Les prétendants

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Ils arrivèrent tous les deux le même jour. Par un moment lumineux d’avril encore frais et vert de printemps naissant comme Melba les adorait. Lorsque les feuilles, timides, n’ont pas encore atteint leur couleur de maturité et se déploient un peu plus à chaque heure qui passe, un jour d’air mutin et vibrant qui secoue les arbres et les rues, fait frissonner les nuques des femmes, _ celles des hommes peut-être aussi mais il est moins d’usage de s’en soucier _, arme leurs chaussures de petites ailes et leur donne envie de sautiller, de danser, voire de s’agiter pour s’agiter.
Cet air transportait les rues, mais c’était en cette époque de confinement restée depuis dans les mémoires. Le vent libre et léger dévalait les avenues et les boulevards pendant que les humains, retenus entre leurs murs pour éviter la mort par contamination, ne pouvaient les abandonner qu’avec parcimonie.
Melba sortait le matin à l’heure des couleurs froides et tranchantes pour sentir la ville encore propre de sa nuit. Il y avait moins de monde dehors, on pouvait limiter le slalom entre les congénères et échapper, peut-être, à la maladie. S’acheter à manger était redevenu en quelques jours une préoccupation majeure que la plupart des habitants, acquis de longue date à la cause de l’abondance, n’avaient encore jamais vécue. Certains articles venaient à manquer, et les files d’attente qu’on ne connaissaient que pour en avoir vues dans des documentaires sur des guerres ou l’Union soviétique, avaient pris place dans le quotidien du jour au lendemain.
Melba préparait son itinéraire d’approvisionnement en mobilisant des compétences de stratège et de logisticienne pour optimiser le temps de sortie alors imparti aux citoyens de cet infortuné pays. Elle intégrait toujours dans son circuit un moment de flânerie vagabonde qui consistait à trottiner par des ruelles fleuries habitées de maisonnettes et du chant des oiseaux, particulièrement loquaces en ces temps de grand silence humain.
Alors qu’elle émergeait de l’une de ces ruelles, Melba aperçut, surgissant du cabas d’une dame pressée de regagner son logis, un bouquet de lilas. Quand les temps sont étranges, on gagne à être observateur. Ce bouquet insolent de printemps, Melba en rêvait. Il lui arrivait de passer sous les arbustes chargés de fleurs violettes, mauve ou blanches qui s’aventuraient par-delà les murs de jardins privés, et de marcher très lentement, en fermant les yeux, pour se laisser envahir les narines par la fragrance lourde et pointue des grappes de couleurs.
D’où venait cette femme ? Il fallait retrouver la source. Des fleurs libres sans l’artifice d’un emballage ou d’une collerette de plastique, un simple bouquet de fleurs venues des champs, ici, en pleine grande ville ? Pour Melba, c’était signé. Sauf qu’il fallait reconstituer la trajectoire et remonter le trajet avec le soin d’un sioux.
Toute forme de distraction était la bienvenue en ces temps de confinement. Aussi Melba délaissa-t-elle le planning de ravitaillement qu’elle s’était établi pour se lancer dans cette quête. Quelqu’un aurait-il pu offrir cette brassée de fleurs de son jardin ? Ce serait une fort triste nouvelle, songeait Melba, se ravisant en pensant au plaisir de cette dame un peu pesante qui en aurait été si heureuse. Mais elle n’y croyait pas et se mit à descendre l’avenue commerçante où la mystérieuse femme avait dû passer pour remplir son cabas de victuailles.
Les commerces de bouche y étaient légion et exerçaient un pouvoir d’attraction encore plus élevé depuis qu’on cherchait pitance à toute heure. Ils répugnaient tout autant car il fallait y éviter nombre de congénères pour respecter les règles vitales de distanciation physique. Les trottoirs avaient comme rétréci depuis l’apparition de l’épidémie : y croiser un semblable était devenu un casse-tête consistant à évaluer la trajectoire de l’autre et à y adapter la sienne. Or, rien n’était plus imprévisible qu’un humain en goguette en période de confinement ; rencogné qu’il était en son fort intérieur, ses sens étaient en alerte selon une logique qui n’avait été développée que par lui et pour lui seul.
Les fumets des étals ne faisaient pas dévier Melba. Elle descendait la rue malgré les obstacles principalement humains troublant sa concentration mais qui ne sapaient pas sa détermination. Puis elle les vit. Ils commencèrent à apparaître dans les mains des passants. Un, deux, et le seau. Un modeste seau de plastique blanc. Peut-être un ancien pot de peinture qui s’offrait une nouvelle vie. Il en restait. De beaux bouquets de fleurs gonflées et sauvages. Les mains calleuses du vendeur surgirent devant elle, suivies de son visage. « C’est cinq eurrrros ». Des traits taillés en angle, le pantalon en accordéon et les souliers aux bouts carrés, une touffe de cheveux à la coupe improbable, l’accent inimitable. Le vendeur venu de quelque pays de l’est indéfini qui se campait devant les boutiques très fréquentées du samedi pour écouler des fleurs coupées on ne sait où était revenu ! Des fleurs aussi campagnardes, lui seul pouvait en rapporter dans la ville en compagnie de son accent dansant et de son allure flottante de nomade. Lui et son monde cahotant que certains maudissaient étaient de retour !
Melba prit le bouquet contre l’argent et s’éloigna joyeuse. L’homme d’ailleurs avait ressurgi en compagnie de son attelage brinquebalant de fleurs, d’autrefois et de mots qui roulent. Elle tenait le bouquet frais fermement en main comme un trophée clandestin. Est-ce que cela pouvait se voir, dans la rue, que ces fleurs la faisaient danser ? Elle rentrait chez elle enveloppée dans un air de musique klezmer et dans le parfum insolent de grappes blanches et violettes. C’était sans doute invisible qu’elle flottait un peu par-delà les clôtures et les toits, à la manière d’un personnage du peintre Chagall.
Elle remplit un vase d’eau bien fraîche. Les branches du lilas étaient entravées par une lanière déchirée d’un linge blanc, encore une chose ancienne. Elle démaillota de leur lange les tiges brunes et les laissa trouver seules leur place contre les parois du vase. Les grappes de fleurettes étaient aussi denses et serrées que les oeufs de caviar dans la petite boîte qu’on ouvre à Noël. Le parfum commença à se répandre dans l‘appartement, ramenant à Melba la tenace musique tsigane et son pas dansant. Elle se mit à rire. Malgré la fermeture à double tour des frontières terrestres, il y avait des voyages que le confinement n’interromprait pas. Elle se saisit du vase et le disposa près d’une fenêtre entrouverte pour qu’il profite d’un air bien frais. Ceci accompli, Melba estima qu’elle avait fait tout son possible pour prendre soin de son bouquet. Elle chaussa ses baskets et ressortit à la recherche de pain du jour.
Lorsqu’elle revint, elle fut saisie par elle et lui. Lui surtout. Et son air auto-satisfait. Il trônait au salon, lisse et écarlate. Melba sentit un début d’exaspération sourdre en elle ; elle se dirigea vers la salle de bain pour se laver soigneusement les mains, les décontaminer de l’extérieur comme si elle venait de sortir du coeur d’une centrale nucléaire. Melinda était encore au téléphone. Elle l’entendait proférer un chapelet de conseils et préféra retourner au salon. Elle s’assit en face de l’intrus, huma l’air et se contint. Qu’avait-il à lui dire ? Fière allure.
« Je suis tombée dessus au Franprix, alors je l’ai rapporté », commenta Melinda qui avait terminé sa dissertation téléphonique. Melba avait parfois du mal à croire que sa soeur et elle avaient été élevées au même endroit par les mêmes parents. « Je ne m’y attendais pas, j’en ai profité. Pas mal, qu’en penses-tu ? C’est tellement rare d’en trouver maintenant. » Melba se leva et s’approcha de la collerette de plastique transparent qui enserrait dix roses rouges. Aucun parfum, comme c’était à craindre. Des roses sans odeur de rose. Elle ne fit pas de commentaires. C’était son anniversaire, et sa soeur avait pensé lui faire plaisir.
« Il faudrait les mettre dans l’eau ».
« Ah oui, elles tiendront plus longtemps », s’exclama Melinda.
Sitôt dit, elle s’empressa vers un placard, en extrait un vase, tira la collerette de plastique qui horrifiait Melba en train de penser à la planète, disposa les roses en une ronde régulière qu’elle exposa sur la table avec une lueur de contentement dans l’oeil à laquelle Melba répondit d’un petit sourire plat. Comment expliquer à sa soeur qu’elle n’aimait pas le plastique autour des fleurs, qu’elle n’aimait pas les fleurs sans parfum qui devaient arriver des Pays-Bas ou du Kenya sans avoir jamais connu la terre, avaient parcouru des kilomètres alourdissant leur bilan carbone à toutes les deux... Sa soeur, une créature survitaminée étanche à la nature, incapable de se rendre compte par elle-même du moindre changement de saison, attentionnée, extravertie, généreuse, et soûlante. Très fière de son cadeau. Ma soeur aime les fleurs. En voilà.
La soirée arriva, se passa, Melba ne dit rien. Les deux soeurs partageaient cet appartement et le salon se partagea les bouquets. Melba hissa les roses en haut d’une étagère d’où elles disposaient d’une vue imprenable sur la satisfaction de Melinda. La nuit venue, Melba installa son bouquet de lilas près de la fenêtre entrouverte de la cuisine afin qu’il se régénère à la fraîcheur de la nuit. Le lilas ne goûte pas la chaleur. Melba voulait que son bouquet dansant lui tienne compagnie le plus longtemps possible.
Le lendemain, une grappe de fleurs avait bruni et s’était racornie. A la grande tristesse de Melba. Elle jeta la branche, changea l’eau du vase et plaça les fleurs près de la fenêtre ouverte de sa chambre pour qu’elles profitent de la brise du matin. Malgré la tige perdue, son bouquet demeurait d’une belle touffeur blanche, violette et mauve. Entrant dans le salon, Melba leva les yeux vers les roses impassibles. Elle ne changea pas l’eau, se mit à ses affaires, très occupée, s’immobilisa soudain et se mit à rire. Le parfum insolent du lilas venait d’arriver jusqu’à son nez. « Qu’est-ce que tu as ? », demanda Melinda. Melba continua à rire puis plongea son regard par la fenêtre jusqu’à ce grand tilleul frissonnant sous l’effet du vent qui pommelait leur horizon.
Elles déjeunèrent avec le bouquet de lilas sur la table et les roses en embuscade au-dessus de leurs têtes. Lorsqu’elles eurent débarrassé, Melba rapporta le bouquet à la cuisine pour qu’il se remette de la chaleur de midi. Et c’est ainsi que le lilas compagnon redevint vagabond, déplacé d’heure en heure et de pièce en pièce. Il n’était jamais là où Melinda l’attendait, il passait parfois la nuit dans la chambre et son parfum réveillait Melba qui se levait et, sur la pointe des pieds le rapportait à la cuisine dans une atmosphère plus propice à la fraîcheur nécessaire à sa longévité. Melba se désolait quand elle découvrait au matin qu’une nouvelle grappe s’était fanée. Elle s’étonnait de la coordination étrange entre chaque branche qui faisait qu’une seule d’entre elles périssait chaque nuit, comme ayant compris que Melba avait besoin de ce bouquet pour supporter la dureté d’existence d’une confinée.
Sa soeur dormait dans un coin du salon sur le canapé clic-clac, avec les roses en surplomb, toujours à dix. Melba voyait son bouquet voyageur rétrécir un peu plus chaque jour mais rester beau et charmeur comme à ses débuts. Il poursuivait ses pérégrinations fantasques de pièce en pièce en déplacements que les soeurs confinées, en humaines qu'elles étaient, n’auraient jamais pu se permettre hors de leurs quatre murs malgré leurs attestations. Il profitait de nouveaux décors, d’ustensiles et de biens meubles pour lui tenir compagnie. Cependant il s’amenuisait. Il ne lui restait plus que deux branches ornées de fleurettes blanches et gonflées comme de la crème chantilly fraîchement battue, à lutter contre l’oxydation marron affairée à les altérer, inexorablement. Les roses ne faiblissaient pas, caoutchouteuses et plastiques. Melba ne cherchait pas à savoir si sa soeur changeait l’eau. Elle ne lui expliquerait pas que ces roses, ne ressortant pas de la nature, l’enfermaient dans le confinement au lieu de l’en sortir. Melinda ne comprendrait pas. Peut-être se vexerait-elle. Or elle voulait maintenir des relations sereines avec sa soeur jusqu’à la fin du confinement. Elle continuait donc sa relation clandestine avec son lilas décati et charmeur. Elle s’amusait de l’approcher, de le renifler, de le déplacer puis de l’arranger encore, avec toujours, sans qu’elle puisse le réfréner, un sourire aux lèvres qu’elle dissimulait à Melinda de plus en plus boudeuse, préoccupée par des soucis amoureux.
Elle ne jeta pas la dernière branche lorsque celle-ci commença à faner. Elle continua à la promener de pièce en pièce, l’air de rien, dans une eau sans cesse renouvelée, sauf qu’elle évita de la placer trop fréquemment au salon. Les déplacements du bouquet se muèrent peu à peu en allers et retours entre la cuisine et la chambre, près d’une fenêtre ouverte. Melinda semblait ne rien remarquer, jusqu’au jour où, venant de se fâcher avec son amoureux, elle s’écria en voyant la fleur rétrécie en petites concressions sombres : « tu devrais jeter cela, c’est répugnant ». « Pas encore, j’ai quelque chose à faire avec », protesta Melba. Elle n’avait rien d’autre à espérer avec ce bouquet mort que de souhaiter qu’il survive encore par on ne sait quel miracle aux roses toujours impassibles du salon. Elle ne pouvait se résoudre à perdre avec lui une forme de liberté de rêver qui rendait l’enfermement obligé supportable. Comment faire ? Le vendeur à la sauvette n ‘était pas revenu. Les quelques fleuristes qui avaient pu ré-ouvrir ne proposaient que des plantes et des fleurs rigidifiées par les serres et un calibrage implacable. Un jour, Melinda, peut-être soudainement mûe par une compréhension souterraine de quelque chose, jeta les roses. Alors Melba se sépara de la dernière branche de son bouquet fantasque et joyeux. Elle voyait bien à la sortie des magasins les sacs de terreau partir sous les bras des habitants du voisinage. Chacun reconstituait sur son balcon ou dans un coin de mur une petite campagne avec quelques tiges, trois brins de graminées et voyageait dans ses décimètres carré d’espoir vers des paysages infinis d’arbres et de prairies.
Melinda gémissait, recroquevillée sur un coin du canapé, toujours en brouille avec son amoureux. Impossible de se réconcilier quand on est séparée par cinq-cents kilomètres et qu’on se retrouve bloquée dans le deux pièces de sa soeur par les contingences de décrets et de lois interdisant toute extraction de sofa au-delà d’un périmètre d’un kilomètre. « Tu peux dormir dans ma chambre, cette nuit », lui proposa Melba. « Tu seras plus au calme. Le clic-clac, j’ai l’habitude ».
Elles changèrent les draps, déplacèrent quelques affaires, et rien de plus ne fut modifié dans leur vie de jour. Il fallait penser aux repas et Melba sortit chercher pitance dans le quartier. Une trottinette déboula d’un coin de rue avec pour pilote un petit garçon téméraire et fier que ses parents monitoraient avec flegme. La brunette ronde au bon giron qui lui servait de mère tenait en main quelque chose qui fit s’exclamer Melba.
« Puis-je vous demander où vous l’avez trouvé ? »
La femme, _au rayonnement de son visage on devinait à quel point son modeste trésor la ravissait_, désigna l’avenue d’un morceau de menton réjoui. Melba la remercia et s’engagea dans la direction indiquée, les traits contaminées par ce bon sourire. Là-bas, comme d’habitude. Elle vit d’autres de ces modestes victoires dans les mains de femmes, et puis, serrées les unes contre les autres dans un seau, les rondes de feuilles vertes couronnant les clochettes blanches du muguet.
Le premier mai était passé et avait apporté sa ribambelle de frustrations car il avait manqué du muguet le jour consacré ; or chacun voulait plus qu’en d’autres années son brin de bonheur pour se raccrocher à des repères auxquels on pouvait encore espérer croire en ces temps indéfinissables. En acheter maintenant n’avait plus le même sens mais demeurait une revanche sur le sort. Sans emballage ni mise en scène de merchandising, il était simple, vert, blanc et frais, juste beau. Qui savait où il avait été cueilli, chipé, glané, ramassé, récolté. Une jeune femme au visage et au ventre également ronds pour cause de grossesse lui expliqua dans une langue tâtonnante que la police leur mettait soixante euros d’amende quand elle les prenait en train de vendre à la sauvette. Les acheteuses portaient les fleurs délicates avec une pose chantournée du poignet, comme elles auraient tenu un bouquet de mariée.
Melba ne cessa de fourrer son nez dans l’entrelac de feuilles et de tiges pour en humer le parfum pendant tout le trajet de son retour à domicile. Elle se sentait affairée comme un renard ayant trouvé proie regagnait sa tanière d’un trot pressé pour déguster le résultat de sa traque loin des regards incertains. Elle ouvrit un placard dans la cuisine pour en extraire un verre, droit, simple, un peu haut, un verre très standard où elle serra le bouquet. Elle sautillait sans trop savoir pourquoi, comme font les petites filles lorsqu’elles sont animées par des esprits joyeux. Elle plaça le bouquet de muguet en plein milieu de la table du salon, se recula, s’assit sur une chaise un peu à distance et contempla le résultat : un vase modeste, des fleurs simples au parfum insolent qui avaient rapporté avec elles le petit refrain bohème qui balaya soudain l’étroitesse de l’appartement.
La porte claqua. Melinda et son humeur qui tourne comme de la mayonnaise étaient de retour. Elle fila dans la chambre sans un signe à sa soeur, qui ne s’en émut pas. Elle était occupée. Le confinement allait finir. Il restait deux jours. Melinda élaborait un plan pour rejoindre son prétendant, banni à cinq-cents kilomètres. En théorie, elle ne devrait pas s’éloigner à plus de cent kilomètres à vol d’oiseau à partir du 11 mai. Melba connaissait sa soeur. C’était une affranchie du futur. Elle ne se formaliserait pas de tels obstacles. Dans la chambre, elle devait être en train de faire tournoyer ses vêtements comme une furie entre le lit et le placard.
Melba se leva et regagna la cuisine. Elle ouvrit la fenêtre, s’absorba dans le balancement d’un pied de menthe en pleine croissance dans une jardinière et se sentit envahie d’une brusque bouffée de satisfaction primale. Produire sa propre nourriture provoquait en elle une sensation hybride faite d’accomplissement de soi et de domestication de la grande peur ancienne de manquer. Elle alluma la radio. Encore une rediffusion. Elle ne savait pas si elle souhaitait vraiment que le confinement se termine.
Sa soeur afficha devant le plat de pâtes son irrésistible mine boudeuse. Melba sourit à son bouquet de muguet sans faire de commentaires. Sa soeur n’avait sans doute rien remarqué et rassembla les assiettes à grand fracas pour les laver selon la répartition des tâches qu’elles avaient instaurée. Melba y passait du temps mais préférait cuisiner et assurer son équilibre alimentaire par elle-même plutôt que se plier aux fantaisies diététiques de sa soeur, grande adepte de nuggets, de pain de mie et de soda. Pourquoi deux personnes grandies dans les mêmes habitudes, les mêmes repas et les mêmes règles de vie se développent-elles si différemment? Un mystère de plus que le confinement ne résoudrait pas, songeait Melba qui regardaient des bandes grises s'installer dans le ciel découpé par la fenêtre.
Il faisait lourd, elle allait sortir. Sa peau avait besoin de sensations et des frôlements du vent incertain pour la laisser en paix. Elle rédigea son attestation de sortie, prépara son paquetage d'extérieur, un sac à dos équipé de gel hydro-alcoolique, de lunettes et d'eau, et laissa l'appartement à Melinda. Ce qu'elle y fit en son absence? Sans doute qu'elle dansa, monta le son de la musique jusqu'à exaspérer les voisins, qu'importe.
Melba rentra, réveillée par le temps lunatique qui déployait des menaces de touffeur et des remords de brise. Un suspense électrique habillait son sillage. Ses yeux brillaient. La soirée serait bonne.
À vingt heures, elles se mirent au balcon et applaudirent les soignants, comme tous les soirs. Dans les immeubles d'en face, les voisins apparurent eux aussi et ils échangèrent les petits sourires de reconnaissance devenus rituels pour se signifier le plaisir de se retrouver et de se confirmer qu'on était toujours là. Un horizon imbibé de noirceur avait pris place entre les immeubles, présageant une soirée animée. Les applaudissements se prolongeaient ce soir. On était un samedi. En temps normal, les gens seraient sortis, au bar, au restaurant, au spectacle. Ce soir ils se montreraient à leur fenêtre, pour un moment. Melinda claqua la poignée. Elle frissonnait. Elles dînèrent rapidement et elle retourna s'enfermer dans la chambre pendant que Melba s'installa sur le canapé, bien décidée à attendre. Elle entendait sa soeur se répandre au téléphone en usant d'un niveau de décibel à la périodicité sinusoïdale. Heureusement qu'il existait des forfaits téléphoniques.
Un grincement énorme trancha le silence. Melba laissa échapper un petit cri d'excitation. L'orage entrait en scène, exhalant son haleine d'averse et de bourrasque. Elle ouvrit grand la fenêtre. La nuit était tombée. Le parfum du muguet s'invitait à ses narines, se rappelant à son bon souvenir. Entre son bouquet de bohème et le mauvais temps en train de secouer l'air et la température, elle se sentit soudainement très occupée. Elle laissa son dos épouser le canapé, éteignit les lumières et décida de se laisser faire. Elle aussi avait un prétendant.
Les éclairs lardaient la nuit de lentes trouées blanches pendant qu'une pluie épaisse commençait à déverser sur la ville une fraîcheur grasse. Lançant des roulements de tambour, l'orage bombait le torse et faisait son Monsieur Loyal dans un numéro qui pouvait effrayer les enfants. A la maison, on était bien à l'abri. Melba se laissait aller à l'étonnement, l'effroi, le réconfort, passant d'un état à l'autre à une vitesse enfantine. C'était bon d'y revenir en se laissant effleurer par l'ambiguïté des températures distillée par cette pluie à la fois montagnarde et tropicale. On avait froid, on avait chaud. On ne savait que penser de cette fausse fraîcheur prompte à la trahison. Melba était disposée à se laisser séduire. Peu importerait la suite. Allongée sur son canapé à se laisser conter fleurette par le parfum vivace d'un brin de muguet, sa peau frissonnait sous les audaces capricieuse du vent qui s'invitait par le balcon et l'enlevait vers elle ne savait quelle sensationnelle ivresse.
Un fracas malpoli la tira des coussins. Ce n'était pas le tonnerre. La porte de la chambre venait de claquer en un "tchak" lourd de machette. Etat de guerre. Melba sentit le corps de sa soeur affaisser le canapé et des larmes chaudes s'écouler le long de sa clavicule. « C'est la fête de départ du confinement. Demain soir est le dernier soir et lundi c'est fini. Cela méritait bien un feu d'artifice ». Sa soeur avait toujours eu une peur bleue de l'orage. Les treillis moulant ses belles fesses et les débardeurs sexy qu'elle savait arborer depuis l'adolescence n'avaient pas anéanti l'inextinguible trouille qui la faisait hurler lorsqu'elles étaient deux petites filles. Plus osseuse, Melba ne s'aventurait pas dans ces habillements très près du corps mais elle avait moins peur des bestioles et des forêts. « Demain, chuchota-t-elle, ils ont annoncé qu'il ferait beau».
Les feulements de l'orage se firent plus lointains. Une sérénité immobile reprenait lentement possession de l'air apaisé par la pluie. Serrées l'une contre l'autre, les paupières lissées par le sommeil, les deux soeurs ne sentirent pas le calme revenu qui veillait sur elles.
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