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Les poules dans ma tête

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Hawaiienne54

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Je m'appelle Gwendoline, oui, oui, vous avez bien lu : "Gwendoline"... En celte "Gwen" signifie "pure", et "dolen" : "anneau". Mes parents m'ont donné ce nom car c'était féérique. Un anneau pur ? Un peu comme la pleine lune blanche qui éclaire le ciel noir des nuits d'hiver ?

Aussi longtemps que je me souvienne, j'ai toujours détesté ce prénom. J'ai imposé aux gens de m'appeler "Gwendo" puis "Gwen", j'ai même parfois menti sur mon nom. Je déteste les fées, les princesses et les contes : pourquoi m'avoir donné ce nom à moi qui, enfant, aimais grimper aux arbres, salir mes vêtements, jouer aux policiers et aux voleurs, me battre avec les gars et jouer au soccer ?

Bref je m'appelle Gwendoline, j'ai 38 ans, deux chiens, trois enfants et un mari. En fait non, pas dans cet ordre : j'ai un mari, trois enfants et deux chiens, une belle maison, deux autos, un travail passionnant, des amis, des projets, des rêves et des poules plein la tête...
Des "poules pas de tête"...

Le soir, je pose la tête sur mon oreiller et elles commencent à glousser...
– Tu vas mourir.
– Tout le monde va mourir, tu vas y passer toi aussi.
– Tout va s'arrêter, il ne restera rien de tes rêves, de tes pensées ni de tes souvenirs, rien de ton amour, il s'effacera avec toi, il disparaîtra.
– Le pire, c'est que tu ne sauras pas ni comment ni quand tu vas mourir. Tout le monde le saura sauf toi.
Une angoisse sans nom envahit ma tête et mon être tout entier. C'est sombre, très sombre, aspirant, terrifiant.
Chaque soir depuis que j'ai 4 ans et demi, je revis ce même sentiment.

Je me souviens très bien de ce premier soir. Le soir où elles ont commencé à me coloniser... J'avais 4 ans et demi et d'atroces lunettes épaisses pour corriger mon hypermétropie. Quand la fatigue s'installait mes yeux convergeaient l'un vers l'autre de façon disgracieuse. Mon chien "Narcisse" était né le même jour que moi, la même année. C'était mon jumeau. Je pouvais tout lui dire, il gardait le secret. Il était toujours heureux de me voir. Je passais ma main dans son pelage brun si doux et je me blottissais contre lui, c'était tellement apaisant.
Narcisse était un jeune cocker fugueur qui couraillait les petites chiennes dès qu'il le pouvait.
Un jour, lorsque j'étais en classe, mon chien décida de traverser la rue en courant et de passer sous les roues du camion du boulanger du village. C'est ainsi que Narcisse est devenu MORT.
C'est ainsi que j'ai réalisé avec effroi, horreur et détresse qu'on n'est pas forcément une vieille chose quand on meurt et que ça peut arriver à tout moment.
C'est comme ça que j'ai commencé à avoir peur. Et ça ne m'a jamais lâchée.

– Papa, je ne peux pas dormir.
– Pourquoi ? De quoi as-tu peur ?
– De mourir.
...
– Je ne veux pas arrêter d'exister, de rêver, de penser. Il ne restera rien de moi !
– Dans longtemps, quand tu vas mourir, il restera de toi ce que tu as semé. Par exemple, si tu dessines un beau papillon : il restera de toi ton dessin.
– Alors je dois essayer de laisser des choses de moi pour continuer à exister un peu...

J'ai toujours été nulle en dessin, alors je crois que c'est un peu pour ça que j'ai commencé à écrire.
Enfant j'écrivais des histoires, adolescente je noircissais des pages dans mon journal intime : j'écrivais à l'envers afin que personne ne puisse lire. Je mettais des mots sur mes maux.
J'essayais de comprendre les poules dans ma tête mais elles étaient trop fracassantes et m'entrainaient dans un tourbillon de pensées folles.

J'ai toujours eu un débit verbal beaucoup trop élevé, à tel point que mon grand-père disait que j'avais été vaccinée avec une aiguille de phonographe. Si j'avais été enfant à notre époque, on m'aurait fort probablement collée une étiquette d'enfant TDAH (trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité) et on m'aurait assomée à coup de "Ritalin". Personne n'aurait voulu entendre que tout cela c'est de la faute des poules dans ma tête. Elles piaillent, piaillent, piaillent... Elles courent tout le temps sans répit...
Et le soir... Elles ne me laissent jamais dormir...

Un jour, j'ai eu un petit être qui s'est logé dans mon ventre... Les poules ont paniqué. Les questions fusaient. Ça grouillait dans le poulailler. Je crois bien que c'est ce jour-là que j'ai commencé à dompter mes poules. Ce bébé qui poussait en moi avait besoin de sérénité. Alors j'ai commencé à les faire taire.
Mais une poule ne lâche pas facilement l'affaire... Il m'a fallu bien des années, quatre grossesses, trois bébés et beaucoup de patience pour réussir à me faire entendre dans ma tête !

Avoir des enfants m'a apporté un apaisement profond : je me souvenais de la phrase de mon père : "Il restera de toi ce que tu sèmes". Mes enfants continueront à me faire un peu vivre, quand ce sera mon tour de m'éteindre...

Quand mes enfants étaient petits, j'ai réalisé que le seul moyen de faire taire les poules, c'était de les épuiser. Ainsi le soir, au moment de poser ma tête sur l'oreiller, elles allaient me foutre la paix. J'ai commencé à cumuler les kilomètres : en nageant, en courant ou en marchant. Chaque jour je les fatiguais. Cette méthode était efficace, mais pas suffisante : il me manquait un je ne sais quoi.
Il me manquait... la sérénité...

Alors j'ai eu une idée : un chien ! En souvenir de mon jumeau tué sous les roues d'un camion ! Les chiens mangent les poules non ?
J'ai trouvé un beau bébé Beauceron dans une ferme du village. Son propriétaire lui donnait, à lui et à ses frères, des pattes de poules crues fraîchement tuées, en guise de gourmandise ! Ce chien adorait dévorer les poules !

Les poules dans ma tête ont commencé à comprendre... Elles faisaient moins les malines.
Chaque jour, sans relâche, j'ai dressé ce chiot. Il était hyperactif (lui aussi !), et au fil de mes scéances de travail, j'ai compris que le seul moyen d'arriver à faire obéir mon chien, c'était d'être calme. Complètement calme et sereine à l'intérieur...

Après des mois, des années de dressage, j'ai presque réussi à faire taire les poules. Mon chien les a fait taire. Certains diront que c'est l'âge : les années passent et on acquiert une certaine sagesse.. Je suis persuadée que non. Ce sont trois choses très précieuses qui ont réussi à leur fermer le clapet : l'amour, l'attention, la compréhension et la confiance de mon mari ; la naissance de mes enfants, me rassurant définitivement sur le fait que ma vie n'est pas vaine : je peux mourir en paix puisque je laisse trois belles traces sur cette terre. Et enfin, mon chien, qui m'a appris malgré lui, le calme et la paix intérieure.

Parfois, elle reviennent glousser et me fatiguer, je réalise alors qu'elles seront toujours là. Je ne peux pas les tuer, mais je peux les accepter, faire avec et même les utiliser : elles font que je suis cette personne unique et un peu fofolle, qui ne tient pas en place, qui aime tant rire et partager, qui n'est jamais concentrée et qui vit un jour après l'autre sans penser à demain.

Quand elles sont trop envahissantes, je me blottis dans les bras de mon chéri, mon coeur contre le sien, je regarde mes enfants grandir et devenir autonomes avec beaucoup de fierté. Si ça ne suffit pas à les apaiser : je mets mes souliers, mes écouteurs, j'attrappe la laisse, je respire profondément, j'installe le calme et je sors marcher mon chien sous la caresse du soleil.

Si je pense vraiment à la signification de mon prénom, ou plus précisément à sa sonorisation : "Gwendoline, Gwendoline, Gwendoline"... vous ne trouvez pas, vous, que ça ressemble à des gloussements ?
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Bisaigue12 · il y a
La sagesse due à la maitrise du caquetage intérieur, nous en rêvons tous...belle façon de le raconter!
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Thierry Darno · il y a
As-tu réellement eu des poules dans ta têtes? ou c'est juste une histoire? :-)
Pis la survivance c'est ce que tu laisses derrière toi: tes enfants, tes écrits ou autres "œuvres",et les souvenirs de toi dans ta famille et tes amis...
C'est le destin de l'humanité.
Et encore une fois félicitations, ta plume est agréable à lire.

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