Les pieds paquets, c’est mon péché mignon.

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Image de Eté 2016
Je m’appelle René Giraudeau, j’ai cinquante-trois ans, j’ai fait construire aux Herbiers en 1984, l’année où l’abattoir a ouvert. À l’époque, le bâtiment était en plein milieu des champs, mais on entendait quand même les porcs brailler lorsqu’ils étaient mal anesthésiés à la saignée. J’ai été embauché tout de suite parce que j’avais déjà fait de la fente en demi à Challans. J’ai commencé au flambage, puis en 1995 ils m’ont mis au grattage et à la finition. En 2007 ils m’ont passé chef d’équipe sur toute la chaîne, depuis la saignée jusqu’à l’éviscération. Je fais la nuit parce que c’est mieux payé et puis comme ça j’ai le temps de suivre les jeux du soir à la télé avant de partir. J’aime bien surtout Questions pour un Champion ; ça m’arrive de savoir répondre, surtout en histoire. C’est peut-être parce que j’ai une bonne mémoire des dates, enfin c’est ce que dit Marie-Thérèse, ma femme.

Depuis qu’on est arrivé, le lotissement s’est construit petit à petit.

À gauche, les Tardy. Ils se sont installés en 1991, l’année où Kevin a fait sa communion. Lui, il travaillait aux tripes et pieds ; il avait l’air de s’y plaire même s’il forçait un peu sur la bouteille. C’est peut-être à cause de ça qu’il a laissé une main dans la trancheuse. Ils l’ont gardé à l’abattoir mais maintenant, il s’occupe plus que de la barrière électrique à la sortie des bennes à déchets. Leurs gamins c’est Benoît et Julien, ils sont bien gentil ; ils aident le curé à préparer la messe et à enlever sa soutane vu qu’il a trop d’embonpoint. Elle, c’est un vrai cordon bleu, surtout pour le pâté de tête. Mais c’est aussi une vraie pipelette, une langue de vipère dit Marie-Thérèse.

En face, les Thibaudet. Ils sont arrivés par étape. Dans une une caravane, d’abord, en 1994, l’année où Audrey s’est cassé le genou en tombant de vélo. Ils y sont restés pendant deux ans. Après, ils se sont inscrits au club des Castors ou un truc comme ça et pendant quatre ans ils ont fait que construire leur pavillon par petits bouts, avec l’aide d’autres castors. Ça m’est arrivé de leur donner un coup de main. Des gens méritants. Lui, il vide les fosses à viscères et elle, je crois qu’elle est comptable. Pas de gamin en vue, problème technique d’après Huguette Tardy.

Toujours en face mais un peu sur la droite, les Guignard. La famille au complet, trois générations, bientôt quatre. Tous les hommes pointent à l’abattoir, tous ensemble aux produits de tête. À dix-sept sous le même toit, ils sont des fois un peu bruyants, alors il faut aller leur dire de la baisser un peu.

Les derniers arrivés, c’est nos voisins de droite, les Favereau. Lui, il est pas très causant et je sais pas ce qu’il a vraiment dans le crâne. Il travaille aux préparations culinaires, rillettes et pâtés ça veut dire. Comme il fait le matin, on se croise souvent en fin d’après-midi. Il se promène jamais sans son chien, un dogue allemand, selon Huguette Tardy. Sa coiffeuse a le même. Quand ils sont arrivés en 2002, les Favereau, avec leurs trois gamins, le dogue était tout chiot, pas plus gros qu’un chat. J’entendais Favereau par-dessus le mur lui gueuler après pour le dresser. « Urus couché, Urus au pied, Urus calme », ça durait des heures. Faut dire qu’un dogue allemand c’est méchant, il parait même que c’est interdit en fait.

Il y a trois ans, le chien a arrêté de grandir. Pas loin d’un mètre en hauteur et sans doute plus de soixante kilos. Côté nourriture, il ne mange que de la viande. Ça doit leur coûter bonbon, même si Favereau ramène des fois des morceaux de l’abattoir. Il m’a dit que le directeur était d’accord. Pour la conserver, il la fait cuire, la passe au hachoir et la met en conserve. Il a récupéré du vieux matériel à l’abattoir. Le problème c’est l’odeur quand il s’y met. Il a installé une hotte aspirante qui rejette tout, juste de notre côté et quand le vent souffle du bourg, on n’en perd pas une miette.

En 2001, c’était une véritable infection, à croire qu’il avait rapporté de la viande avariée. Je m’en souviens, c’était juste après que Kevin avait passé son CAP de boucherie. Il avait révisé un peu avec Christophe, l’aîné des Favereau. Le Christophe, le jour même qu’il a eu son CAP en poche, il a été embauché chez Brédo et son père l’y a emmené, à Fougères je crois. C’est loin et il est jamais revenu ici. Son père explique qu’il a pas été fichu d’avoir son permis. C’est dommage, il s’entendait bien avec Kevin.

Le pire ça a été en 2003 pendant la canicule. La chaleur ça l’a pas empêché de se remettre à ses pâtés pendant trois jours. Même odeur pas supportable, surtout qu’on dormait les fenêtres ouvertes. Marie-Thérèse, un matin, elle en a rendu son café au lait. Faut dire aussi qu’elle a eu mal au cœur tout le temps jusqu’à la naissance d’Alison. Heureusement, on avait envoyé Audrey en colonie à l’Aiguillon, pour qu’elle soit au frais. Quand j’ai dit au père Favereau qu’il y avait encore de la place là-bas, ni une, ni deux, il y a conduit sa fille, Jany. Elle a tellement aimé le coin qu’elle y est restée, en pension. On la voit plus guère par ici depuis, elle supporte plus l’air de la campagne; Favereau m’a confié qu’ils vont lui rendre visite de temps en temps.

L’an dernier, rebelote. Je m’en souviens bien, on parlait que de leur petit dernier dans le journal. Il jouait plutôt bien au foot et il avait gagné un concours comme quoi le FC Nantes allait le prendre dans son club de formation. Le père l’avait emmené à Nantes, même que Ouest France les avait pris en photo au moment du départ. Ils semblaient plutôt contents de tout ça tous les deux, mais à peine rentré de Nantes, Favereau s’est remis à ses pâtés. Comme il faisait plutôt froid, cette fois c’était supportable côté odeur. Le gamin il parait qu’il est à l’internat du FC Nantes et il passe tous ses week-ends à faire des tournois en Bretagne mais dans Ouest France ils en parlent plus jamais. C’est bien les journalistes ça.

Enfin, si y’en a un qui vit bien, c’est Urus. Faut dire qu’il a toute la maison pour lui en attendant que les gamins reviennent. Et puis, j’ai l’impression qu’il continue à grossir.

Bon allez, je crois que c’est l’heure de manger. C’est jeudi, Marie Thérèse a dû me faire des pieds paquets, c’est mon péché mignon. J’aurais pourtant juré que ça sent le pâté...
— À table !
— Eh, Marie Thérèse, t’as pas vu Alison ?

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