Les pierres de Paris

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"Je hais la réalité mais c'est quand même le seul endroit où se faire servir un bon steak". Comme Woody Allen, la réalité m'a toujours posé problème. Elle est bien trop absurde. Pour lui ... [+]

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Il effleure une pierre glacée : jamais il n'a senti pareille chaleur. Plus intense encore que celle des sables du désert marocain, où il avait marché pieds nus après avoir parié avec ses amis qu’il était capable de traverser une dune sans ses sandales. Il n’avait tenu que six mètres. Plus brûlante encore que celle du caramel bullant dans la casserole de sa grand-mère où, trop pressé d’attendre que la vieille femme le verse sur le blanc des îles flottantes, il avait trop souvent trempé ses doigts. Cette chaleur-là est plus ardente encore. Différente, aussi. Traversant sa peau, sa main, atteignant ses os, irradiant jusqu’à son avant-bras. Oui, c’est le mot : cette chaleur-là irradie. Comme les infrarouges s’élevant de la terre, les soirs d’été.
Mais ce n’est pas l’été. Aucun soleil ne frappe le mur de l’église de Notre Dame de Lorette, où il vient de poser la main avant de la retirer aussi vite, effrayé par sa découverte. Il ferme les yeux et souffle. Il a dû se tromper. Il frôle de nouveau le mur : il est de nouveau glacé. La chaleur a disparu. Pourtant il sait, il sent qu’elle n’est pas loin, cachée quelque part par là, au creux de la pierre. Il avance de quelques mètres et finit par la trouver : la chaleur étrange et vrombissante.
Il cherche une explication, car il y en a forcément une. Peut-être que l’église a installé là une colonne de chauffage. Il entre pour vérifier. A l'intérieur il étudie la pierre, la touche : elle est chaude, bouillante presque, pourtant il fait ici un froid d'église. « Puis-je vous aider ? » demande quelqu'un derrière lui. Un curé ou bien un prêtre – il n'a jamais su la différence, à vrai dire il s'en moque. « Non, enfin si, je suis juste un peu curieux » répond-il. « Je me demandais pourquoi le mur est aussi chaud ». L'homme de foi approche et touche la pierre à son tour. « Je ne sens rien » dit-il. « Si, là » dit le jeune homme. Il attrape les doigts de l'homme de foi et les plaque en plusieurs endroits. « Vous ne sentez pas ? Y a-t-il une colonne de chauffage à l'intérieur ? »
« Je suis désolé, monsieur » dit le curé en reculant de quelques pas. « Ce mur est glacial, je ne comprends pas ce que vous voulez. » Le jeune homme recule, lui non plus ne comprend pas. Il sort de l'église et prend la direction du métro. A-t-il imaginé tout cela ? Inquiet, il touche la rame du wagon où il s'est assis : froide. Oui, il a probablement rêvé, peut-être a-t-il un peu de fièvre, et la chaleur qu'il a senti n'est rien d'autre que celle de son propre corps, projetée sur la pierre. Il n'est pas sûr que cette explication vaille quelque chose, mais il s'en contentera.

Il rentre chez lui. Il habite le quartier des Olympiades, du XIIIème arrondissement de Paris. Il vit dans l'une de ces immenses tours HLM, moche et austère. Il s'en moque. Il préfère encore cela aux tours de la banlieue, les vraies. Au moins, ici, il est au cœur de Paris. Symboliquement, c'est important. Essentiel, même. Il peut dire : « je vis à Paris, je suis Parisien ». Pour ses parents, cela change tout. Qu'ils imaginent qu'il a réussi, un peu, c’est tout ce qui compte.

Le lendemain il prend la ligne 14, puis change à Gare de Lyon pour la ligne 1, direction Saint-Paul. Il a rendez-vous dans une petite agence de pub du Marais. Elle recherche un graphiste. Il a le bon profil. Son diplôme en poche, il s'était promis de ne jamais travailler pour la publicité. Ç'aurait été comme vendre son âme. Il avait de grandes idées, il voulait être un artiste. Un homme libre. Seulement voilà : c’est la crise. Il y a du boulot nulle part. Alors il a modifié sa vision des choses. Maintenant il comprend qu'être un homme libre c'est d'abord gagner de l'argent. Peu importe le job, au fond, c’est la pauvreté qui aliène. Il ne trouve plus si honteux l’idée de travailler dans la pub. Alors, il a répondu à l'annonce.
Il sort de son rendez-vous après deux heures d'entretien. Tout s'est bien passé. Il a fait bonne impression. L'agence cherche un gars comme lui, « jeune, débordant d'énergie, quelqu’un qui en veut ». Comprenez : malléable et pas cher. S'il est pris, son boulot sera de retoucher les photos de montres, voitures ou filles avant qu'elles soient publiées dans les magazines. Rajouter un reflet par ici, enlever une ride par là. On lifte les objets comme les mannequins, publicité mensongère. Peu lui importe. Il doit gagner sa vie.
Après l’entretien il se promène dans le quartier. Il n'a rien d'autre à faire. Il regarde les boutiques de créateurs, vêtements ou objets design, ici il n'y a que ça, ou presque. Il trouve cela beau mais il se demande dans quelles circonstances on peut porter de tels vêtements et à quoi servent ces objets design. Il se dit que cela jurerait avec la décoration cheap de son appartement, en haut de sa tour du treizième.
Il s'arrête pour acheter quelques fallafels dans une échoppe de nourriture à emporter. Il paie et, en attendant que son repas soit prêt, il s'appuie dos contre le mur. C'est là qu'il la sent une nouvelle fois, la chaleur. Il sursaute de surprise, s'éloigne de quelques pas, regarde autour de lui. Tout à l'air normal. Il est dans une rue bondée, des touristes et des passants tout autour. Il n'a rien à craindre. Il s'appuie de nouveau contre le mur : c'est bien elle, la chaleur, identique à celle de l'église, ou du moins pas tout à fait identique mais semblable, pas tout à fait la même car plus intense encore. Mais il y a autre chose. Un bruit. Ou plutôt un murmure qui semble venir de la chaleur, de la pierre elle-même, alors il plaque son oreille tout contre elle. Il plaque son oreille et il constate que le murmure vient bien de là. Ce n'est pas comme si des gens parlaient de l'autre côté du mur, non. Les voix viennent de l'intérieur de la pierre, comme si le mur lui-même lui murmurait quelque chose. Il ne comprend pas les mots mais il sait que certaines voix – car il y en a plusieurs – parlent en français : il reconnaît l'intonation. D'autres parlent dans une langue inconnue, avec les « r » un peu roulé, une langue aux accents qu’il pense de l'Est.
Soudain une voix bien réelle l'interpelle : ses fallafels sont prêts. Il les attrape, un peu perdu, et reprend son chemin en longeant les murs, afin de pouvoir les frôler discrètement du bout des doigts. C’est encore là. Partout il sent la chaleur, il entend les murmures : il n'a même plus besoin de coller l'oreille, tout se passe comme si l'étrange phénomène s'amplifiait à mesure qu’il avance.
Il rejoint la rue des Rosiers, effleure encore les pierres et cette fois n'entend plus des murmures mais des cris. Les pierres crient, l'intérieur des pierres crie, il y a aussi des prières, il croit entendre des prières dans la chaleur des murs, et des cris. Alors il crie lui aussi, tout cela devient insupportable, il n’a jamais eu de goût pour l’étrange alors il hurle, laisse tomber les fallafels et court vers le métro pour aller se réfugier dans sa tour moche et rassurante du quartier des Olympiades.

* * *

Le soir, il cherche sur Internet. Il tape « pierre, chaleur, murmures, cris, rue des Rosiers ». Il a besoin de trouver du sens. Peut-être que quelqu'un a déjà vécu la même chose, sur Internet on trouve toutes sortes de témoignages de personnes ayant expérimenté des phénomènes anormaux, mais sur ça, sur son cas, les pierres pleines de chaleur qui murmurent et parfois crient, il ne trouve rien. Les seuls résultats s’affichant sont ceux sur l’attentat de la rue des Rosiers, le 9 août 1982, contre le restaurant Goldenberg. Mais rien, absolument rien sur les murs qui chuchotent. Pourtant il sait qu'il n'a pas rêvé. Il sait qu'il y a une explication.
Etrangement il n'a pas vraiment eu peur. Certes il a hurlé et s'est enfui en laissant tomber ses fallafels, mais c'était plus par incompréhension plus que par peur véritable. Les cris de la pierre, il en est certain, n'étaient pas menaçants. Ils n'étaient pas contre lui. C'était des cris d’autrefois. Des fantômes. Oui, tout comme les murmures, tout comme la chaleur elle-même, ils viennent du passé. Pourquoi n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? Maintenant il comprend. Il ne sait pas expliquer précisément pourquoi mais soudain tout lui semble logique. Ce qu'il a senti, cet étrange phénomène qu'il a perçu dans les murs de Paris, ce n'était rien d'autre que la mémoire de la pierre. La mémoire des gens à qui appartenaient ces cris.
Il touche immédiatement le béton brut sous sa fenêtre : rien. Sa tour des Olympiades a une trentaine d'années seulement, elle n'a pas suffisamment vécu pour porter la chaleur, elle n'a pas encore de mémoire. Mais les pierres du Marais, elles, comme celles de l'église Notre Dame de Lorette, ont plusieurs siècles de vie, elles ont une histoire lourde, riche, chargée. Les hommes qui sont passés devant elle, ceux qui les ont touché, qui ont vécu dans leur sein ou sont mort à ses pieds, ont laissé une empreinte indélébile sur elles. Et lui, le graphiste raté, il est capable de sentir les marques qu’ils ont laissées. La chaleur et les murmures.

Le lendemain il prend le métro pour l'île de la Cité. Il rejoint à pied Notre-Dame dans le but de toucher la cathédrale, afin de vérifier sa théorie. Il touche la cathédrale à l'extérieur, il touche la cathédrale à l'intérieur pour sentir la chaleur : elle est là. Il rejoint le palais de Justice qu'il caresse partout, il fait le tour du bâtiment en l'effleurant du bout des doigts, les passants se demandent ce qu'il fabrique mais il s'en moque, il veut juste sentir la chaleur et entendre les murmures. Il rejoint les vieux immeubles d'habitation surplombant la Seine et encore les frôle. Il s'arrête dans un coin ou personne ne le voit et s'assied dos au mur, face au fleuve. Cette chaleur a quelque chose d'enivrant et de fait, il se sent un peu comme ivre.
Les murmures aussi ont quelque chose d'exaltant. Il ne comprend toujours pas les mots car les voix sont trop nombreuses, mais à force, il reconnaît les émotions qui se dégagent de leurs intonations. Certaines sont des rires ou des cris de joie, mais ce ne sont pas les plus nombreuses. La plupart sont des pleurs, des plaintes, des rumeurs, parfois il croit reconnaître aussi des insultes, des éclats de rage, des mugissements de colère. Oui il y a beaucoup de rage dans ces murmures, beaucoup de peines aussi, et après tout cela n'a rien d'étonnant, se dit-il, car les souvenirs humains ne sont fait que de cela.
Il finit par s'endormir là, à même la pierre. Il se réveille deux heures plus tard. Une grand-mère titille ses côtes avec la pointe de sa canne, elle veut vérifier s'il vit encore. Elle lui demande si tout va bien, il s'excuse, il explique qu'il s'était assis là pour admirer la Seine et s’est assoupi. La grand-mère le dévisage, doucement méfiante, ce jeune homme lui fait un peu peur. Il a quelque chose d’un fantôme.
Le jeune homme rentre chez lui et le lendemain recommence, le surlendemain aussi. Il déambule dans le vieux Paris, sillonne les ruelles de Bastille aux Champs-Élysées, partout il rase les murs pour les frôler du bout des doigts, quand il rentre ses phalanges sont noires à force d'avoir traîné partout, mais il s'en moque : désormais il ne se sent bien que lorsque la chaleur des pierres l'envahit, que lorsque les murmures remplissent sa tête pour en chasser ses propres pensées, d'ailleurs il ne pense plus vraiment, il est en pilote automatique, le seul réflexe qui l'anime est celui de se lever chaque matin pour aller errer dans la capitale.

* * *

L'agence de pub du Marais le rappelle. Il a le job. Cela le réjouit profondément. Il va gagner de l'argent et travailler au cœur d'un quartier historique, partout les pierres autour de lui l'envelopperont, il sera bien. Il commence le lundi matin suivant.
Le lundi midi, il déchante déjà. Son ordinateur est installé au centre du bureau, à côté de celui du directeur artistique. Ici, au beau milieu de la pièce, il est trop loin pour pouvoir toucher le mur alors il se sent comme nu. Il réalise qu'il est devenu accro, que lorsqu'il n'effleure pas les pierres de Paris il se sent vide, insignifiant, comme si désormais il ne pouvait pas exister sans elles.
Le directeur artistique remarque son malaise. Le jeune homme lui explique qu'il a besoin d'être près d'un mur pour travailler, que oui, c'est un peu idiot mais c'est comme ça, il lui certifie que c'est une forme de névrose très rare du même genre que l'agoraphobie, un « toc » étrange, il doit être proche d'un mur et c'est tout, il s'excuse de ne pas l'avoir mentionné pendant l'entretien mais la plupart du temps, les bureaux sont installés contre les murs, alors il imaginait que c'était le cas ici aussi.
Le directeur artistique, qui a l'habitude de croiser des excentriques dans son métier, lui dit qu'il n'y aucun problème, il suffisait de demander, il peut installer son poste sous la fenêtre s'il le souhaite. Alors le jeune homme s'exécute, tout heureux. A sa nouvelle place, il peut poser les pieds contre le mur. Mais un autre problème se pose rapidement : il est incapable de travailler correctement. Pour son premier jour, on lui a demandé de retoucher une paire de lunette de soleil sur le visage d'une mannequin, pour que la monture ait l'air un peu moins bas de gamme. Grâce à son logiciel, en rajoutant de l’épaisseur, des reflets, de fausses écailles, il doit transformer un objet cheap en simili grand luxe. Il s'agit d'une pub pour une célèbre chaîne de vêtements et accessoires féminins. Il comprend maintenant pourquoi les produits de cette marque ont toujours l'air plus classes sur les affiches que sur les vraies filles dans la rue.
Il tente d'améliorer l'apparence des lunettes mais tout ce à quoi il aboutit, c'est de jeter un léger brouillard sur l'ensemble de la photo. Il ne fait en vérité que reproduire la brume qui a envahi son esprit, où désormais les murmures prennent toute la place.
Lorsqu'à la fin de la journée le directeur regarde son travail, il n'est pas content. Alors le jeune graphiste s'excuse, il dit que lui-même ne comprend pas, il dit qu'il regrette de leur avoir fait perdre du temps, ils n'ont qu'à embaucher quelqu'un d'autre, désolé, vraiment. Il se sauve en prenant soin d’éviter la rue des Rosiers et de ne toucher aucun mur.

Il s'enferme chez lui. Il décide de ne plus sortir. Il en meurt d'envie mais il doit résister, il ne doit pas céder à l'appel des pierres sinon il deviendra fou. Il trouvait cela charmant, au départ, exaltant même, les murmures, la chaleur. Il avait un secret rien qu’à lui : il savait lire les fantômes de Paris. Mais maintenant, il comprend que c'est une malédiction, que s'il se contente d'écouter le murmure des pierres il perdra sa vie, peut-être même qu'il les rejoindra, les ombres. Comme un accro à la drogue, il doit se sevrer.
Mais comment faire ? Maintenant qu'il sait qu'ils sont là il ne pourra pas résister, même s'il se désintoxique il refrôlera forcément à un moment ou à un autre les pierres de Paris, car les vieilles pierres sont partout dans la capitale, alors que faire ?
Soudain il pense à son grand-père. Il n'a pas vu ce vieil original depuis près de dix ans mais l'une des phrases qu'il lui avait dite un jour lui revient à l'esprit sans prévenir : « je me tiens loin des villes car je ne supporte plus les secrets qu'elles me racontent ». Le vieux avait choisi de vivre seul, loin de tout, dans un chalet qu'il avait construit de ses propres mains, au cœur des Alpes. Tout le monde le prenait pour un fou, lui y compris. Mais désormais il s’interroge. Le grand-père a-t-il le même don que lui ? Il ne tolère pas les grandes cités car il prétend y entendre des choses. Il n'a jamais précisé quoi, mais le jeune graphiste suppose qu'il s'agit peut-être de murmures et de cris émanant des pierres. Cela expliquerait tout, oui : pourquoi le vieil homme avait soudainement quitté Paris, pourquoi il refuse de rendre visite à sa fille, pourquoi il vit entouré d'arbres, au milieu de nulle part.
Le jeune homme décide de rendre visite à ce vieil ermite un peu brusque qu'il n'a pas vu depuis des années, mais dont soudain il se sent proche. Peut-être qu'il pourra lui apporter des réponses. Peut-être qu'avec un peu de chance, il l'autorisera à s'installer avec lui dans les Alpes. Après tout, il n'y a pas de travail pour lui, ici. Il y a bien plus de graphistes que de postes. Bien sûr, ses parents seront déçus. Ils ne pourront plus dire : « mon fils est un artiste et il vit à Paris ». Mais tant pis pour les parents. Il doit quitter la capitale, c'est une question de survie. Il ne supporte plus les secrets que les pierres de Paris lui murmurent.

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