces trois pièces sont probablement trois caves réunies et aménagées. Le tout manque beaucoup d’air et d’éclairage. Une ballade est la bienvenue. Nous remontons ensemble vers la lumière de la rue.
Nous marchons en silence depuis plusieurs minutes. Soudain l’oncle s’arrête et se tourne vers moi.
- Tu veux que je te dise un secret ?
Deux dans la même journée ! Ça vaut presque un cadeau de Noël. Je réponds que oui, bien sûr, et avant qu’il ne demande quoi que ce soit, je jure à nouveau. Croix de bois, croix de fer,...
Il me prend alors la main qu’il plonge dans la poche droite de son manteau. Ce que je sens au fond de sa poche me fige sur place.
- Tu sais ce que c’est ?
- Oui,... enfin, je crois.
Dur, froid, métallique, lourd. Des striures par endroits. Un tube. J’ai vu ça dans mes illustrés. Un revolver, un vrai.
- C’est un pétard, enfin, un pistolet, si tu veux.
- Mais... pour quoi faire ?
- Pour les bicots, les bougnoules. Y’en a plein le quartier. Je peux pas les sacquer. Le premier raton qui m’approche, qui touche à ma femme ou lorgne sur ma fille, c’est une balle entre les deux yeux, recta !
Je n’ai pas tout compris, sauf qu’il a peur d’une certaine catégorie de gens, un peu comme si c’étaient des animaux dangereux, et qu’il est prêt à leur tirer dessus à la première occasion. Ce qui m’inquiète un peu, c’est l’éclat de ses yeux. Comme s’il se régalait d’avance d’un cadeau que quelqu’un va lui faire, un jour.
Pendant le chemin du retour, je me promets de demander à ma mère ce que c’est qu’un bicot ou un bougnoule. Et si un raton a quelque chose à voir avec les rats...


4

Plusieurs décennies ont passé. Je relis la phrase, toujours la même, par laquelle Alexandre Vialatte concluait chacune des chroniques qu’il écrivit pour le quotidien Auvergnat La Montagne. Elle semble s’être vérifiée pendant une bonne quarantaine d’années dans un quartier parisien essentiellement peuplé d’immigrés d’Afrique du Nord. Un quartier où jamais un de ses habitants, né à Fez ou à Rabat, n’a demandé un peu sèchement du feu ou son chemin à un petit homme rondouillard au profil de Français moyen. Où jamais un gamin originaire d’Alger ou de Tunis n’a bousculé une gentille petite dame au teint pâle. Où jamais un jeune homme venu de Marrakech ou de Ouarzazate n’a abordé la seule blonde vivant dans un périmètre de plusieurs immeubles. Le Grand Architecte de l’Univers veillait-il sur Barbès et ses habitants pendant les trente glorieuses et bien après ? Vous aviez certainement raison, monsieur Vialatte :
Et c’est ainsi qu’Allah est grand...
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