Les Pierres Vertes

il y a
8 min
6
lectures
0
Les Pierres Vertes
An Drumond Kastl e oa hanvet


Le brouillard était épais, lourd, mouillé, depuis quelques jours déjà. Le temps était figé dans cette grisaille maussade à laquelle les humeurs s'étaient accordées. Comme chaque matin depuis des décennies, depuis le toujours qu'elle connaissait, Séraphique s'était levée, avait passé le temps nécessaire à ajuster sa coiffe de ses grosses mains avant d'ouvrir son commerce, le seul de l'île. La boulangerie, c'était elle ; le bar, c'était elle ; l'épicerie, c'était encore elle. Ce n'est pas à ces tâches quotidiennes qu'elle vaquait en ce jour de juin. Elle préparait un couffin, elle, elle qui n'avait jamais porté d'enfant ; mais les gestes qu'elle avait eus pour ses plus jeunes frères et sœurs revenaient instinctivement. Elle s'affairait, le froid avait envahi la fillette. Elle ajusta les petits draps brodés et disposa les fleurs, des roses et des fuchsias, ramassées à la va-vite contre la façade très blanche de son commerce, moitié pour que le bébé soit entouré de beauté moitié pour chasser l'odeur. En silence, elle plaça l'enfant dans le berceau. Puis elle ouvrit la grande armoire, celle héritée de ses parents puisque c'était elle, pauvre vieille fille, qui était restée au foyer des ancêtres. Elle sortit tous les linges brodés qu'elle possédait et les apporta dans la salle où le recteur Le Jeune et le maire, Victor Masson, étaient présents. Ils étaient accompagnés du secrétaire de mairie, monsieur Labite, de monsieur Colin, syndic des gens de mer, et de quelques patrons pêcheurs. Ils parlaient peu, toujours en breton, les rares mots étaient échangés à voix basse de manière à ne pas troubler les personnes étendues sur les tables. A l'étage, treize hommes reposaient encore. Les femmes s'affairaient sans bruit autour d'eux. Les draps furent découpés en quelques gestes précis avant que les hommes ne les recousent en sorte de sacs à viande. C'était ce que Séraphique pouvait offrir de mieux. Elle pouvait faire une chose encore : servir à tous les présents, ceux qui étaient debout en tout cas, un verre de remontant pour réchauffer les corps et les cœurs. En tant que représentant de Dieu, Guillaume Le Jeune fut le premier servi, puis Victor, représentant des hommes. Ce n'était pas la première catastrophe que ces deux-là traversaient ensemble : trois ans auparavant, en 1893, ils avaient fait face à une terrible épidémie de choléra qui avait décimé la population de l'île : cinquante-quatre morts sur les quelques cinq centaines que comptait Molène. A nouveau, des décisions rapides devaient être prises. Les dernières planches de bois, même celles qui devaient constituer la toiture de l'école, avaient été utilisées pour la construction de quelques cercueils, et cela n'avait pas alors été suffisant. L'étymologie du nom de cette île n'était pas « île chauve » en vain. Cette fois encore, de simples linceuls entoureraient les corps raides qui arrivaient à un rythme régulier. Le linge n'y suffirait pas, quelques uns seraient enfermés dans des voiles de rechange. Il fallait d'abord s'occuper d'identifier les victimes, ce ne serait pas simple. Un numéro fut attribué à chaque dépouille minutieusement décrite, les effets personnels recueillis soigneusement conservés.
Vers 7h ce mercredi matin, Mathieu, le patron pêcheur du « Couronne de Marie », et ses deux compagnons de mer avaient aperçu deux hommes chevauchant un morceau d'épave qui ressemblait à une ancienne porte, ils avaient d'abord cru à des phoques gris comme il s'en rencontre tant dans ce coin perdu. Ils hissèrent avec peine les malheureux transis et trempés sur le pont. Sans comprendre d'autres mots que leurs noms entre deux claquements de dents, William Godbolt et Charles Wood, Mathieu et ses matelots avaient offert des habits à peine plus secs et, abandonnant les casiers à langoustes qu'ils étaient venus relever, ils rentrèrent au port déposer leur étrange et étrangère pêche. Ils firent la surprise des caseyeurs qui, comme eux, se risquaient sur la mer pour nourrir leurs familles nombreuses. Mathieu était toujours le plus matinal, jamais pourtant il ne rentrait le premier. Les deux rescapés blêmes et transis furent amenés au bar de Séraphique où ils trouvèrent vêtements chauds, réconfort et gnôle. Rapidement, un bateau de pêche les conduisit au port du Conquet, sur le continent, où ils furent pris en charge par des personnes plus expertes en langues exotiques. Par chance, ils n'eurent pas à croiser les embarcations qui, moins heureuses, n'avaient sorti que des corps morts des flots. Les morceaux d'épave qui rendaient la navigation plus périlleuse, surtout dans cette brume, n'avaient pas été récupérés. Un jour ordinaire, chaque bout de fortune de mer aurait été promptement arraché des eaux, le bois était une denrée précieuse sur cette île pelée. Les pêcheurs avaient les sens anesthésiés par l'absence de bruit et de visibilité, acteurs aux voix monocordes et basses qui évoluaient dans un décor monochrome et ramassé, on aurait pu entendre leurs muscles se tendre dans l'effort si les cris des cormorans et des goélands s'étaient fait plus discrets. La vie fruste et difficile que ces marins menaient avec leurs semblables, ils étaient d'ailleurs tous plus ou moins accousinés, à l'écart de la modernité et de la foule, à pourtant moins d'une heure de navigation du monde, les avait habitués à côtoyer la mort. Les accidents de mer étaient fréquents. Mais en ce dix-septième jour de juin, le nombre de noyés extirpés des flots et l'abondance de planches leur avaient fait prendre la mesure de la catastrophe. La minuscule Ophélie en chemise de nuit avait tiré quelques larmes aux yeux gris des pêcheurs bourrus du « Notre-Dame de la Garde ». C'est elle qui reposait dans le berceau de la chambre de Séraphique ; on aurait entendu la tenancière chanter une berceuse, mais cette allégation est improbable, invérifiée, invérifiable, Séraphique n'aurait jamais chanté en dehors des heures de messe. Son commerce était pour l'heure devenu le centre névralgique de l'île vers lequel tous offraient leur temps, leur linge, leurs croix. Seul le canot de sauvetage était en mer, à la recherche d'un improbable miracle, mais les bateaux de pêche étaient à quai et les fours à varech abandonnés. Dans la mort, on oubliait que les noyés avaient été anglais et ennemis congénitaux.
Le lendemain, pour ces hommes, ces femmes, cette fillette d'une dizaine d'années, ce bébé, retrouvés au gré des vagues, et surtout pour ceux qui ne réapparaitraient jamais, ils préparèrent une lugubre proëlla, cérémonie destinée aux légions de disparus en mer de ces îles du Ponant où l'on gagnait sa vie à la sueur des fronts chargés d'embruns et de vent. L'eau bénite faisant moins défaut que l'eau douce, le recteur Colin ne fut pas avare de bénédictions pour ces morts sans doute tous protestants, « Tous fils de Dieu dans le malheur » rétorqua-t-il aux vagues interrogations de quelques plus bigots que lui. Les Skréos suivirent la procession depuis la place centrale où se trouvait le commerce de Séraphique, c'est-à-dire sur le port, à travers tout le village triangulaire accroché à la face Sud-Est de l'île, bien à l'abri des vents froids qui soufflent du Nord, jusqu'à l'église qui balançait sa cloche avec force faisant résonner un glas lugubre. Quelques moutons, aussi noirs que les habits des Molénais, arrêtèrent quelques instants de fouiller l'herbe rare, rase et salée, herbe bretonne sous laquelle ces citoyens anglais requiesqueraient en paix jusqu'à ce qu'ils soient identifiés et réclamés, à condition qu'ils le soient un jour. Les femmes, l'enfant et le bébé furent ensevelis dans le petit cimetière molénais, les hommes devant l'église à la couverture d'ardoise dédiée à Saint-Ronan, évêque venu d'Irlande... le destin est parfois joueur. Le soleil était sorti de la brume, un nouveau cadavre de la mer. Ce serait le dernier à recevoir une sépulture sous cette terre aride. D'autres échoueraient à Ouessant, Portsall, Argenton, et jusqu'à Plouescat, partout ils recevraient pareil accueil. Le Léonard est un roc, il n'est pas de pierre. Les insulaires avaient fait de leur mieux, ils avaient abandonné leurs tâches dans une pitié et une piété partagées, les grands drames rapprochent ceux qui souffrent d'une même douleur. Ces êtres, rejetés de la vie, de la brume et de la mer, semblables à des spectres, ils les avaient accueillis comme s'il s'était agi des leurs.
Quand Godbolt, Wood et Macquardt, récupéré par un bateau ouessantais, furent non seulement entendus, mais aussi compris, on put mesurer toute l'ampleur de la catastrophe. Les rescapés étaient respectivement hommes d'équipage et passager à bord du steamer britannique, le Drummond Castle, piloté par le commandant William Pierce. Le navire parti du Cap, en Afrique du Sud, devait toucher Londres le lendemain, il heurta les Pierres Vertes, un mauvais récif au Sud d'Ouessant. Pour la dernière nuit de traversée, comme cela se faisait traditionnellement, une fête avait été donnée pour marquer le retour au pays. Le commandant et son équipage paraissaient aux aguets, le Fromveur battu par des courants violents est un passage délicat qui ne souffre aucune erreur. Mais il faut bien avouer qu'à quelques heures du but, l'ambiance festive et l'alcool aidant, la veille avait pu être allégée. Les hommes, les femmes avaient revêtus leurs plus beaux atours, les enfants étaient probablement endormis, tous étaient heureux et soulagés que les trois semaines de navigation s'achevassent enfin. Le dîner avait été un franc succès, nul n'eut imaginé que la plupart des estomacs remplis de mets délicats feraient le bonheur des crabes charognards qui finiraient peut-être dans un casier du « Couronne de Marie ». Le commandant Pierce aurait-il été trop confiant en sa grande expérience ? Aurait-il laissé son flair diriger les manœuvres ? Aucun navire de cette taille, jamais, ne se serait aventuré sciemment en un tel endroit où les roches affleuraient de tous côtés. Aurait-il confondu Pierres Vertes et Pierres Noires dans le brouillard, deux pièges de granite pareillement dangereux au large desquels il valait mieux frayer ? Le Drummond avait mis très peu de temps à sombrer, une poignée de minutes, moins d'un quart d'heure si l'on se fiait aux témoignages des rescapés qui se trouvaient tous trois sur le pont au moment du naufrage, et aux aiguilles des montres au bras des noyés figées par l'eau salée sur la minute qui suivait les vingt-trois heures. Godbolt rapporta que le commandant avait entendu un frôlement le long de la coque, il avait pensé à un échouage et donné l'ordre de préparer les chaloupes. Il ne crut pas bon de lancer les opérations d'évacuation du vaisseau, hélas! Les roches avaient découpé l'habitacle sur une grande longueur. Le paquebot coula à pic entraînant dans sa perte ses deux cent quatre-vingt-six passagers en tenue de soirée ou de nuit. Macquardt raconta comment toute la nuit durant il avait lutté contre le froid perçant de la mer d'Iroise partageant un bout de bois, maigre radeau, avec un compagnon d'infortune qui mourut à l'aube naissante seulement teintée d'un gris plus clair.
L'île Molène n'avait pu donner l'alerte lors du sauvetage inespéré de Godbolt et Wood, le câble de son télégraphe était en panne depuis quatre mois et aucune communication visuelle n'avait été possible en raison du mauvais temps. Molène avait été plus isolée que jamais. Ouessant, un peu mieux équipée, avait informé le Conquet du sauvetage du passager Macquardt qui se croyait le seul survivant. Le Conquet informa Brest. Brest informa Londres. Londres informa les familles. Les journalistes français et anglais furent profondément et unanimement, une fois n'est pas coutume, touchés par ces hommes et ces femmes qui avaient réagi avec une humanité si simple, si évidente, si peu commune. Ils en témoignèrent dans leurs articles largement relayés jusqu'Outre-Manche. Les proches des péris en mer furent reçus dans des familles qui, un jour, avaient connu une souffrance identique. Alphonse Bertillon en personne, le fondateur de l'anthropométrie, s'impliqua dans l'identification des corps afin que quelques uns puissent achever leur voyage et rejoindre le sol anglais.
La perfide Albion ne fut pas fidèle à l'adjectif la caractérisant trop fréquemment. La reine Victoria elle-même fut touchée des ultimes soins apportés à ses sujets. Elle s'enquit de la meilleure manière de manifester sa reconnaissance. Au mois d'avril du printemps suivant, un jour sans brume ni naufrage, des mains du ministre chargé de la remise des récompenses, Ouessant reçut de quoi ériger une flèche à son clocher, sans doute parce qu'elle avait été la plus prompte à réagir. Une somme conséquente fut versée à Portsall qui construisit un beau quai, le quai Victoria, celui qui se pare dorénavant de l'ancre de l'Amoco Cadiz et qui résista jusqu'aux tempêtes de l'hiver 2013-2014. Molène fut, quant à elle, vraiment gâtée. Les patrons des bateaux de pêche furent tous décorés. La construction d'une citerne fut financée et sa mise en œuvre commença aussi rapidement que possible : les prochaines victimes de naufrages seraient nettoyées plus soigneusement qu'à coups de goupillon. Symboliquement la citerne fut composée de vingt-deux longues dalles et de deux plus courtes, ces dalles représenteraient les victimes ensevelies dans l'île, les adultes et les enfants. Une belle horloge orna bientôt le clocher de l'église de cette commune qui, au vingt-et-unième siècle encore, marque l'heure anglaise. L'abbé Le Jeune, lui, reçut un ciboire en or qui trouva immédiatement sa place dernière une vitrine, présent inutile et trop précieux, mais présent catholique s'il en fût, comme les habitants de la petite île l'avaient été en poussant leurs morts dans le cimetière trop étroit pour accepter ceux que la mer leur imposait. Victor et Guillaume n'eurent plus à traverser de catastrophe de conserve, mais ils avaient toujours bien travaillé ensemble, jamais a priori d'accord, sachant se compléter pourtant, chacun à sa place, chacun à sa tâche. Séraphique fut tout particulièrement honorée en recevant la Victoria Cross, cette médaille fabriquée pour les héros de la guerre de Crimée...le destin est joueur ! On raconte que, ce jour-là, Séraphique, la vieille et usée Séraphique, la droite et dure Séraphique, plus solide que le clocher de l'église, plus aride que les terres de son île, on raconte que Séraphique pleura. On raconte que Séraphique pleura...On raconte que plus jamais Molène ne manqua d'eau.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,