Les quatre Justes

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Gobu (Alain Stern) d'origine hongroise, est né en 54 à Paname. Après des études de lettres et de journalisme, il a fait de la musique, écrit et même publié un roman, bossé dans la com'  [+]

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Ils étaient quatre. Quatre frères, de la même mère, et l’Éternel – loué soit son Nom – se moque bien qu’ils n’aient pas été du même père. La mère donne la vie, et les pères ne sont là que pour transmettre l’étincelle qui allumera le feu que seule la mère pourra couver.

Ils étaient quatre ; il n’en reste plus qu’un seul à Saint-Charraz. D’ailleurs, il n’y a presque plus personne à Saint-Charraz à part lui, le vieux curé Anthonioz qui refuse, en dépit des objurgations de sa hiérarchie, de renoncer à célébrer, chaque matin, la messe dans l’antique chapelle dédiée au saint local, et Patte-folle, le guide de montagne, qui en été ballade les randonneurs entre les touffes de gentiane. La désertification rurale, comme partout dans cette vallée oubliée du soleil, a vidé le village et les cheminées des chalets de bardeaux qui, jadis, s’empanachaient de la joyeuse fumée du pot mijotant sur le fourneau de cuivre, s’effritent sous la morsure du vent coulis.

Je n’étais pas retourné à Saint-Charraz depuis 1944, ni en Europe, d’ailleurs, mais un télégramme que j’avais reçu à mon domicile de Haïfa m’avait aussitôt fait quitter le fauteuil à bascule où je finissais de compter les jours que le Saint – béni soit-Il – aurait encore la bonté de m’accorder. Il m’avait été envoyé par le curé Anthonioz : « Petit Bout. Stop. Viens de suite. Stop. Le Grand va partir. Stop. La paix soit sur toi. Stop. » Alors je me suis arraché en grinçant du rocking-chair, j’ai fait craquer mes vieilles articulations et j’ai appelé un taxi. J’y serais bien allé aux commandes de mon propre avion, mais ça fait bien vingt ans que je n’ai plus piloté et je doute que les contrôleurs de la sécurité aérienne m’auraient laissé décoller. Ces jeunots n’ont aucun respect pour les anciens comme moi, même dans un pays où ils leur doivent jusqu’au nom qu’ils portent. Ça m’est égal, mon esprit était déjà là-bas, en Haute-Savoie.

Il y a toujours été. Et je pense qu’il y restera toujours, même si mon corps fatigué par les combats et les trêves s’éteint lentement de l’autre côté de la Méditerranée. Mon esprit appartient à ce petit village depuis le 22 novembre 1943, date à laquelle j’y fus accueilli avec ma jeune sœur Deborah par la famille Netteraz. La mère, Antoinette – mais tout le monde l’appelait Toine, comme si elle était le seul homme de la famille – et ses quatre grands gaillards de fils, Jésus, Sauveur, Dieudonné et Juste. Jamais on n’avait vu, de mémoire de sacristain, quatre paroissiens méritant à ce point leur nom de baptême. Nous avions trouvé refuge dans la vallée, emmenés avec de faux papiers par des bénévoles de la Croix-Rouge, après l’arrestation de nos parents par les gendarmes de Grenoble. Ceux-ci, en dépit des instructions explicites de Vichy, n’avaient pas eu le cœur d’embarquer deux enfants de douze et huit ans.

Nous ne les avons jamais revus. Une fois à Saint-Charraz, notre dernier convoyeur nous confia à la famille Netteraz. Ils nous traitèrent comme si nous avions été les deux petits derniers du clan, d’autant plus chéris que maigres et souffreteux. À Grenoble, comme dans toutes les villes à cette époque, la disette faisait rage, et notre condition rendait le ravitaillement encore plus aléatoire. Au village, il en allait tout autrement, et nous découvrions avec émerveillement les grands bols de lait mousseux du matin, les tartines de gros pain de campagne si riches qu’on les aurait dit beurrées sur les deux faces, sans parler du jambon de montagne au fumet de foin, des petits fromages de bique qui piquent la langue et des immenses tartes garnies des baies sauvages que nous allions ramasser dans les bois voisins en compagnie de Pétunia, le corniaud de la maison, qui n’avait pas son pareil pour débusquer les vipères avant qu’elles ne vous piquent traîtreusement le talon. On aurait voulu que le temps s’arrête.

Il s’arrêta le 14 juillet 1944, mais pas comme nous l’aurions souhaité. Pour la Fête Nationale, nous avions offert à Maman Toine un bouquet de roses que nous avions été chiper avec ma sœur dans le jardin du maire, trop occupé à préparer les festivités du jour pour nous en tenir rigueur. Tout au plus se contenta-t-il de nous menacer en brandissant le vieux parapluie cassé qui ne le quittait jamais, même par grand soleil. Les Allemands – des SS de la division Das Reich au visage noir de fumée – arrivèrent par le nord de la vallée. Au sud, les jeunes brutes de la Milice fermaient l’autre accès. Il n’y eut pas de combat : ceux qui voulaient se battre avaient déjà rejoint les maquis et la police avait confisqué même les armes de chasse le mois précédent. Je ne raconterai pas ce qui s’est passé ; ce genre de scène a été décrit jusqu’à la nausée et rien ne ressemble plus à un massacre qu’un autre massacre.

Quand les camions recouverts de branchages s’éloignèrent en emmenant les femmes et les enfants, il n’y avait plus de vivant au village que le curé, qu’un sursaut de superstition avait retenu les bourreaux d’exécuter, et Juste, le plus grand des quatre frères Netteraz, avec qui j’étais parti à la cueillette des champignons sauvages une heure auparavant. Ma sœur avait disparu et je ne la revis jamais non plus, pas plus que la pauvre Toine. Quant à Pétunia, elle hurlait à la mort au dessus des corps alignés contre le mur de la Mairie. La suite n’a pas beaucoup d’importance : j’ai survécu. La Suisse, puis l’immigration clandestine vers la Palestine occupée par les anglais et d’autres combats, où c’était moi, cette fois-ci, qui tenais le fusil, et bientôt le palonnier d’un chasseur à réaction.

Et maintenant je suis là, au milieu des touffes de gentiane, accroché au bras du curé Anthonioz, encore plus vieux et courbé que moi, et nous prions tous deux au dessus du cercueil de chêne de Sauveur, Anthonioz en latin – il est resté attaché au vieux rite – et moi dans la langue des Prophètes, mais l’Éternel – qu’Il soit vénéré – sait que notre prière est la même et qu’elle est action de Grâces. Avant que je reparte vers la poussière dorée de ma nouvelle patrie, le curé me confia un paquet oblong enveloppé de mauvais papier kraft. « Tu ne l’ouvriras que chez toi. » Je l’ai ouvert, et j’y ai trouvé le vieux parapluie cassé du maire. Depuis, il me protège du soleil.

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agirlinindia C. · il y a
magnifique et émouvant. Merci pour votre texte.

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